|
Umaga & autres récits |
![]() |
|
Umaga Je veux vous conter une histoire, une histoire dans laquelle je parlerai un peu de moi. Cétait au temps où javais perdu les mots. Les mots pour moi avaient perdu leur sens. Cela faisait trop longtemps que je les mâchouillais et remâchouillais dans ma bouche. Comme les vieilles semelles en peau de phoque de mes bottes, lannée de la famine, ils sétaient vidés de leur suc. Ils étaient devenus comme des petits blocs de glaçon que je tournais en rond pour les faire fondre, car ils me donnaient froid. Pourtant, des choses à dire, jen avais. Mais je pensais que tout avait été dit, déjà, et si bien... Alors je restais sans mots, attendant le dégel dans ma bouche et le retour de la saveur. Cest à ce moment-là quil est venu, dans son canot. Au village, ils en avaient déjà entendu parler. On lappelait celui-aux-cartes, car tout le monde savait quil passait sa vie sur les rivages à ramasser des choses échouées quil assemblait en de drôles de cartes. Mais personne ne le connaissait, sauf moi. Moi, je le connaissais car on avait eu une joute verbale, un jour, près du fjord Qeqertuanag. Javais rougi dembarras parce que dans mon chant, jétais restée sans voix. Et toute lassemblée avait rigolé. Il faut dire que cétait un grand conteur, fort habile en matière de mots. Non seulement il connaissait des choses et savait imaginer, mais en plus il avait des vues densemble. Oui! des vues densemble, et cest cela qui en faisait un grand conteur? Quand il a débarqué au village, je suis allée au devant de lui, et ensemble on a ri de la façon dont sétait faite notre première rencontre. Puis on est allé dans mon igloo, et personne au village na su ce qui sétait passé entre nous. La lampe à huile a brûlé tard dans la nuit. Et le lendemain, des voisins ont fait courir le bruit quon avait passé la soirée...à bavarder. Ce qui nétait pas faux, alors jai laissé dire. Quand au matin du troisième jour, il est remonté dans son canot, je lai raccompagné. Puis je me suis enfermée, seule, pendant neuf jours. Là encore, personne au village na su ce quil se passait. Ils ont cru un moment que javais enfin retrouvé les mots. Mais cétait faux, alors jai laissé dire. Et puis, au matin suivant, je suis sortie. Javais quelque chose dans les mains, comme une figure doiseau en plein vol. Et tout le village sest approché pour regarder. Mais je nai pas dit un mot: MES MAINS VENAIENT DE PARLER POUR MOI.
Naoyavik, qui voulait un homme
Au point du globe où soufflent les quatre vents,
elle croisa un homme. Un jour, la Providence lui fit rencontrer un homme atypique. Plus tard, elle rencontra un homme sur le toit du monde.
Il la prit sur son dos pour franchir le col et lui fit cadeau dune
pierre bleue, capable, dit-il, de faire de sa pensée une piste
caravanière sétirant dans lespace aussi loin
que loeil pouvait voir. Mais elle se perdit dans une impasse. On ne sait pas combien dhommes elle croisa sur
sa route. On ne le sait pas vraiment.
La lune du treizième mois
Troisième mois: la lune de la neige durcie et des poissons remontant à la surface gelée Quatrième mois: la lune des raquettes aux pieds
et des oies sauvages Cinquième mois: la lune des nids sur la falaise Sixième mois: la lune des fraises sauvages et du ver luisant Septième mois: la lune des vents tièdes et des averses soudaines Huitième mois: la lune des fruits mûris et des brumes immobiles Neuvième mois: la lune des feuilles qui tombent et de la rosée blanche sur lherbe Dixième mois: la lune des derniers oiseaux de passage Onzième mois: la lune de la première neige Douzième mois: la lune du rassemblement des saumons et des arbres qui craquent Premier mois: la lune du Grand Esprit et de la longue nuit, appelée aussi la lune-sans-nom Et puis, lors des années de rien, elle revient, la treizième: la lune de lil entrouvert
|