Les erres de la lumière

(extraits)

Alain Bernaud

   


Dépôt fluvioglaciaire du Gredetschtal


Pour Maurice Chappaz

Marcher sans but parmi les granits…

Suivre les lumières, débris du souffle des eaux
Ou des déplacements à tire-d’aile du vent
Puis
Franchir les multiples bras des torrents s’écoulant des parois…

Parmi des pierres aux arêtes à peine émoussées
Des galets portent
Cette force latente de l’usure qu’un long voyage accomplit:
La rondeur des confins –
Comme si ces pierres avaient remonté les rivières
À la manière des saumons…

Marcher, s’arrêter, regarder

Ici, tout au bout de la vallée
Les lits de torrents
(«successions très denses de singularités»)
Font plaisir à voir
Tant ils sont larges
Tant ils sont libres

Si éduquer est «donner une forme»
Ces dédales de chenaux creusés puis abandonnés
Les ébauches d’écoulement
Les méandres délaissés
Sont des aires pré-formelles pleinement vécues

Et quand la vallée se resserre, convoquant les eaux
C’est un torrent connaissant les premières voies du désir
En paix avec le relief
Qui coule vers ses affluents
Couler, divaguer, méandrer

Assis au bord d’un méandre, j’imagine le parcours des pierres
D’élan en élan – jusqu’à l’immobilité

Le passage d’un orage brouillera les signes:
Au début du mouvement des blocs
S’observera «un furtif comportement collectif»
– et le méandre disparaîtra

Debout à l’aplomb des pierres de la rive,
j’écoute la musique du torrent dans le méandre:
Quelque chose comme
Une dégradation du rythme
Sans perte de dynamisme


Valais, juillet 1998

***


L’Ile des Sternes

Le sonar a détecté en eaux profondes un banc de poissons
Qui accompagne la brusque remontée du sol marin –
À la surface apparaît le sommet:
Une écaille minérale sur la mer

Une émergence en son plus simple appareil terrestre
Des poissons à profusion tout autour –
Il n’en fallait pas plus pour devenir un lieu de ponte estimé
Par l’oiseau des grandes ellipses
Que les dernières tempêtes de printemps
Déposent chaque année dans la lumière

Rien des mondes douillets et duveteux que l’on trouve parfois
Au bord des chemins forestiers:
Le nid de la sterne arctique est un nid
À la limite du mot:
Un à trois œufs gisent sur de grands traits d’herbes mêlés de mousse
Pour quelques-uns la réalité de nid n’a plus cours:
Un à trois œufs semblent confiés au roc même

Pris au rocher brûlants de soleil
Cette tiédeur étrange
Cet abandon fragile
Cette confiance ronde en la vie
De l’œuf dans le creux de la main…

À certaines heures du jour, l’Ile des Sternes
A son exacte projection dans l’air
Quand les oiseaux planent au-dessus des nids
Mesurant l’avancée des vies nouvelles
Constatant dans le pur effroi d’un cri
Les accidents
Les prédations naturelles (les pygargues sont à l’affût)
Le pillage des nids par les hommes

Fin août les dernières sternes sont sur le départ
Le ciel n’est plus l’apanage des oiseaux
Mais celui d’un air fourbi de froid:
Mousses et herbes jaunissent
Le silence est à son plus haut coefficient
Ile des Sternes est son nom –
Ile des Tempêtes ou Ile du Vide
Lui irait très bien alors –
Mais il y a peu d’yeux pour voir
À travers la nuit polaire
Dans la tourmente des tempêtes hivernales
Méconnaissable
Devenue déjà autre chose
L’Ile des Sternes
Fumante d’écume
Juste avant que les plus hautes vagues
Ne la recouvrent

Archipel des Engelvaer, Norvège, mai 2002

 

 

 
 
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