En Estonie

Jean-Luc Le Cleac'h

   


Je suis allé en Estonie...

Je me méfie des "coups de foudre", auxquels du reste je ne crois guère...

Au contraire, je ne me départis que lentement d'une certaine réserve dont je conçois qu'elle puisse agacer où être assimilée à de la froideur. Bien souvent il m'aura fallu de longues rencontres, des fréquentations répétées, bref du temps, pour que les relations acquièrent force et intensité.

Ecrivant ces lignes, j'ai à l'esprit des lieux, des villes, des paysages. Mais tout ceci pourrait sans peine s'appliquer aux hommes, aux femmes de mon entourage.

Que savons nous au juste de l'origine de nos émois amoureux? J'use à dessein du même terme pour les lieux et les personnes, car "Il est des paysages qui donnent des battements de cœur, des angoisses délicieuses, de longues voluptés. Il est des amitiés avec les pierres des quais, le clapotis de l'eau, la tiédeur des labours, les nuages du couchant" (Sagesse de Lourmarin, de Jean Grenier, p. 14)

Qu'est ce qui explique l'attirance que nous éprouvons pour certaines destinations, pour des coins de terre ou des contrées resserrées, qui nous sont comme des royaumes? Poser la question a-t-il seulement un sens, un intérêt? C'est d'une dilection de cette nature, une histoire d'amour historico- géographique dont il est question ici.

Au cours de l'été 2000 je suis allé en Estonie, passant par le Danemark, la Suède et la Finlande à l'aller; par la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et l'Allemagne au retour.

- "Pourquoi les Pays Baltes?" me demande-t-on souvent lorsque je fais état de ce voyage.

Si j'étais allé en Espagne, en Italie, personne ne poserait cette question. Et pourtant il y a plusieurs motifs pour voyager en Espagne ou en Italie. Entre l'Espagne de Saint-Jacques de Compostelle et les plages de la Costa Brava, entre les musées de Madrid et la civilisation mozarabe à Cordoue et Grenade, quels points communs au delà de l'appartenance à un même pays?

Mais il est vrai que l'Estonie apparait, à bien des égards, comme un "bout du monde", un non-lieu, un cul de sac géographique.

J'ai quitté un bout du monde - le Finistère, finis terrae - pour un autre bout du monde. Diagonale maritime, voyage oblique, que le goût des marges, de la périphérie ne suffit pas à expliquer.

D'où vient cette attirance singulière, cette dilection ancienne et constante pour les extrêmes géographique? La Cornouaille anglaise, l'Ecosse, les îles Lofoten (Norvège), mais également pour des confins plus symboliques : Cévennes, Cotentin, Vosges du Nord...

Tropisme des confins et des lointains, et tout particulièrement des espaces septentrionaux.

Quitter la Bretagne pour les pays Baltes c'est mettre ses pas dans ceux de voyageurs et de commerçants, d'aventuriers aussi, c'est suivre des routes, des voies et des chemins, c'est réactiver un réseau d'échange actif depuis des siècles, c'est également faire renaître des itinéraires poético-géographiques.

Voyager vers la Baltique c'est aussi - mais c'est là remarque plus personnelle - demander au corps de procurer à l'âme un repos, un apaisement qu'elle peine à connaître. La pluie, le vent, la fatigue, la fatigue du corps, le grand air... autant de biais pour lutter contre la "macération de soi": voyager, rompre avec ses habitudes, avec ses repères, c'est sortir de soi.

A la simple évocation du nom "Baltique" affluent à l'esprit, en ondes serrées, quantité d'images, de réminiscences de voyages et de lectures: commerce de l'ambre et autres résines fossiles ; fleuves finlandais charriant des trains de bois depuis les profondes forêts de l'intérieur ; ports blottis s'ouvrant sur de vastes estuaires ; semis d'île dont les noms m'enchantent, comme autant de royaumes mi-réels mi-imaginaires, Gotland (Suède) Åland (Finlande) Bornholm (Danemark) Rügen (Allemagne)...

"Je comprends le monde et le monde me comprend" écrit Pascal dans ses Pensées. C'est ainsi: je tente de cerner au plus près l'ensemble Scandinavie/mer Baltique, mais en retour celui-ci me définit: nos affinités géographiques sont une composante à part entière de notre identité.

* * *

Par delà ce constat la question reste entière: pourquoi l'Estonie?

C'est au fond pour répondre à cette question, pour voir un peu plus clair dans cette escapade que j'entreprends ce texte.

Au premier rang des motifs qui m'ont conduit en Estonie, il y a la Hanse, la ligue hanséatique, le commerce maritime du Moyen Age.

L'un des attraits de la Hanse est, à mes yeux, d'unir dans un même mouvement, des lieux, des centres d'intérêt, des pratiques... que rien autrement, en dehors de ce commerce maritime, ne mettraient en relation : la Scandinavie et la Bretagne, la Baltique et la Hollande; mais aussi le sel de la baie de Bourgneuf, le vin de Bordeaux, le goudron et le bois du golfe de Botnie; le gouvernail d'étambot, les chartes de commerce et les portulans.

La rêverie - activité créatrice et féconde - s'empare des sujets les plus inattendus, à notre "esprit défendant" serait-on tenter d'écrire. (comme on dit parfois "à notre corps défendant").

