Vers le Spitzberg

extraits, Éditions Encres vives, 2001

Laurent Margantin

   



Constellation du solitaire

Tübingen

Embarcadère ou chemin?

Ici la terre est traversée de courants,
si l’on s’avance vers la rive du fleuve
l’océan ouvre grand ses sentiers fluides,
branches tremblant dans les plis de l’eau.

Derrière la fenêtre, la main suit d’une caresse
les lignes dans le bois de la table, l’œil lit
les figures inscrites et tremblantes dans le verre de la vitre,
dans les mouvements de l’eau, dans le flottement des feuilles;

figures pareilles aux ondulations des voix des hommes
qui se lèvent tôt le matin et s’éteignent tard dans la nuit.


Vue du Spitzberg


Je me souviens du Iéninz, petite montagne perdue
dans la brume de chaleur d’un jour de juillet au-dessus de Iéna,
et, dans les rues de la ville déserte, des statues des anciens maîtres.

Mais le Spitzberg, ici, n’a pas cette hauteur philosophique:
il n’a pas accueilli de colosse systématique de la taille d’un Fichte,
mais Hegel et Schelling encore tout jeunes...
ce n’est qu’une colline.

Le Spitzberg a quelque chose d’un géant effondré
(quelque Gargantua teutonique), vautré sur le ventre,
et sur la colonne vertébrale duquel auraient poussé
une forêt, un château, et quelques bâtisses hautaines
- pas plus.

Et puis, n’allez pas chercher l’Esprit Universel
là où il n’y a que Uhland cheminant paisiblement
vers sa chapelle de Wurmlingen!

Pourtant, certaines fins d’après-midi, en hiver,
le Spitzberg est fascinant, son flanc de côteau
du côté de la vallée du Neckar couvert de vignes brunes et rousses,
une légère brume se formant tandis que le soir vient,
ses arbres sur la crête, nus, minces et noirs,
et la dernière lumière du jour, vive et orange,
éveillent une sensation, suggèrent un monde.

Promenade dans la brume

Vallée du Neckar

Pluie fine, brume épaisse, lumière grise:
vous la voyez comme moi, cette vallée perdue
dans la grisaille de l’automne, Allemagne, Europe,
tous lieux du monde où au bout du chemin qui mène
à la forêt, une silhouette humaine s’évanouit.

Ocres, rouges, oranges, jaunes, dernières couleurs
des feuillages du pays qui brunissent et s’éteignent,
comme dans l’enfance, lorsque partis pour un grand tour
les feux des arbres autour de nous se dispersaient.

Lenteur, immobilité, premier froid.
Une clarté mêlée aux choses et aux êtres.
Le ciel absent de l’été, continent qui s’éloigne et dérive.
Le flux lourd de l’air.

Et puis le silence qui vous imprègne
comme l’humidité et la fraîcheur de la brume.

Au milieu d’un pré, indifférents aux saisons et aux intempéries,
deux chevaux noirs paissent l’herbe rousse.

Éveil hivernal


Au-delà des champs gris-verts, sur la colline, le château et les arbres
émergent peu à peu de la brume. Je sais le silence plus loin, au bord du fleuve
plongé dans la blancheur de l’aube, coulant pour personne,
les branches molles des saules qui cachent une demeure secrète,
le silence de l’eau qu’un passant sur le pont du Neckar ignore.

Car peu d’hommes habitent réellement ces lieux.
La plupart sont terrés dans l’ombre de leurs chambres,
ou bien parcourent les rues enfoncés dans leurs manteaux,
le regard tourné vers le sol, entrés en eux-mêmes
pendant que le grand vent se lève
et blanchit un peu plus l’écorce des platanes.

Un jour de décembre dernier, le fleuve a gelé.
Des enfant poussaient des cris sous le ciel blanc,
heureux de glisser d’une rive à l’autre.
Les longues barques étaient figées dans la glace,
comme suspendues avec le courant.
L’air gelait les lèvres et rendait la parole difficile.

Ce fut le seul jour où je crus que des hommes aimaient ces parages...

Ce matin, le fleuve coule à nouveau vers la mer, et tandis que son flux
n’enivre aucune conscience, je marche maladroitement dans la lumière d’hiver.

Levé avant l’aube, dans le silence d’un premier jour,
j’explore les alentours des rives bordées de forêts,
pensant dans une langue étrangère, approchant un lieu lointain.
Simple riverain du Neckar, je sens le souffle du gel,
je connais l’éveil constant du fleuve.

Et le long des rives désertes, les oiseaux partis et n’éclairant plus le ciel,
brille une autre lumière, connaissance paisible du froid.

 

Chronique du héron

1.
La première fois que je l’ai vu
c’était un matin à l’aube,
j’étais assis dans le train pour Stuttgart
encore ensommeillé

quand je l’ai vu s’envoler
au-dessus des joncs, sur la plaine de Lustnau.

2.
Il n’a pas son pareil
pour surgir là où on ne l’attend pas,
en pleine ville, marchant tranquillement dans les eaux du Steinlach
(rivière qui descend tout droit du Jura souabe),
indifférent aux passants qui le lui rendent bien,

comme s’il faisait vœu d’invisibilité.

3.
Dans les herbes, immobile un long moment
(j’ai bien dû rester une bonne heure à l’observer),
bougeant de temps en temps son bec,
reconnaissable à son plumage gris et noir
et à son attitude désuète,

semblant observer quelque chose (mais quoi?)

et puis s’envolant soudain sans raison apparente,
survolant calmement l’agitation animale.

4.
La dernière fois que je l’ai vu,
c’était un jour de grande tempête
(elle arracha le toît ici),

battu, emporté par les vents
mais résistant mieux qu’un chêne,
comme le roseau, souple dans la débâcle...

L’estive

1.

Au bout du champ de blé, l’immense flamme souple
des arbres, leurs feuillages, verts sombres et clairs mêlés,
masse de clarté vivante frappée par le vent,
la lumière du soleil qui éclaire soudain l’espace et le fait respirer:
aujourd’hui, les derniers nuages quittent le pays.

2.

Souffle devenu paisible de cet été qui accorde l’esprit
au moindre bruissement des plantes arborescentes,
au léger balancement des rideaux de bambous qui se frôlent
sur ce balcon comme les mots des diverses langues quotidiennes:
d’ici, j’aperçois certains jours le ciel d’outre-Atlantique.

3.

En pays silencieux: les feuilles du lierre ne tremblent plus,
la parole obstinée et secrète des grillons s’est éteinte,
la chaleur du soleil pénètre doucement le sol encore mouillé,
les hommes sont réfugiés sur les balcons ombragés:
certains regardent le ciel, d’autres attendent la nuit fraîche.

4.

C’est une odeur vive et ferme qui monte de la terre,
odeur de foin sec et de profondeurs humides,
odeur qui me rappelle cette page du De natura rerum
où Lucrèce évoque une semence venue de l’éther,
«pluie fécondante ayant enfanté les brillantes moissons».

5.

Invisible dans l’air du soir, un oiseau passe
en poussant quelques cris puissants comme des échos,
seules clartés d’un monde qui s’éteint et se réfugie dans la nuit.
Des voix anonymes en bas. D’autres instants contenus dans cet instant.
J’ai murmuré un nom: c’était celui de ce pays.

 

 

 
 
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