Umaga & autres récits

Anne Bineau
   

 

Umaga

Je veux vous conter une histoire, une histoire dans laquelle je parlerai un peu de moi.

C’était au temps où j’avais perdu les mots. Les mots pour moi avaient perdu leur sens. Cela faisait trop longtemps que je les mâchouillais et remâchouillais dans ma bouche. Comme les vieilles semelles en peau de phoque de mes bottes, l’année de la famine, ils s’étaient vidés de leur suc. Ils étaient devenus comme des petits blocs de glaçon que je tournais en rond pour les faire fondre, car ils me donnaient froid. Pourtant, des choses à dire, j’en avais. Mais je pensais que tout avait été dit, déjà, et si bien... Alors je restais sans mots, attendant le dégel dans ma bouche et le retour de la saveur.

C’est à ce moment-là qu’il est venu, dans son canot. Au village, ils en avaient déjà entendu parler. On l’appelait “celui-aux-cartes”, car tout le monde savait qu’il passait sa vie sur les rivages à ramasser des choses échouées qu’il assemblait en de drôles de cartes. Mais personne ne le connaissait, sauf moi. Moi, je le connaissais car on avait eu une joute verbale, un jour, près du fjord Qeqertuanag. J’avais rougi d’embarras parce que dans mon chant, j’étais restée sans voix. Et toute l’assemblée avait rigolé. Il faut dire que c’était un grand conteur, fort habile en matière de mots. Non seulement il connaissait des choses et savait imaginer, mais en plus il avait des vues d’ensemble. Oui! des vues d’ensemble, et c’est cela qui en faisait un grand conteur?

Quand il a débarqué au village, je suis allée au devant de lui, et ensemble on a ri de la façon dont s’était faite notre première rencontre. Puis on est allé dans mon igloo, et personne au village n’a su ce qui s’était passé entre nous. La lampe à huile a brûlé tard dans la nuit. Et le lendemain, des voisins ont fait courir le bruit qu’on avait passé la soirée...à bavarder. Ce qui n’était pas faux, alors j’ai laissé dire.

Quand au matin du troisième jour, il est remonté dans son canot, je l’ai raccompagné. Puis je me suis enfermée, seule, pendant neuf jours. Là encore, personne au village n’a su ce qu’il se passait. Ils ont cru un moment que j’avais enfin retrouvé les mots. Mais c’était faux, alors j’ai laissé dire.

Et puis, au matin suivant, je suis sortie. J’avais quelque chose dans les mains, comme une figure d’oiseau en plein vol. Et tout le village s’est approché pour regarder.

Mais je n’ai pas dit un mot: MES MAINS VENAIENT DE PARLER POUR MOI.

 

Naoyavik, qui voulait un homme


On raconte que Naoyavik était une grande chamane qui promenait sur le monde l’ébahissement de ses yeux trop ouverts. Mais elle voulait un homme pour s’ébaudir avec elle; un homme capable de l’emmener au bout de son désir de voir le monde les yeux grands ouverts.
Alors elle saisit son tambour et se mit en route.
Elle voulait trouver un homme avec une vision car les gens disent que les hommes avec une vision savent voir le monde les yeux et l’esprit grands ouverts.

Au point du globe où soufflent les quatre vents, elle croisa un homme.
Il avait dans la tête une grande vision éclatée et de noirs soleils rayonnant leur nuit de par le monde.
Ensemble ils voyagèrent sur la courbure de l’univers.
Puis elle le vit qui franchissait l’horizon. Le temps se gela subitement. Et dans le noir de l’étoile, son image se figea définitivement.
Alors elle prit son tambour et se remit en route.

Un jour, la Providence lui fit rencontrer un homme atypique.
Dans sa maison flottante, il y avait des kamutiks et une peau de renard blanc.
Près d’un lac, ils passèrent une nuit à écouter bramer les cerfs. Sur une île, ils accostèrent pour ramasser des coquillages blancs.
Mais c’était un homme jaloux de sa propre vision.
Alors elle reprit son tambour et poursuivit sa route, solitairement.

Plus tard, elle rencontra un homme sur le toit du monde. Il la prit sur son dos pour franchir le col et lui fit cadeau d’une pierre bleue, capable, dit-il, de faire de sa pensée une piste caravanière s’étirant dans l’espace aussi loin que l’oeil pouvait voir.
Alors elle continua sa route, sur les pistes de sa pensée.

Mais elle se perdit dans une impasse.
Battant de son tambour de chamane, elle franchit un porche et se retrouva au milieu d’un atelier de verre.
Le maître des lieux avait des images du Pays des Glaces plein la tête.
Il fit tomber de sa poche une minuscule bourse en peau de dromadaire. Et quand il l’ouvrit (de l’herbe verte s’en échappa, emportée par le vent), ils étaient tous les deux allongés sur un rocher face à la mer.
C’est alors que son coeur se mit à battre plus fort que son tambour (cent-cinquante pulsations par minute).
Dans ses yeux trop ouverts, ses pupilles se dilatèrent. Et dans ses pupilles dilatées, on put lire l’émerveillement.
Son regard devint aussi perçant que celui de l’aigle royal qu’elle avait vu planer sur les cimes du Karakoram, et sa pensée aussi rapide que le vol du fou dans les quarantièmes rugissants.
Jamais le monde ne lui était apparu comme il était .
Elle le vit, pour la première fois, de tous ses sens grands ouverts.
Mais elle eut peur. Et bien que ce fut une grande chamane, elle crut qu’elle ne pourrait jamais soutenir une telle vision.
Alors, quand le soleil se coucha derrière l’horizon, elle reprit son tambour et se remit en marche.

On ne sait pas combien d’hommes elle croisa sur sa route. On ne le sait pas vraiment.
Ce que l’on sait, c’est que la dernière fois qu’on la vit, elle était en grande conversation avec un homme à l’hôtel de l’Univers. Son tambour était posé à terre et il y avait d’étranges cartes étalées sur la table.
Quelqu’un qui passait par là entendit des bribes de leur conversation. Il était question de rivages sauvages et d’un rêve qui grandissait.
L’homme avait une bernique grise au creux de la main.

 

La lune du treizième mois


Deuxième mois: la lune des chats sauvages et des brouillards rampants

Troisième mois: la lune de la neige durcie et des poissons remontant à la surface gelée

Quatrième mois: la lune des raquettes aux pieds et des oies sauvages
se posant à nouveau sur les eaux natales

Cinquième mois: la lune des nids sur la falaise

Sixième mois: la lune des fraises sauvages et du ver luisant

Septième mois: la lune des vents tièdes et des averses soudaines

Huitième mois: la lune des fruits mûris et des brumes immobiles

Neuvième mois: la lune des feuilles qui tombent et de la rosée blanche sur l’herbe

Dixième mois: la lune des derniers oiseaux de passage

Onzième mois: la lune de la première neige

Douzième mois: la lune du rassemblement des saumons et des arbres qui craquent

Premier mois: la lune du Grand Esprit et de la longue nuit, appelée aussi la lune-sans-nom

Et puis, lors des années de rien, elle revient, la treizième: la lune de l’œil entrouvert