La lune dans mes bras
(quelques poèmes)

Jean-Paul Loubes

   


GOELAND

Grand arc de sable blanc,
une baie au sortir de l’hiver

Je vais marcher vers le Nord
vers l’estuaire du rio Fluvia
Je serais de retour à midi

Regardant le large
face au vent
Deux goélands
immobiles
Parfois un saut,
un écart
Un faux envol en arabesque
Puis reviennent se poser au même point

Toujours face au vent

Près du rivage
Deux bateaux de pêche ont jeté leurs nasses
Si près que me parviennent les voix des marins
J’entends des hauts parleurs grésiller
Quand je passe au droit du Satuna
La radio de bord hurle en anglais un air de l’Opéra de quat’sous

A perte de vue, les tamaris
Derrière les haies infinies
Des types remettent en état les campings pour l’été

Des tumulus de détritus
autres dunes rassemblées en îlots
en récifs coralliens
Presqu’îles au trésor
D’où émergent des squelettes de cheveaux ailés
bois flottés, roseaux polis
algues enchevêtrées

Une poupée en caoutchouc
elle a ses beaux cheveux
du goudron sur la joue

A l’abri d’un grand serpent de mer
J’affûte un crayon
Pour dessiner un coquillage
Le nommer,
Arca ou Babinka?

Du fond de ma poche, ma main ramène un papier
C’est le vieux proverbe Winebago
Trouvé dans la cabane d’observation des oiseaux du marais

«Notre Mère la Terre, les arbres et la nature entière
sont les témoignages de tes pensées et de tes actions»

Je suis entré dans le crâne du goéland
Je vois le monde par les deux petits trous
Tout au bout de mon bec
l’horizon
Le vent me porte,
me soulève
Mes pattes rouges pendent dans le vide
Je vole

(Marais de l’Emporda, Espagne, avril 1995)

 

LA FIN DES BALEINES

Les terres alors,
Toutes les terres
N’étaient pas encore nommées

Des femmes brunes, dressées
Portant des cruches d’eau
Traversaient les places blanches
Ecrasées de soleil
En un temps où les villes d’Espagne
Comptaient près de l’église
La synagogue et la mosquée

Pendant que d’autres hommes
Ailleurs
Hommes d’autres brumes
Faits d’orages, d’éclairs,
Jetaient à l’océan
Cris, filets et harpons

Temps nouveaux
Hommes noirs,
Quittant l’Estramadure
Partirent vers le couchant
Pour moissonner avec leurs sabres
Bien au-delà des mers
Les territoires «concédés
et confiés par Dieu
aux rois de Castille»

Massacres de peuples nus
Or arraché
Au ventre des indiens

Alors un jour
Un jour qui vint plus tard
Un matin bleu
Il n’y eut plus de baleines
Dans le golfe de Biscaye

 

MAIJISHAN

Route grise, lisse et mouillée
Long trajet dans le matin. Au bout
L’étal de la vieille marchande
Sur le manteau du pèlerin
le toit de toile qui s’égoutte
On cuit du pain dans les gargotes,
au pied de la falaise

Lever la tête
Chercher le monastère dans les brouillards
Suspendu haut dans la muraille

«Dans les fumées au bord du ciel»

La peinture, ici, ne se regarde pas
Elle se pénètre
Entre dans le tableau par le haut
Déroule le ciel d’abord
le vide
les nuées
Pluies éparses
pans de brumes
Les cimes disparaissent
les collines tronquées
Les têtes noires des pins
déchirent des mêches de vapeurs

Me revient l’ascension du Hua Shan, le pic de l’Ouest
Autre peinture Montagne & Eau
Des hommes maigres, chemises sales ouvertes
Sur le poitrail de bêtes de somme
Montaient au sémaphore les bidons de gasoil
Pour la station météo
Palanche fléchissante sur l’épaule
Pieds nus, fardeau énorme

Il fallait s’écarter pour laisser passer ces fantômes noirs édentés
Insectes sautillants qui effleuraient les marches
Taillées dans le granit
depuis mille ans

«Montagnes vertes et bleu profond de l’eau»

Ne cherche pas le vert
Ne cherche pas le bleu
Il n’y a ici, dans le tableau
Que les Six Couleurs d’Encre
Encre sèche
diluée
blanche
mouillée
concentrée
noire

La Couleur
c’est le Vide
Le Vide
c’est la Couleur

Ne vois-tu pas que la montagne est verte?
L’eau bleue, là, si profonde?

Le brouillard descend sur le dôme de Maïjishan
Pluies éparses
pans de brumes
toute couleur est diluée

«Pins, cyprès, saules et lotus»
«Arbres dans les montagnes embrumées»
«Eaux claires, montagnes abruptes»

Sous les pinceaux de Shi Tao, de Gao Feng Han,
Des sources bondissantes
cachées par les brumes

Un matin de brouillard, le sifflement d’un train
au bout d’une route grise et mouillée

(Maïjishan, Chine, novembre 1993)

 

VENTS DE SABLE

Des camions fous
Naufragés des fleuves rectilignes
Déversent des hommes noirs courbés contre le vent
Qui luttent
Dans les brouillards des terres soulevées

Ici, les vents de sable
Polissent des carcasses de chevaux
Jetés là
Par leurs ailes brisées

Les voiles des femmes claquent, se déchirent
Derrière les murs de terres de dragons immergés

Des cris se font oiseaux dans les ravins de la nuit

Dans le soulèvement des vagues desséchées
Dans les brouillards solides
L’horizon disparaît

Dans ces ports du désert
Enveloppés de voiles arrachées au soleil
S’échappent des chemins brûlants
Vers des Monts Analogues
Des lointains appelés, désirés
Ailleurs de vents de sables

Dans ces pauvres palais de tôle et de pisé
Sous les plafonds de terre
Je suis venus apprendre l’indicible bonheur
De m’endormir
Le soir
Un goût de pomme dans la bouche.

(Dabancheng, Xinjiang, 1989)

 
 
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