Il peut paraître paradoxal d'écrire que c'est la rêverie (qui diffère du rêve) qui nous éveille à la vie, la véritable vie, la vie de l'esprit.

Cet ensemble - la mer Baltique, le nord, la Hanse - participe à mes yeux d'une formidable machine à rêver, il relève d'une poétique de l'histoire et de la géographie que je voudrais évoquer ici...

De l'utilité et de l'usage de la lenteur dans les transports

Les trains, les ferries, les cars quand ils servent à des déplacements au long cours, à l'échelle d'un continent, possèdent quelques qualités communes que ne présentent pas l'avion (bien trop rapide pour l'usage que j'en ai, mais quasi indispensable quand on souhaite changer de continent) ni la voiture (dont la conduite requiert notre totale attention)

C'est que le train, le car, le ferry, du fait de leur relative lenteur, nous laissent le soin de nous organiser, de recréer un espace qui nous soit propre, dans le même temps qu'ils nous mènent avec sûreté à notre destination.

On pourra sourire à ce qui suit, mais je persiste à penser qu'il y a une réelle volupté quand, ayant extrait de notre sac à dos livres, eau minérale ou thermos de thé, après avoir déplier la tablette et installer ce modeste viatique, ayant délacer -voire ôter- nos chaussures de randonnées, on ressent physiquement le moment du départ : légère secousse du train s'éloignant des quais de la gare, mise en route du puissant diesel du bus, vibrations accentuées du plancher et des parois du ferry embouquant le chenal de sortie du port.

Jusqu'à la minceur du bagage qui participe à notre félicité: loin d'être un appauvrissement, cette minceur sonne comme un allègement, une victoire sur ce qui, dans notre vie quotidienne, trop souvent nous encombre et nous pèse.

Le voyage, dont je serai bien en peine de préciser quand il débute réellement (à l'instant où l'idée nous en est venue la première fois? Aux moments bénis où nous avons envisagé les différents itinéraires qui s'offraient à nous?... ) le voyage entre là, indubitablement, dans sa phase la plus active, la plus visiblement active.

Toujours est-il qu'il y a là, en ce qui me concerne - osons le mot - une forme de bonheur. Recréer dans le mouvement, un espace personnel, intime, et dont le relatif dénuement participe à notre aise ; un lieu à soi, calme, un peu secret, tel est l'essence du plaisir d'être et de voyager.

Les héros de Jules Verne demeurent l'illustration littéraire la plus parfaite de ce principe.

J'imagine que "la dilatation du Moi aux dimensions du bateau" dont parlent certains navigateurs participe du même état d'esprit.

* * *

Dans un registre proche, c'est un peu comme d'entendre et de voir la pluie, de sentir le soudain rafraîchissement de l'air, alors que l'on est soi même à l'abri - fut-il précaire comme un feuillage épais, ou un repli de pierre en surplomb dessus notre tête - et que les gouttes ne nous atteignent pas, que l'humidité nous épargne.

Pluie d'été, légère et droite, qui nous permet de continuer notre lecture au seuil même de la terrasse, avec, grande ouverte, la porte fenêtre y donnant accès. Loin d'amoindrir notre plaisir, cette pluie l'avive.

L'inverse est également vrai : le plaisir d'être acagnardé dans sa bibliothèque, l'hiver, quand la tempête se déchaîne, s'accroit à la lecture d'un ouvrage dont les thèmes, les lieux contrastent avec l'épaisseur et la réalité des éléments extérieurs.

Dans un registre plus grave, j'ai souvent été frappé de la capacité de certains individus à reconstruire une oasis de calme dans les lieux les plus hostiles, et quelques soient les circonstances : Ernst Jünger lisant dans les tranchées bourbeuses et jonchées de cadavres, au front lors de la Première Guerre mondiale ; Jacques Delamain se passionnant pour le chant des oiseaux dans ces mêmes tranchées ; sans compter tous ceux, et ils furent nombreux, qui ont continué à penser, à composer, à dessiner, à écrire jusque dans les camps de concentration nazis.

"Le plus heureux des animaux [...] serait un colimaçon qui pourrait se faire une coquille à son gré ; je vais tâcher d'être un colimaçon intelligent" Ce sont les paroles que Jules Verne place dans la bouche du docteur Clawbony dans Voyages et aventures du Capitaine Hatteras, volume 1 : Les anglais au pôle nord, p. 34.

* * *

La vie c'est le mouvement, mais le mouvement ne suffit pas pour caractériser la vie: trop souvent l'agitation, la précipitation, ou la fébrilité tiennent lieu de mouvement, comme s'ils étaient une fin en eux même, un but en soi.

La vie est indissociable du mouvement, à commencer par ceux de nos "humeurs" internes: le flux et le reflux du sang, comme une réminiscence de l'océan primitif dont procède toute vie sur terre; le souffle, le passage de l'air dans notre corps.

La mer Baltique à l'époque hanséatique...

La mer Baltique à l'époque hanséatique, loin d'être un espace fixe et figée, m'apparait bien plus comme un entrelacs de relations maritimes et terrestres (hinterland/arrière pays, comptoirs marchands, routes marines... ) un ensemble en mouvement, un lieu privilégié de commerce, au double sens économique et culturel que sous entend ce mot: là affluent, circulent, s'échangent toutes sortes de biens et de marchandises, mais au surplus, un ensemble de pratiques religieuses, de modes littéraires ou picturales.

