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Autour Uluru (extraits) |
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Les hommes blancs disent que Uluru, qui se tient quelque part au sud-ouest, à lintérieur de limmense Amadeus Basin, a six cents millions dannées dexistence autonome, singulière. La formation géologique sest développée sur un vaste espace qui, il y a neuf cents millions dannées, était sous le niveau de la mer ou juste à son niveau, endroit propice pour laccumulation de sédiments plus ou moins durs plus ou moins résistants à lérosion, lérosion qui en ces lieux aime prendre différents véhicules, le vent, la pluie, leau courante, et même la mer. Par six fois les basses terres autour du Rocher ont été recouvertes, ou partiellement recouvertes, par locéan, le grand monolithe lui sest toujours tenu au-dessus de la furie des eaux dont les vagues ont malgré tout donné formes et dessins au pourtour de Uluru. Aujourdhui ce quon voit de rouge sont les dunes de sable rouge apporté par les grands vents des âges glaciaires. De tous les sédiments déposés seuls les plus résistants demeurent et ils sont Uluru; les autres sont partis en poussière, et continuent de sen aller, créant ainsi une perpétuelle reformation, invisible aux yeux des hommes mais sensible à leur cur. Ça, cest lhistoire géologique
des hommes blancs, et pourquoi pas. Les Grands Ancêtres se promenaient dans les environs, aux temps où rien nexistait, où tout se créait, ils aimaient prendre leur temps et apprécier limmense espace. Ce sont leurs traces que lon voit partout sur le continent et particulièrement dans les déserts. Ici, à Uluru, les Mala Hare Wallaby ont laissé les traces de leur combat contre le Dingo Kurpany, et Kuniya, la femme Python, est encore bien présente dans son combat contre Liru le serpent poisson, et il y a bien dautres histoires, bien dautres traces. Tout cela est visible: les Grands Ancêtres ont fait en sorte que tout soit clair et intelligible pour que leur enseignement permette aux Hommes de bien vivre ici Ces enseignements, personne ne les oublie. Bien au contraire les classes se poursuivent chaque année, les petits apprennent et finissent par savoir. Uluru est une université, une encyclopédie, une somme de savoir-être, de sagesse, tout autant que de beauté. Voilà lautre histoire.
*** Le 13 octobre 1872, Ernest Gilles aperçoit au loin, dans la brume, une masse énorme de roche, de pierre, de sable, il ne sait trop, mais il ne reviendra que lannée suivante. Deux mois après que Mister Goose avec ses chameaux ait campé au pied de Uluru, il trouvera satisfaisant de nommer limmense monolithe Ayers Rock du nom du premier ministre de son pays. Certainement il ne connaissait pas le nom que les Anangus lui donnent; les Anangus avaient dû séloigner en voyant létrange caravane de lexplorateur se profiler à lhorizon, limmense horizon qui ne laisse rien dissimulé. Goose fera lascension du Rocher.
Voilà quelques-uns des noms des communautés qui vivent au centre de lAustralie, dans le grand désert. Ils sont tous là depuis si longtemps, ils savent lire et entendre le livre du désert. Ils étaient tous là lors de la cérémonie de rétrocession du Parc Uluru à la communauté Anunga le 26 octobre 1985. Ils sont encore et toujours là autour de nous, peut-être marchent-ils avec nous, cachés dans le cur des esprits du rêve de Mala, de Liru, de Itjaritjari.
*** Je suis déjà venu ici, deux fois, aussi je peux imaginer bien longtemps avant de le voir, le Rocher planté là, sur le sable. Il est large, long et haut, avec des creux et des bosses, des pleins et des vides, du lisse et du rugueux, du clair et du sombre, du haut et du bas, du sec et de lhumide, des herbes autour et de laridité absolue, du vent et du calme total, du bruit et du silence. Le Rocher là, suffisamment volumineux, a permis la croissance de la végétation, la présence de leau en certains endroits, parfois en permanence, le plus souvent intermittente, mais le sous-sol, cest certain, garde lhumidité, et la végétation y puise ses maigres besoins car lherbe y est fine, légère et souple, les arbustes plutôt épineux et pas excessivement feuillus. Quelques arbres qui parfois sassemblent et créent une petite forêt où il ferait bon planter sa colonne vertébrale et devenir à son tour un arbre. La pluie, paraît-il, lorsquelle tombe à verse, en véritable déluge dune eau épaisse et noire, transforme Uluru en un lieu tout autre.
