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Pour
un "changement de terrain"
Jean-Paul Loubes |
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Il est difficile douvrir un nouvel espace, - une revue par exemple - pour la poésie. Cest un projet qui recueille principalement de la sympathie et des encouragements. On peut convenir que ce nest déjà pas si mal. Annoncer que lon ne sy passionnera pas pour les icônes tremblantes des écrans, pour la réalité virtuelle qui, dit-on, supplanterait si agréablement le réel, voilà qui sapparente à une entreprise de résistance culturelle. Cest quil y a à lorigine un désir violent de vie et de monde. Expliquons nous. Ce que nous demandons ici à la poésie cest quelle nous aide à écouter le monde, à regarder le chemin sur lequel nous marchons, le chemin devant nous sur la terre. Débrancher les écouteurs du baladeur, éteindre les écrans, attendre du dehors quil nous renvoie autre chose quun flot de messages publicitaires visuels et acoustiques à quoi se réduit si souvent la réalité culturelle. Mais dautres, comme Gary Snyder, ont pris moins de gants pour inviter à "déblayer les monceaux dordures entassées dans lesprit par les mass media et les universités-supermarchés". Laisser venir une poésie où les mots ne cimenteraient pas les pierres dun rempart autour du réel, - ce monde même auquel nous appartenons -, mais au contraire ouvriraient des brèches pour le saisir, aideraient à retrouver une capacité à lire, voir et dire le sens du monde grand ouvert. Ce type de sensibilité semble, à première vue, prendre radicalement à contre courant la pensée contemporaine dominante. Cest la moindre des choses si lon aspire à un nouvel espace culturel ou lon respire mieux. Il sagit douvrir une nouvelle géographie de lesprit, qui sappuie sur lexpérience et la pensée du monde. Si pour y parvenir, la méthode peut passer par la recherche dune expression écrite de la géographie, elle ne sy réduit pas. La poésie ici entendue au sens de dynamique fondamentale, doit déboucher sur un nouvel espace mental. Cette direction dans lespace pour penser, ce champ qui nous paraît plus ouvert et plus respirable, nous le nommons géopoétique. Des esprits aussi divers que H.D.Thoreau, Humboldt, Yeats, Whitman, Synge, Ségalen, Cendrars, St John Perse, Bouvier, etc... peuplaient déjà un tel espace poétique. Diversement, ils ont ouvert des chemins. Si le propos de la géopoétique est de se démarquer de la poésie du mot comme de la poésie du moi, cherchant à saisir la poésie du monde, il est bien dapprofondir le rapport homme-monde dans toute sa complexité. Il y est question de la réalisation de lêtre, comme lexprime Jean-Paul Auxeméry qui évoque ainsi les mots du poème: "On y va chercher une raison, - le principe du mouvement du corps de lêtre qui lit ou qui voyage, ce qui lanime et le fait se réaliser, au bout du compte des jours quil aura vécus. Certitude toujours hantée de doutes, la réalisation de lêtre, venue de lexpérience et de la pensée du monde, du voyage dans les mots comme dans les paysages, constituera cependant son inaliénable vérité" . Ce mouvement fondamental dans lequel se place la poésie qui nous intéresse, Kenneth White le définit ainsi: "La géopoétique est le nom que je donne depuis quelque temps à un "champ" qui sest dessiné au bout de longues années de nomadisme intellectuel. Pour décrire ce champ, on pourrait dire quil sagit dune nouvelle cartographie mentale, dune conception de la vie dégagée enfin des idéologies, des mythes, des religions, etc, et de la recherche dun langage capable dexprimer cette autre manière dêtre au monde, mais en précisant dentrée quil est question ici dun rapport à la terre (énergies, rythmes, formes), non pas dassujettissement à la nature, pas plus que dun enracinement dans un terroir. Je parle de la recherche (de lieu en lieu, de chemin en chemin) dune poétique située, ou plutôt se déplaçant, en dehors des systèmes établis de représentation: déplacement du discours, donc, plutôt quemphatique dénonciation ou infinie déconstruction. Mais ce nest là quune configuration préliminaire. Laccent, ici, nest pas mis sur la définition, mais sur le désir de vie et de monde, et sur lélan». |
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