Périodiquement l'équilibre est remis en cause, les places actives se concurrencent, se succèdent: Tallinn (autrefois Reval), Visby, Lübeck...

Les marchands allemands de la Hanse ont réussi dans leur conquête du pouvoir véritable: chaque fois que leurs intérêts vitaux - économiques, commerciaux - sont menacés, ils parviennent à faire fléchir les gouvernements en place, au besoin et en dernier recours car ils y répugnent, par l'usage de la force. Le reste du temps ils veulent bien laisser le pouvoir aux souverains en place, tout au moins l'apparence du pouvoir.

Occupant une place et un rôle trop important dans la société, les souverains n'avaient d'autre choix que de s'entendre avec les hanséates. (Peut être est ce pour éviter une semblable situation que le gouvernement espagnol expulse les Jésuites du Paraguay en 1767, au terme d'une opération minutieusement pensée et préparée, dont Louis-Antoine de Bougainville dans son Voyage autour du monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte L'Etoile nous donne les détails et le déroulement.

Le trafic hanséate en mer Baltique, c'est un flux et un reflux opiniâtre et continu de marchandises et d'idées. Une représentation picturale de cette circulation pourrait être les immenses toiles du peintre Richard Texier, vastes espaces spirituels dans les marges du monde.

C'est cette vie invisible, ces échanges incessants, et cette énergie essentielle qui me fascine: comme sous la peau des hommes s'activent veines et nerfs, sans que rien où presque ne transparaisse en surface...

* * *

C'est à ce tissu d'échanges, à cette trame fine et remarquable, que je pense, accoudé au bastingage du ferry qui m'amène de Suède en Finlande.

Entre l'archipel de Stockholm - l'un des plus beaux archipels que je connaisse - et celui de Turku (sur la côte ouest de la Finlande) les immenses ferries ne cessent de circuler entre les îles et les îlots, certains habités, d'autres laissés à la seule jouissance des mammifères sauvages et des oiseaux.

"[...] Östersjön, [...] underbarn labyrinten av öar och vatten." écrit le poète suédois Tomas Tranströmmer dans son recueil éponyme: "Baltique [...] extraordinaire dédale d'îles et d'eau."

Afin de ne pas engendrer de vagues trop fortes qui risqueraient d'endommager quais, pontons ou même maisons construites tout au bord du rivage, ils naviguent à vitesse très réduite.

On traverse ainsi la Baltique, de Suède en Finlande via l'archipel d'Aland, au rythme lent des croisières, à une vitesse qui ne me parait pas très éloigné de celle qui devait être celle des lourdes koggen hanséates.

"[...] la kogge. Ce navire à un mat et à voile carré se caractérise surtout par une coque renflée - 25 à 30 mètres de long, 5 à 7 mètres de large - avec un fond plat qui libère de la recherche des abordages.

[...] Toutes les marines atlantiques [...] adoptent des types de navires inspirés de la kogge ou proches de celle-ci. la "cogue", "coque" ou "coche" est un gros transporteur à voile carré, de forme massive, haut sur l'eau [...]" (Les grandes découvertes, Jean Favier, p. 345-346).

Remontées sur la berge ou amarrées à une estacade, quelques barques bordées à clins, aux bois clairs et vernis, attendent: disponibles et amicales, ce sont de véritables invitations à parcourir - fusse en pensée seulement - les eaux froides de l'archipel, au rythme lent des rames que l'on manie pour le seul plaisir de l'errance, de la flânerie.

Un faible vent agite les arbres, nombreux sur les îles - bouleaux, pins, sorbiers des oiseleurs, la sainte trilogie du nord - les feux du chenal, alternativement rouges et verts, se répondent, le ferry vibre faiblement et en sourdine. Seule la fraîcheur de l'air contraint à quitter la passerelle pour gagner les coursives ou les salons intérieurs.

Quand le jour disparaît, et que s'allument les lumières dans les maisons basses, au bois peint de couleur rouge ou noire, c'est un moment rare et précieux, un enchantement, un pur instant de bonheur.

Et pour peu que cette nuit là le ciel soit clair et dégagé, que la lune brille sur l'horizon, c'est alors un bonheur qui dure. Le temps est comme suspendu.

Dans ce voyage, c'est l'un des deux moments où l'émotion atteint l'intensité la plus forte : sérénité, mouvement, sérénité dans le mouvement.

Retrouver, où tenter d'approcher, l'état d'esprit qui présidait à ce moment là, c'est un des privilèges de l'écriture.

* * *

Avant d'entreprendre ce voyage, j'avais lu quantité ouvrages sur la Hanse et le commerce maritime : La Hanse de Philippe Dollinger, ouvrage de référence, Mer du nord et Baltique sous la direction de Régis Boyer, Civilisation matérielle, économie et capitalisme de Fernand Braudel, l'Europe de la mer du nord et de la Baltique sous la direction d'Albert d'Haenens, etc. Pour ne citer que les principaux titres.

A chaque étape du voyage, j'avais sous les yeux le paysage actuel et à l'esprit une multitude d'informations, de notations, de remarques concernant l'évolution de ces cités au fil des siècles: apparaissaient en filigrane, derrière les façades opaques en verre fumé des grandes banques scandinaves, la silhouette des entrepôts hanséatiques, les hautes maisons étroites; flottait dans l'air l'odeur du goudron chaud imprègnant l'étoupe entre les bordés des navires en carénage...