*** Il y a quatre faces à Uluru [la face nord, la face est, la sud et celle de louest]. Chacune a son histoire et ces histoires impliquent animaux, animaux-humains, humains, présent, passé, devenir. Tjukurpa, imagination et rêve. Chacune de ces faces porte sur elle une part de lhistoire du peuple Anunga. La roche est la page où sécrit la vie. Les plis, les couleurs, les petits rochers, les petites protubérances, les ombres, les trous, les pics, les traînées laissées par leau lorsquil pleut, sont les signes et lalphabet quil faut apprendre à déchiffrer. Les enfants le font dès le plus jeune âge, ils aiment ça, les histoires des Grands Ancêtres qui laissent des traces. Certains peuples ont des cathédrales, des archives, des cordes à nuds, des mémoires électroniques; les Anunga ont Uluru. Ils ont aussi des chants, des généalogies, des danses et des peintures. Périodiquement tout est renouvelé, recréé, la vie est alors relancée, pas seulement la leur, mais la vie de toute la planète, la nôtre donc également. ***
Le serpent insaisissable est un simple trait dans la pierre, cest une ombre de pluie, une ombre deau venant des millénaires passés, il se livre et dit à sa manière tranquille le monde et les humains enlacés.
Il ne pleuvra pas, cest une certitude, ni aujourdhui ni demain. Quand je pense que la dernière fois que nous sommes venus, et repartis, il a plu dès le lendemain du départ, une pluie jamais vue de mémoire de vivants. Il paraît même quil y a déjà eu une sorte de neige ou de grésil, là-haut, au sommet, à trois cents mètres daltitude. Tant pis. Mais je me verrais bien toute la saison arpenter la roche dégoulinante deau, longer les cascades, mouillé de la tête aux pieds, seul. Les bêtes, lorsque ce nest pas nécessaire dêtre dehors, restent plongées sous la terre ou se tiennent cachées sous un tronc sec, par habitude et par sagesse, alors que moi je suis, je reste dans mon orage rêvé, tout à mon enthousiasme, tout à ma découverte et à mon désir enfin assouvi dentendre au plus près les sons de la vie première, cette vie première, cette vie originelle que je sens être ici toute proche du vrai, toute proche du début et en même temps à fleur de contact, prête à se donner. Trop de cartésianisme mempêche daccepter comme vérité unique lhistoire des origines, celles dun serpent-ancêtre, dune femme-oiseau, dun souffle quil faudra continuellement renouveler. Mais, au bout du compte, quimportent les vérités géologiques, géomorphologiques, les vérités scientifiques et vérifiables, ces vérités nont pas apporté aux hommes davantage de bonheur ni davantage de justice, davantage damour ou damitié à travers le monde et à travers les ans. Lhomme-lézard, lui, porte sur son dos larc-en-ciel, et Uluru mest offert comme échelle; de son dos je bondirai sur larc-en-ciel que je chevaucherai, et jy croiserai les nuages blancs.
*** On a commencé la marche autour de Uluru par la face ouest, pas très loin de là où les ancêtres, mi-animaux mi-humains faisaient leurs cérémonies. On a tourné autour du Rocher dans le sens des aiguilles dune montre et cest certain, louest et le nord en sont les lieux les plus mystérieux. Des crevasses, des grottes, des trous, dimmenses lèvres ouvertes, des bouches par lesquelles le rocher nous mange, mais des lèvres de sexe féminin aussi qui maspirent, et sans distinction de digestion jentre dans le corps du pays. Il y a dimmenses surfaces, verticales et parfaitement lisses où, cest sûr, aucun humain na jamais mis le pied, seuls les yeux, comme les miens aujourdhui peuvent se poser là et créer le dialogue avec la pierre, avec le vent, les bruits et les nuances de gris ou de rouge. Il y a une indéniable présence féminine à Uluru, de ces femmes qui nous donnent vie et nous nourrissent les premiers mois de notre vie. Pourtant la mort nest jamais bien loin, elle sait nous débusquer alors que nous nous croyons bien à labri, sous la protection du Rocher et de la paix qui peu à peu nous envahit. Au moment où je relis ces lignes, où je regarde ces photos, je pense à ce tout jeune homme mort loin de chez lui, il y a une semaine. Il a vécu ses tout derniers jours enfermé dans une bulle à lhôpital, seul, hors de tout contact et si loin dici et lannonce de sa mort nous a rattrapés au retour de la marche.
*** Nous arrivons au point deau. Il paraît que ce trou nest jamais à sec, pourquoi le serait-il? Lendroit est idéal; laltitude du Rocher pour arrêter les nuages, des arbres qui font de lombre, des arbustes pour léquilibre et reposer le regard, des herbes, des oiseaux, de la terre battue où sasseoir près de leau et attendre que le souffle se calme, quil saccorde au temps et au lieu, à la paix, au repos ou à la beauté. Je pense au fait que nous les humains, nous sommes perpétuellement à la recherche dun lieu où nous pourrions être éternellement bien.
