|
Dépôt fluvioglaciaire
du Gredetschtal
Pour Maurice Chappaz
Marcher sans but parmi les granits
Suivre les lumières, débris du souffle
des eaux
Ou des déplacements à tire-daile du vent
Puis
Franchir les multiples bras des torrents sécoulant des parois
Parmi des pierres aux arêtes à peine émoussées
Des galets portent
Cette force latente de lusure quun long voyage accomplit:
La rondeur des confins
Comme si ces pierres avaient remonté les rivières
À la manière des saumons
Marcher, sarrêter, regarder
Ici, tout au bout de la vallée
Les lits de torrents
(«successions très denses de singularités»)
Font plaisir à voir
Tant ils sont larges
Tant ils sont libres
Si éduquer est «donner une forme»
Ces dédales de chenaux creusés puis abandonnés
Les ébauches découlement
Les méandres délaissés
Sont des aires pré-formelles pleinement vécues
Et quand la vallée se resserre, convoquant les
eaux
Cest un torrent connaissant les premières voies du désir
En paix avec le relief
Qui coule vers ses affluents
Couler, divaguer, méandrer
Assis au bord dun méandre, jimagine
le parcours des pierres
Délan en élan jusquà limmobilité
Le passage dun orage brouillera les signes:
Au début du mouvement des blocs
Sobservera «un furtif comportement collectif»
et le méandre disparaîtra
Debout à laplomb des pierres de la rive,
jécoute la musique du torrent dans le méandre:
Quelque chose comme
Une dégradation du rythme
Sans perte de dynamisme
Valais, juillet 1998
***
LIle des Sternes
Le sonar a détecté en eaux profondes un banc de poissons
Qui accompagne la brusque remontée du sol marin
À la surface apparaît le sommet:
Une écaille minérale sur la mer
Une émergence en son plus simple appareil terrestre
Des poissons à profusion tout autour
Il nen fallait pas plus pour devenir un lieu de ponte estimé
Par loiseau des grandes ellipses
Que les dernières tempêtes de printemps
Déposent chaque année dans la lumière
Rien des mondes douillets et duveteux que lon trouve
parfois
Au bord des chemins forestiers:
Le nid de la sterne arctique est un nid
À la limite du mot:
Un à trois ufs gisent sur de grands traits dherbes
mêlés de mousse
Pour quelques-uns la réalité de nid na plus cours:
Un à trois ufs semblent confiés au roc même
Pris au rocher brûlants de soleil
Cette tiédeur étrange
Cet abandon fragile
Cette confiance ronde en la vie
De luf dans le creux de la main
À certaines heures du jour, lIle des Sternes
A son exacte projection dans lair
Quand les oiseaux planent au-dessus des nids
Mesurant lavancée des vies nouvelles
Constatant dans le pur effroi dun cri
Les accidents
Les prédations naturelles (les pygargues sont à laffût)
Le pillage des nids par les hommes
Fin août les dernières sternes sont sur
le départ
Le ciel nest plus lapanage des oiseaux
Mais celui dun air fourbi de froid:
Mousses et herbes jaunissent
Le silence est à son plus haut coefficient
Ile des Sternes est son nom
Ile des Tempêtes ou Ile du Vide
Lui irait très bien alors
Mais il y a peu dyeux pour voir
À travers la nuit polaire
Dans la tourmente des tempêtes hivernales
Méconnaissable
Devenue déjà autre chose
LIle des Sternes
Fumante décume
Juste avant que les plus hautes vagues
Ne la recouvrent
Archipel des Engelvaer, Norvège,
mai 2002
|