Tout un univers que les livres d'histoire avaient fait revivre avec un grand pouvoir d'évocation.

Il est toujours périlleux d'entreprendre pareille pérégrination, soigneusement préparée: le voyage, la réalisation du voyage, est à la fois l'accomplissement mais aussi l'annulation, du projet qui le sous tendait.

* * *

Dans mon esprit, au "nord "est associé un imaginaire bien identifié: grandes forêts mixtes (conifères à prédominance de feuillus, telle est ma préférence), aléas climatiques et incertitudes météorologiques (la pluie, le vent mais aussi des mers aux couleurs vives, un soleil rasant et froid, au déclin du jour en particulier), un peuplement lâche (l'une des plus faible densité d'Europe), la prédominance de la nature sur les réalisations humaines (lacs, fjords, archipels...), un parfum de goudron sur une coque de navire en bois bordé à clins...

Il est peut être là l'esprit du nord: dans l'utilisation du bois dans tous les bâtiments et les objets du quotidien.

A maints égards, le nord m'apparait comme une civilisation du bois.

Matière à tout faire, des maisons et des cuillers, des églises et des bateaux, le bois est également présent dans la mythologie scandinave.

Yggdrasil : l'arbre cosmique joignait les enfers et les cieux. Soutenant la voûte du ciel, il unissait terre et ciel, conscient et inconscient.

Le frêne était consacré à Odin, père de tous les dieux et maître de la sagesse et de la connaissance.

Je repense souvent à ce voyage en train, que nous fîmes, mon épouse et moi même, en Finlande dans les premiers jours de Septembre, il y a de nombreuses années. Nous remontions en train du sud du pays en direction de la Laponie, vers Rovaniemi plus précisément, dernière grande ville desservie par le chemin de fer. Rovaniemi, où le centre culturel lapon et la bibliothèque ont été construit par Alvaar Aalto autour d'une idée simple mais ingénieusement mise en œuvre: amener le plus possible de lumière naturelle dans les salles du bâtiment, en tenant compte de la latitude extrême du lieu...

Pendant des heures nous traversions des forêts de bouleaux au vif éclat dorée. Parfois un lac aux eaux noires, cerné de roseaux, d'aulnes, de mousses ou de sphaignes apparaissait entre les branches des arbres.

Plus nous roulions vers le nord plus l'habitat se raréfiait, plus la nature occupait tout l'espace. Somptuosité des bouleaux à perte de vue et qui nous fit paraître l'automne bien terne à notre retour en Bretagne...

A certains arrêts du train il n'y avait "rien". "Rien" c'est-à-dire pas de gare, pas même un quai, pas la moindre maison visible à la ronde. Juste un sobre panneau indiquant le nom de l'arrêt. Quelques rares personnes descendaient et, sans attendre, s'enfonçaient dans les bois, dans lesquels elles disparaissaient rapidement à notre regard. Le train redémarrait, nous laissant à notre songe autour de cette image insolite de finlandais s'évaporant dans les bois...

Le lendemain ou le surlendemain, nous avons repris le train, pour la petite ville voisine de Kémijärvi, au seul motif qu'il s'agissait là du terminus du réseau ferré finlandais.

Magie des "terminus".

Après tout, Brest également est un bout de ligne de chemin de fer et Guilvinec un bout du monde...

Quand on arrive à Tallin par la voie maritime...

Quand on arrive à Tallin par la voie maritime, ce qui frappe d'emblée, c'est la silhouette bien particulière de la ville sur l'horizon. Par la grâce du contre jour d'un début d'après midi d'août, les détails s'estompent au profit du tracé d'ensemble, de l'allure générale, dont la netteté, la force - la présence en un mot - émeut.

(A mon retour en Bretagne, j'ai retrouvé un peu de cette émotion à la vue d'un tableau peu connu du peintre islandais Thórarinn B. Thorlasson, Coucher de soleil sur le Tjörn, 1905)

La ville haute de Tompea, les édifices et les clochers multiples (à bulbes, à flèches...), les tours massives qui ceinturent la ville basse sur la majeure partie de son pourtour, peu de villes peuvent se vanter de capter l'attention des voyageurs avec une telle puissance.

"En 1154, Tallinn est mentionnée pour la première fois sur une mappemonde par le géographe arabe Al-Idrisi sous le nom de Kaléwény" (Riga, Tallinn, Vilnius Capitales baltes, éditions Autrement 1999, p.238).

Tandis que le catamaran rapide qui relie Helsinki à Tallinn en 1h30, là où les ferries classiques mettaient 4h00, achève sa manoeuvre devant la gare maritime de style fonctionnel scandinave un peu passe partout, je repense à ce que qu'écrivait l'historien Fernand Braudel au sujet des "Kogge" ou "Koggen" navires qui faisaient la fierté de la Hanse et qui débarquaient leur marchandises ici même.

" [...] les gros bateaux de la Hanse, les Koggen, solidement construit à clin, [qui] apparaissent dès la fin du XIIIe siècle"

" [...] la merveille des merveilles du nord, c'est le gouvernail axial, manié de l'intérieur du navire et qui, du nom de la flexure arrière de la coque, s'appelle entre spécialistes, le gouvernail d'étambot" (Civilisation matérielle, économie et capitalisme, volume 3, p. 113 et volume 1, p. 455).