***
Si je pouvais, dun coup daile, dun seul et unique bond me retrouver à plusieurs kilomètres de là, jaurais une vue complémentaire de Uluru. Les yeux fermés je me laisse prendre. Les esprits me prennent, memportent avec eux, me déposent ailleurs, là où précisément je souhaitais être. Le Vieil Homme, Uluru lui-même, semble ainsi, couché entre deux arbres, simplement dormir alors quen sen allant, le soleil laisse une ombre gigantesque recouvrir nos pas précipités dhommes dailleurs. Jimagine quon peut, maintenant quil sest endormi, se faufiler entre les arbustes, entre les dunes rouges, celles qui surgissent à intervalles réguliers comme une magnifique houle de terre et dherbe, se faufiler jusquaux pieds mêmes du Vieil Homme, tout près à lécouter, à le toucher, avec émotion se tenir près de son cur. Là, jentendrai le serpent Arc-en-ciel tracer la route sous le sable alors quen surface, sans que je ne les vois, les hommes nus marchent jusquà locéan indien. Le cur du Vieil Homme les accompagne, il est peint sur la roche, il est peint sur le sable et sur leur corps. Le monde ancien se dévoile au fur et à mesure, parce quil est aimé, parce quil est entendu. Sur les peaux noires des hommes nus, des mains enduites de blanc retracent litinéraire que les anciens ont dabord rêvé. Alors se rencontrent les vies daujourdhui, multiples et le souffle du monde qui donne existence. Litinéraire est limpide et alors que le Vieil Homme dormira jusquau matin, entre deux arbres, jentendrai les voix passer entre les branches, comme elles passent dans le bois que les termites ont creusé pour en faire un instrument de musique merveilleux.
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En marchant, toujours à lhorizontale car le chemin suivi ne monte ni ne descend, nous nous sommes élevés pour rejoindre le ciel. Les pensées tristes, ou belliqueuses, les petites souffrances provoquées par un ego trop présent, lintérêt pour des choses que lon sait, lintérêt pour des choses que lon sait pertinemment être futiles, trop futiles, sont partis peu à peu, à chaque pas, comme diluées, transformées en vapeur par la chaleur du lieu. Une chaleur qui nest pas uniquement due à la température du désert. Une chaleur qui est tout autant intérieure; de la même nature que celle qui se crée dans le corps des yogis du Tibet, qui, lors de leur méditation, parviennent à faire sécher sur leur peau des draps préalablement trempés dans leau. Malheureusement, on marche aussi sur la route, sur tout le tour elle est goudronnée, quadrillée de lignes blanches et jaunes, sans trous ni bosses, sans herbes qui dépassent au milieu, quant à celles du bord elles sont bien cantonnées justement, à la limite des bords. Pourquoi nont-ils pas, les responsables, aborigènes et rangers, tracé une piste en terre, plus éloignée, passant à au moins cent mètres du Rocher? Si quelquun désire faire le tour en véhicule, pourquoi pas, je suis certain que personne ne trouverait rien à redire si, pour des raisons de qualité de revêtement, il fallait faire ce tour à petite vitesse, en appréciant autant les chaos et la poussière que les formes de Uluru. En approchant, à la fin de la marche, du point darrivée, point de départ, nous nous attendons au silence. Nous aspirons au silence, au calme et au recueillement quil créera. Nous espérons prendre en nous les ultimes moments de beauté en côtoyant, au plus près, la roche du Rocher, leau du trou deau, lherbe à lombre des quelques arbres, la présence dans limpalpable de lesprit bienfaisant des sages qui sont passés à Uluru, au soir de leur vie sur terre. Au bout dun moment, si nous gardons les yeux rivés sur le sentier à chaque pas, un travail se fait en soi. Il se fait tout seul, sans que nous le voulions, simplement au départ il a fallu ouvrir la porte, rejeter le pittoresque, létrange, le curieux, lintéressant, linformatif, la recherche de la connaissance, toute forme de pensée. On parle de magie, pourquoi pas, sil sagit du mode opératoire dont la sérénité use pour se manifester. Là, autour de Uluru, cest tout autre chose quune «grâce champêtre», autre chose quune gentille atmosphère spirituelle, sans lendemain. Ce «quelque chose», cest le parcours dun chemin vers le centre, centre de soi et centre du monde, mais il nest définissable et compréhensible que pour soi. Toute autre personne ne peut faire que le chemin, et chemin faisant ressentir, si elle laisse son intuition sexprimer, ce dont elle a besoin, ce quelle désire. La simplicité du lieu, le peu de traces humaines, mont permis de saisir par-delà le raisonnement, que le non-attachement nest pas le non-intérêt, mais quil est une présence totale, complète, au monde. Uluru révèle, non pas de chimériques secrets au monde, non, mais tout simplement, et cela suffit pour poursuivre sa vie au mieux, une part de son être propre, de son propre amour, de sa propre joie.
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