Sur cette pierre

Anne Killi

   

 

Moi, pierre, sous l’empreinte fraîche d’un oiseau qui vient de boire, je suis.
Massivement, là où les hommes vont pensivement.

Entre le froid et moi pas de distance.
Entre mon âme et la canicule, la même naissance.
Aucune peau pour m’abriter du vent, je m’y baigne directement.
Aucune chair pour éprouver un poids de neige, je suis la neige de moi-même, figée depuis longtemps.
Par la force des choses, je sais la nature de la nature, le silence et le désespoir vivant que l’herbe cèle dans ses graines et tous les animaux, dans leur propre descendance. Je ne connais d’autre succession que moi-même, hormis quelques hommes passant là, plutôt ingrats, méconnaissant, que je veux bien adopter.
Enfants d’un autre âge, je ne cesse de vous léguer un signe immuable et l’immuable parfaitement. Et le signe de l’amour car je reçois tout et ne réserve rien de moi.

Tailleurs de vieilles croix de pierre, éprouvez contre moi vos résistances et vos futiles espoirs.
La croix est là, vous oubliez la pierre, le bel informe, la nudité par excellence, la respiration primitive qui nous rendrait la vie, muette, sans traces, plus forte que les forêts abattues, que les loups et cerfs encagés mais insaisissables, que les empoisonnements ou les coups de foudre. Ô délicats, laissez-là l’empreinte de l’oiseau.

Le temps est venu d’apprendre, de plonger dans ce qui vous semble une indifférence, une indifférence au temps qui passe, au temps qu’il fait; de vous affilier à l’éternelle descente qui tient mes entrailles indéfiniment, qui scelle l’orthose et le mica et les grains gras de quartz ensemble.
Vents et marées montent et descendent, la lune se fait et se défait, la mare s’assèche et la gorge se désaltère.

Alors que ma pâle transparence, invisible, respire le poumon de toutes choses, alors que ma pâle transparence vibrante se cache et se connaît dans le battement d’ailes et dans les sautillements et dans les beuglements tardifs, dans le déchirement des faînes rares, dans les fruits se mêlant aux orties.

L’air est dans la pierre, la pierre s’évapore et se répand, tant dévoilée qu’elle échappe au regard. La pierre se dissout dans les sucs et s’agrège dans les os, les nervures, les cornes. La pierre sous-tend la terre cristalline et le revers du temps. Fondez là votre vivant.
Je suis la pierre, la peyre, la recoule, le roc.

Aubrac, Massif central

 
 
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