Je viens en quelque sorte de passer deux mois en compagnie de Braudel. J'ai lu - dévoré serait plus juste- tous les passages concernant la Hanse dans l'édition de poche de sa trilogie Civilisation matérielle, économie et capitalisme. "Le voyage est la poursuite de la lecture par d'autres moyens", pourrais-je dire, paraphrasant maladroitement l'aphorisme de Clausewitz, si souvent parodié.

Sur la terrasse de la maison, à Guilvinec, en compagnie de théières fumantes, respirant l'odeur de mer que le flux et le reflux apportent généreusement, j'ai l'impression d'avoir passé l'été à entendre les membrures craquer sous les courants du grand Belt, les vergues que l'on ferle à l'approche d'un grain dans le Zuiderzee, à sentir le goudron que l'on chauffe pour calfater la coque des navires au printemps, à contempler les façades des comptoirs de Bergen, de Londres ou de Brugges.

Une réponse positive, en quelque sorte, à l'interrogation d'Yves Bonnefoy : "Est-ce ici [...] que là-bas commence?" (Rue traversière, p. 67).

Machine à rêver, la Hanse unit dans un même mouvement tout ce, et tous ceux, qui m'est cher.

C'est de cette plongée dans le temps de l'histoire et l'espace de la géographie dont il est question ici.

* * *

Il y a, dans ces ports de l'ex-Europe de l'Est - à mi-chemin entre l'abandon et la réhabilitation à peu de frais - quelque chose d'une gloire enfuie, d'un brillant passé révolu, qui ne sont pas sans évoquer les tableaux d'un Joseph Vernet où d'un Claude Gellée.

On imagine fort bien les vastes installations portuaires de Tallinn, complaisamment peintes par Vernet, lors d'une mission destinée à fixer sur la toile, pour la postérité, les richesses du royaume, et tout cela, pour la plus grande gloire du souverain.

Plus intéressant, en tout cas plus en relation avec l'esprit dans lequel j'entrepris ce voyage, la référence à Claude Gellée dit Le Lorrain s'est imposée à de nombreuses reprises à mes yeux: flottent encore sur les bassins du port et de l'avant port quelques bribes d'une grandeur disparue, d'un passé d'autant plus magnifié qu'il a été rectifié, gommé, réécrit.

Quelques grues hiératiques et rouillées en lieu et place des colonnades corinthiennes, des quais déserts

et des darses vides au lieu de rades encombrées de voilures...

Devant la vaste baie de Tallinn - 59° de latitude Nord, 24° de longitude Est - on peut rêver en toute impunité "aux voiliers des hanses" dont parle Rimbaud (Le Bateau ivre), navires se balançant à l'ancre, tirant sur leurs amarres sous "[...] les soleils mouillés de ces ciels mouillés [...]" chers à Baudelaire (Spleen et idéal).

La transposition de lieu et d'époque s'effectue d'elle même, sans que nous y prenions garde, paisiblement accoudé à la balustrade du belvédère de Tompea, dans l'après midi qui s'achève...

Pas de passéisme déplacé, ni de nostalgie trouble dans cet intérêt pour le commerce hanséatique, surtout dans sa dimension maritime.

Au contraire, il y a en filigrane dans ce voyage, une interrogation que l'on pourrait résumer comme ceci: comment une organisation aussi souple, avec d'aussi faibles moyens (pas d'institutions spécifiques, pas de fonctionnaires) a-t-elle réussie à acquérir un pouvoir étendu, pendant une longue période, sur un espace aussi vaste?

Conjonction de facteurs divers, assurément. Situation unique et intransposable, soit! Mais quelle leçon d'histoire si l'on compare avec les actuelles institutions européennes...

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Plus septentrionale que la Syldavie, moins improbable que le San Théodoros, moins ténébreux que l'émirat du Khemed, plus accueillant que la Bordurie, l'Estonie paraît appartenir au registre des pays imaginaires où Hergé fait voyager Tintin, Milou, Haddock, Tournesol et les Dupond-Dupont.

Voyageurs infatigables, ils sont en cela aussi les dignes poursuivants, les héritiers putatifs des héros de Jules Verne, dont l'un des ouvrages se passe précisément dans cette région: Un drame en Livonie.

* * *

Estonie, Lettonie, Lituanie ou bien Esthonie, Letthonie, Lithuanie?

Le "h" ancre le pays dans l'histoire, comme si par la seule magie de sa présence le pays devenait plus ancien, s'inscrivait dans un temps ou l'orthographe et l'usage n'étant pas encore fixées, les deux graphies étaient pareillement admises, sans qu'il y eut faute.

Marqueterie typographique, exotisme de pacotille, ce "h" confère aux pays ainsi nommés une certaine noblesse - un peu jaunie, un rien surannée - comme une marque aristocratique intemporelle.

Ce que ce "h" donne à entendre c'est une fierté restituée par l'indépendance : deux jambages solidement plantés dans le sol. Je n'ose écrire la terre ferme, tant abondent les marais littoraux, les tourbières, les terres inondables... En ce sens, le "h" symboliserait plutôt les échasses nécessaires à qui veut parcourir ces espaces.

Coquetterie graphique, clin d'œil au lecteur et à lui seul, car à l'oreille rien ne transparait d'un éventuel rétablissement des anciennes dénominations des pays baltes.

