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GOELAND
Grand arc de sable blanc,
une baie au sortir de lhiver
Je vais marcher vers le Nord
vers lestuaire du rio Fluvia
Je serais de retour à midi
Regardant le large
face au vent
Deux goélands
immobiles
Parfois un saut,
un écart
Un faux envol en arabesque
Puis reviennent se poser au même point
Toujours face au vent
Près du rivage
Deux bateaux de pêche ont jeté leurs nasses
Si près que me parviennent les voix des marins
Jentends des hauts parleurs grésiller
Quand je passe au droit du Satuna
La radio de bord hurle en anglais un air de lOpéra de quatsous
A perte de vue, les tamaris
Derrière les haies infinies
Des types remettent en état les campings pour lété
Des tumulus de détritus
autres dunes rassemblées en îlots
en récifs coralliens
Presquîles au trésor
Doù émergent des squelettes de cheveaux ailés
bois flottés, roseaux polis
algues enchevêtrées
Une poupée en caoutchouc
elle a ses beaux cheveux
du goudron sur la joue
A labri dun grand serpent de mer
Jaffûte un crayon
Pour dessiner un coquillage
Le nommer,
Arca ou Babinka?
Du fond de ma poche, ma main ramène un papier
Cest le vieux proverbe Winebago
Trouvé dans la cabane dobservation des oiseaux du marais
«Notre Mère la Terre, les arbres et la nature
entière
sont les témoignages de tes pensées et de tes actions»
Je suis entré dans le crâne du goéland
Je vois le monde par les deux petits trous
Tout au bout de mon bec
lhorizon
Le vent me porte,
me soulève
Mes pattes rouges pendent dans le vide
Je vole
(Marais de lEmporda, Espagne, avril
1995)
LA FIN DES BALEINES
Les terres alors,
Toutes les terres
Nétaient pas encore nommées
Des femmes brunes, dressées
Portant des cruches deau
Traversaient les places blanches
Ecrasées de soleil
En un temps où les villes dEspagne
Comptaient près de léglise
La synagogue et la mosquée
Pendant que dautres hommes
Ailleurs
Hommes dautres brumes
Faits dorages, déclairs,
Jetaient à locéan
Cris, filets et harpons
Temps nouveaux
Hommes noirs,
Quittant lEstramadure
Partirent vers le couchant
Pour moissonner avec leurs sabres
Bien au-delà des mers
Les territoires «concédés
et confiés par Dieu
aux rois de Castille»
Massacres de peuples nus
Or arraché
Au ventre des indiens
Alors un jour
Un jour qui vint plus tard
Un matin bleu
Il ny eut plus de baleines
Dans le golfe de Biscaye
MAIJISHAN
Route grise, lisse et mouillée
Long trajet dans le matin. Au bout
Létal de la vieille marchande
Sur le manteau du pèlerin
le toit de toile qui ségoutte
On cuit du pain dans les gargotes,
au pied de la falaise
Lever la tête
Chercher le monastère dans les brouillards
Suspendu haut dans la muraille
«Dans les fumées au bord du ciel»
La peinture, ici, ne se regarde pas
Elle se pénètre
Entre dans le tableau par le haut
Déroule le ciel dabord
le vide
les nuées
Pluies éparses
pans de brumes
Les cimes disparaissent
les collines tronquées
Les têtes noires des pins
déchirent des mêches de vapeurs
Me revient lascension du Hua Shan, le pic de lOuest
Autre peinture Montagne & Eau
Des hommes maigres, chemises sales ouvertes
Sur le poitrail de bêtes de somme
Montaient au sémaphore les bidons de gasoil
Pour la station météo
Palanche fléchissante sur lépaule
Pieds nus, fardeau énorme
Il fallait sécarter pour laisser passer
ces fantômes noirs édentés
Insectes sautillants qui effleuraient les marches
Taillées dans le granit
depuis mille ans
«Montagnes vertes et bleu profond de leau»
Ne cherche pas le vert
Ne cherche pas le bleu
Il ny a ici, dans le tableau
Que les Six Couleurs dEncre
Encre sèche
diluée
blanche
mouillée
concentrée
noire
La Couleur
cest le Vide
Le Vide
cest la Couleur
Ne vois-tu pas que la montagne est verte?
Leau bleue, là, si profonde?
Le brouillard descend sur le dôme de Maïjishan
Pluies éparses
pans de brumes
toute couleur est diluée
«Pins, cyprès, saules et lotus»
«Arbres dans les montagnes embrumées»
«Eaux claires, montagnes abruptes»
Sous les pinceaux de Shi Tao, de Gao Feng Han,
Des sources bondissantes
cachées par les brumes
Un matin de brouillard, le sifflement dun train
au bout dune route grise et mouillée
(Maïjishan, Chine, novembre 1993)
VENTS DE SABLE
Des camions fous
Naufragés des fleuves rectilignes
Déversent des hommes noirs courbés contre le vent
Qui luttent
Dans les brouillards des terres soulevées
Ici, les vents de sable
Polissent des carcasses de chevaux
Jetés là
Par leurs ailes brisées
Les voiles des femmes claquent, se déchirent
Derrière les murs de terres de dragons immergés
Des cris se font oiseaux dans les ravins de la nuit
Dans le soulèvement des vagues desséchées
Dans les brouillards solides
Lhorizon disparaît
Dans ces ports du désert
Enveloppés de voiles arrachées au soleil
Séchappent des chemins brûlants
Vers des Monts Analogues
Des lointains appelés, désirés
Ailleurs de vents de sables
Dans ces pauvres palais de tôle et de pisé
Sous les plafonds de terre
Je suis venus apprendre lindicible bonheur
De mendormir
Le soir
Un goût de pomme dans la bouche.
(Dabancheng, Xinjiang, 1989)
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