"Jusqu'aux années 30, on écrivait en français "Lithuanie" puis à la suite d'une normalisation de l'orthographe, on a simplifié en "Lituanie". Aujourd'hui certains spécialistes considérant que le "h" fait partie de l'identité du pays, revendiquent l'ancienne orthographe "Lithuanie" (in Riga, Tallinn, Vilnius, capitales baltes, éditions Autrement, 1999, p.317).

Je suis sensible à la magie des noms de lieux, au charme des sonorités peu communes, aux allitérations, aux consonnes qui chatouillent un peu l'arrière gorge, aux syllabes courtes et sèches comme un coup de vent du nord, aux voyelles liquides et fluides comme un courant d'eaux fraîches.

"Baltique : mer d'Europe septentrionale [...] Elle forme deux golfes importants : au nord le golfe de Botnie, et à l'est le golfe de Finlande. Au S.O. elle s'ouvre sur le Kattégat par une série de détroits (Æresund, Grand Belt, Petit Belt... )" in Le Robert des noms propres).

Kattégat: détroit unissant le Skagerrak à la Baltique, entre le Jutland et la Suède
Skagerrak : détroit unissant la mer du Nord au Kattegat, entre la Norvège au Nord et le Jylland (Jutland) danois au Sud. "[...] Il y a dans le nord-est le Skagerrack, à la fois l'écoulement à la surface des eaux chaudes de la Baltique, et l'aspiration par le fond des eaux froides de la mer du Nord." (A destination d'Anvers, p. 17, Edouard Peisson).
Æresund: détroit unissant la mer Baltique au Kattégat, entre l'île de Sjaelland (Danemark) et l'extrémité sud de la Suède. 4,5 km au point le plus étroit.
"L'Æresund, la grande route du Danemark, la porte du nord" écrit Karen Blixen dans ses Essais.
Grand Belt: (en danois Store Baelt) détroit danois reliant la mer Baltique au Kattégat, entre les îles de Fionie et de Sjaelland.
Petit Belt: (en danois Lille Belt) détroit reliant la Baltique au Kattégat, entre la Fionie et le Jutland.

Détroits, chemins de mer, lieux de passage obligatoires mais redoutés des navigateurs à cause des courants, des vents, des conditions de mer. Toutes sortes de marchandises y ont transité : "[...] laine anglaise, bois de Norvège, seigle de la Baltique [...]" (Civilisation matérielle, économie et capitalisme volume 2, les jeux de l'échange, p. 688), mais aussi sel de la baie de Bourgneuf, vins de Bordeaux, toiles et draps légers des Pays Bas...

* * *

Entre le Danemark et la Suède, j'ai eu une pensée pour Kurt Wallander, le "héros" ordinaire, si humain, si attachant, créé par Henning Mankell, et qui travaille au commissariat d'Ystad, en Scanie.

Je m'étonne toujours de "l'épaisseur" que peuvent prendre à nos yeux des personnages de papier et d'encre...

* * *

La plupart du temps, le bouleau est un arbre qui voisine dans les forêts avec d'autres espèces, sans leur être inféodé. Dans les vastes forêts du nord, il est souvent associé au hêtre, au pin, au sorbier des oiseleur, etc.

Il arrive cependant en quelques endroits que, hasard où choix délibéré, l'on trouve des forêts uniquement constituées de bouleaux. Ces peuplements singuliers attirent l'oeil avec la force d'un champ magnétique attirant un limaille de fer. La nature et la qualité de la lumière qui y règne est quelque chose d'unique.

Retrouver cette transparence subtile qui échappe aux mots, cette quintessence de la clarté, cette luminosité réduite à son principe actif, quelque chose comme l'essence même de la lumière, telle était au fond, l'un des buts de ce voyage.

J'ai parlé un peu plus haut de deux moments d'émotion au cours de cette "navigation terrestre" autour de la Baltique: la vision de ce bois de bouleaux, en bordure de la mer Baltique, par une fin d'après midi un peu grise, constitue, en dépit (ou grâce?) de son fragile équilibre, l'un de ces moments rares et précieux.

Les peintres ne s'y sont pas trompés, ni les cinéastes : il existe un tableau de Gustav Klimt intitulé Le bois de bouleaux (110 cm X 110 cm Linz, Neue Galerie der Stad) qui est une magnifique tentative pour capter et restituer la lumière, la luminosité spécifique qui règne dans les bétulaies. (Il existe également, toujours sous la signature de Klimt, une Ferme aux bouleaux, mais qui présente quelques arbres plus diffus).

De tous les bois et les arbres qu'a peint Klimt - bois de sapins, pommiers, bois de hêtres, vergers, grands peupliers, églantiers, poiriers... - nuls à mes yeux ne peuvent rivaliser en grâce, mystère et beauté avec les bouleaux.

Per Kirkeby, peintre danois, l'un des les plus talentueux de sa génération, parle de "lumière grise" à propos de la lumière toute particulière qui baigne la Scandinavie et la Baltique: derrière l'oxymore apparent, l'aporie incertaine, il y a la tentative de dire une lumière qui fait "ressortir toutes les nuances du spectre, par opposition à la lumière vive du sud qui supprime les tons les plus faibles" (Else Marie Bukdahl, Danemark, Gallimard 2000, p. 90).

De même, le film d'A. Wajda "les Demoiselles de Wilko" baigne tout entier dans cette lumière douce, en demi teinte, qui caractérise indéfinissablement les bois de bouleaux.

Une lumière légère, aérienne, qui semble s'aviver sur les troncs clairs des différentes essences de bouleaux.

Peut être ne suis allé à l'autre bout de l'Europe que pour cette lumière à nulle autre comparable? Lumière irréelle sur des troncs blancs tachetés de noirs, légèrement desquamés, qui attire l'oeil et avive l'âme, et ne leur laissent plus de repos qu'ils n'aient retrouvés cette atmosphère.

Plus qu'une lumière, un état d'esprit.

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Le réel est puissant, et tout voyage, fut-il né et nourrit de rêveries, se heurte parfois à la compacité de faits inconnus, à la brutalité d'événements dont on ignorait jusqu'à l'existence.

En Estonie, ce fut lors de la visite du musée ethnographique de plein air "Rocca al Mare vabaõhumuuseum" que cette réalité ténébreuse s'est manifestée. Ce musée de plein air propose sur plusieurs hectares un vaste panorama des différents types de maisons, bâtiments agricoles, maisons de pêcheurs etc. en provenance de toutes les régions de l'Estonie, y compris des îles. Ce genre de musée, fréquent en Europe du nord, connu le plus souvent sous l'appellation générique de "Skansen" (du nom du site éponyme suédois, à Stockholm) présente en son sein une maison dont rien, extérieurement, ne signale la particularité.

Le 25 mars 1949, plus de 30 000 estoniens ont été déportés en URSS. Le motif officiel était une dérive nationaliste de la part du pouvoir en place en Estonie. En clair une trop grande autonomie d'analyse et de comportement de la part des élites, pourtant mises en place avec - sinon par - les communistes soviétiques après la Seconde Guerre Mondiale...

Les familles disposaient de 2 heures pour rassembler un maigre bagage. Par la suite tous les biens restants ont été confisqué. A l'issu de ce temps, hommes, femmes, enfants, entassés dans des wagons à bestiaux ont été acheminées vers différents endroits du territoire soviétique: Sibérie, Asie centrale, Omsk, Irkoutsk, Novossibirsk etc.

Dans la maison témoin reconstituée, les armoires bées, à demi pleines encore; seules quelques photos ont été extraites des albums qui demeurent, ouverts, à même le sol; les couverts et les bols du petit déjeuner abandonnés sur la table, n'en finissent pas de dire le drame qui s'est joué là. Vision poignante, détresse insoutenable. Comment en est-on arrivé là? "l'homme est capable de faire ce qu'il est incapable d'imaginer" écrivait René Char. Ce n'est pas une explication, un constat lucide tout au plus.

Beaucoup d'estoniens mourons en exil, quelques uns y "referons leur vie"(?), certains descendants y demeurent encore, d'autres plus rares en reviendront bien plus tard, à la faveur de la déstalinisation...

Les déportés devront attendre 40 ans leur réhabilitation officielle.

J'ai horreur des palmiers...

J'ai horreur des palmiers qu'un vent léger désespérément agite, des plages de sable fin désertes, des eaux totalement transparentes et immanquablement chaudes... Imaginaire pauvre, sans âme ni originalité.

Tout un fatras destiné à "nous faire rêver" l'hiver dans les couloirs du métro. Un exotisme de calendrier des postes ou de cabine de poids lourds.

Un "ailleurs" de pacotille, qui est au voyage ce que la prostitution est à l'amour.

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La littérature dite "de voyage" (pure construction de l'esprit, "étiquetée" ainsi bien souvent a posteriori, et parfois même contre l'avis de l'auteur) est une tension continue, un équilibre impossible, entre un espace géographique et un (ou des ) personnage réel ou fictif qui le parcourt.

Trop d'œuvres privilégient le second terme au détriment du premier. ("Moi devant la Grande Muraille, Moi devant les pyramides"... )

Et quand le lieu - itinéraire ou espace - apparait, c'est sous la forme d'un décor, d'un élément second, secondaire, accessoire en un mot, et de plus, stéréotypé ou figé le plus souvent.

Le contre exemple absolu de ces deux écueils - véritables Charrybde et Scylla de la littérature de "voyage" - ce sont bien sur les œuvres de Julien Gracq, lieux bien réels de Lettrines 1 et 2; lieux imaginaires, mais doué d'une telle densité d'existence, comme dans Le Rivage des Syrtes ou La Route.

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L'Estonie ce n'est pas à proprement parler un dépaysement. Au contraire il s'agirait d'un "empaysement". A mes yeux, l'Estonie est plutôt une sorte de prolongement éloigné de la Bretagne, à laquelle l'apparente d'ailleurs une façade maritime et un arrière pays rural.

Le climat océanique, frais et humide, unifie les espaces géographiques, leur confère un air de parenté, un "cousinage" qui renforce la sensation d'absence de rupture.

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L'ouverture des frontières, l'accroissement des échanges, la fluidité de circulation d'un pays à l'autre, d'une aire économico-politique à l'autre, s'accompagne de pertes symboliques.

La facilité de passage d'un territoire à un autre se traduit par l'effacement de la frontière et avec elle, de tous les signes qui matérialisaient ce passage: le contrôle du policier qui nous dévisage avec sévérité au moment même où il s'empare de notre pièce d'identité ou de notre titre de circulation, la vérification du douanier escorté d'un chien dans le cadre de la lutte contre les trafics de drogue, toute la symbolique baroque des attributs de l'Etat, qui nouait un peu l'estomac - même du citoyen en règle - et qui se concluait par l'apposition d'un cachet diversement coloré sur le passeport et l'autorisation de poursuivre notre route.

Demeure encore, au titre des passages symboliques, la nécessité de changer son argent en monnaie locale, encore que l'accroissement des automates bancaires permette de retirer des couronnes estoniennes avec la même facilité q'un billet de 200 francs dans sa ville de résidence habituelle.

Avec le passage à l'euro, cet emblème là aussi disparaîtra bientôt dans une part non négligeable de l'Europe occidentale. Ce que nous gagnerons en facilité de circulation, nous le perdrons du côté de l'imaginaire et de la poésie des voyages: le "franc", le "deutch mark" abonderont la longue liste des monnaies disparues au fil des siècles, rejoignant ainsi le sequin vénitien, le thaler hollandais, la roupie de Batavia, ou l'écu ragusain.

Lire, écrire, voyager

Je ne suis pas dupe. Je conjecture qu'au-delà du plaisir intellectuel de rassembler en un savoir unique l'histoire et la littérature, la géologie et les arts, la civilisation et les cultures qui entourent la mer Baltique; qu'au delà de l'aspiration à visiter, à arpenter les pays différents qui composent cette aire, il y a - bien ancré, mais aussi dissimulé au plus profond d'un repli du subconscient - le désir, la volonté, l'impérieuse nécessité d'unifier, de réunir les miettes, les lambeaux (comment les nommer?) d'une existence passablement heurtée.

Quête et cheminement intellectuel en apparence, volonté de donner corps à un paysage mental, à un espace intérieur, question de survie en réalité. Surtout, ne pas "perdre le Nord"...

Comme ces archers qui préconisent de viser légèrement au dessus d'une cible, afin que, toutes inflexions conjuguées, la flèche en atteigne précisément le centre, je m'assigne un "but", un peu vague et lointain. Chemin faisant, progressant vers ce but, j'aurai appris sur moi même deux ou trois choses que je ne soupçonnais pas.

A chacun sa "Montagne de l'âme" : sous des dehors de faux journal de voyage, Gao Xijiang nous livre plus volontiers le récit d'une quête de soi.

Après tout, la singularité d'être au monde, la brièveté du temps qui nous est dévolu, vaut bien que nous consacrions une part de notre existence à cette recherche de l'unité et de l'harmonie.

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Lire, écrire, voyager : il y a une dimension que je qualifie volontiers de "sédimentaire" dans chacune de ces activités, activités à mes yeux largement corrélées.

Lire c'est souvent lier - comme nous le suggère l'anagramme - et plus encore relier.

Lire, c'est toujours lire en ayant à l'esprit tout ce que l'on a lu auparavant. A notre insu parfois, la pensée établi des connexions, suggère des rapprochements, jette des passerelles.

Ecrire, c'est souvent reformuler.

On invente peu ou pas ; on réinvente, on revisite.

Voyager, c'est renouer avec un voyage antérieur.

On voyage, on repasse par des villes où l'on a séjourné, des lieux que l'on a déjà visité. C'est au fond toujours le même voyage que l'on poursuit, étape après étape, avec constance. Tout se passe comme si le voyage portait en lui la nostalgie d'un paradis perdu, la recherche d'un lieu où l'existence serait plus légère, la vie moins pesante.

A moins que le voyage ne soit qu'une survivance de l'époque lointaine où l'homme, pas encore sédentarisé, devait se déplacer sans trêve à la recherche de nourriture.

Lire, écrire, voyager, toutes ces activités déposent en nous comme une couche de cendres, fertiles, encore tièdes, fécondes, et qui ne redemandent qu'à être réactivées.

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Chaque voyage accompli, chaque livre lu, chaque phrase écrite, entre en résonnance les précédents. Mieux, ils s'en nourrissent et les amplifient.

Chaque nouveau voyage éclaire les précédents d'une clarté nouvelle.

Bien sur nous ne gardons pas tout, en détail, dans nos mémoires; cela n'est ni possible, ni même souhaitable. En ce sens, lire, écrire, voyager, s'apparentent également à un palimpseste : nous écrivons quelques phrases, le temps passe et quand nous les relisons, elles révèlent une origine lointaine, bien antérieure à celle que nous leur supposions. Parfois un sens tout autre que celui que nous leur pressentions au moment de leur écriture.

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J'interroge sans trêve l'absence, le silence et la solitude. Retrait du monde, poésie des confins.

Palimpseste, sédimentations, c'est toujours de traces dont il est question. De pistes, d'empreintes laissées à notre intention, ouvertes à nos interprétations.

Couleur d'un ciel cuivré sur une bétulaie, en Livonie ; teinte délicate, d'un beau jaune safrané, de lichens orbiculaires sur un granit d'Ostrobotnie; linaigrettes flottant au vent dans l'archipel des Lofoten...

Traces vite enfuies, que la mémoire recueille, que l'écriture prolonge, que la lecture ravive.

Des traces, car "Seules les traces font rêver" disait René Char...

Je lis, j'écris, je voyage pour questionner ce désarroi d'être au monde qui est à mes yeux l'émotion constitutive de l'individu conscient, l'essence même, la part irréductible de l'être humain.

Lire, écrire, voyager : autant de traces qui jalonnent nos pérégrinations dans l'épaisseur du monde, de la matière et des mots.