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Constellation du solitaire
Tübingen
Embarcadère ou chemin?
Ici la terre est traversée de courants,
si lon savance vers la rive du fleuve
locéan ouvre grand ses sentiers fluides,
branches tremblant dans les plis de leau.
Derrière la fenêtre, la main suit dune caresse
les lignes dans le bois de la table, lil lit
les figures inscrites et tremblantes dans le verre de la vitre,
dans les mouvements de leau, dans le flottement des feuilles;
figures pareilles aux ondulations des voix des hommes
qui se lèvent tôt le matin et séteignent tard
dans la nuit.
Vue du Spitzberg
Je me souviens du Iéninz, petite montagne perdue
dans la brume de chaleur dun jour de juillet au-dessus de Iéna,
et, dans les rues de la ville déserte, des statues des anciens
maîtres.
Mais le Spitzberg, ici, na pas cette hauteur philosophique:
il na pas accueilli de colosse systématique de la taille
dun Fichte,
mais Hegel et Schelling encore tout jeunes...
ce nest quune colline.
Le Spitzberg a quelque chose dun géant effondré
(quelque Gargantua teutonique), vautré sur le ventre,
et sur la colonne vertébrale duquel auraient poussé
une forêt, un château, et quelques bâtisses hautaines
- pas plus.
Et puis, nallez pas chercher lEsprit Universel
là où il ny a que Uhland cheminant paisiblement
vers sa chapelle de Wurmlingen!
Pourtant, certaines fins daprès-midi, en hiver,
le Spitzberg est fascinant, son flanc de côteau
du côté de la vallée du Neckar couvert de vignes brunes
et rousses,
une légère brume se formant tandis que le soir vient,
ses arbres sur la crête, nus, minces et noirs,
et la dernière lumière du jour, vive et orange,
éveillent une sensation, suggèrent un monde.
Promenade dans la brume
Vallée du Neckar
Pluie fine, brume épaisse, lumière grise:
vous la voyez comme moi, cette vallée perdue
dans la grisaille de lautomne, Allemagne, Europe,
tous lieux du monde où au bout du chemin qui mène
à la forêt, une silhouette humaine sévanouit.
Ocres, rouges, oranges, jaunes, dernières couleurs
des feuillages du pays qui brunissent et séteignent,
comme dans lenfance, lorsque partis pour un grand tour
les feux des arbres autour de nous se dispersaient.
Lenteur, immobilité, premier froid.
Une clarté mêlée aux choses et aux êtres.
Le ciel absent de lété, continent qui séloigne
et dérive.
Le flux lourd de lair.
Et puis le silence qui vous imprègne
comme lhumidité et la fraîcheur de la brume.
Au milieu dun pré, indifférents aux saisons et aux
intempéries,
deux chevaux noirs paissent lherbe rousse.
Éveil hivernal
Au-delà des champs gris-verts, sur la colline, le château
et les arbres
émergent peu à peu de la brume. Je sais le silence plus
loin, au bord du fleuve
plongé dans la blancheur de laube, coulant pour personne,
les branches molles des saules qui cachent une demeure secrète,
le silence de leau quun passant sur le pont du Neckar ignore.
Car peu dhommes habitent réellement ces lieux.
La plupart sont terrés dans lombre de leurs chambres,
ou bien parcourent les rues enfoncés dans leurs manteaux,
le regard tourné vers le sol, entrés en eux-mêmes
pendant que le grand vent se lève
et blanchit un peu plus lécorce des platanes.
Un jour de décembre dernier, le fleuve a gelé.
Des enfant poussaient des cris sous le ciel blanc,
heureux de glisser dune rive à lautre.
Les longues barques étaient figées dans la glace,
comme suspendues avec le courant.
Lair gelait les lèvres et rendait la parole difficile.
Ce fut le seul jour où je crus que des hommes aimaient ces parages...
Ce matin, le fleuve coule à nouveau vers la mer, et tandis que
son flux
nenivre aucune conscience, je marche maladroitement dans la lumière
dhiver.
Levé avant laube, dans le silence dun premier jour,
jexplore les alentours des rives bordées de forêts,
pensant dans une langue étrangère, approchant un lieu lointain.
Simple riverain du Neckar, je sens le souffle du gel,
je connais léveil constant du fleuve.
Et le long des rives désertes, les oiseaux partis et néclairant
plus le ciel,
brille une autre lumière, connaissance paisible du froid.
Chronique du héron
1.
La première fois que je lai vu
cétait un matin à laube,
jétais assis dans le train pour Stuttgart
encore ensommeillé
quand je lai vu senvoler
au-dessus des joncs, sur la plaine de Lustnau.
2.
Il na pas son pareil
pour surgir là où on ne lattend pas,
en pleine ville, marchant tranquillement dans les eaux du Steinlach
(rivière qui descend tout droit du Jura souabe),
indifférent aux passants qui le lui rendent bien,
comme sil faisait vu dinvisibilité.
3.
Dans les herbes, immobile un long moment
(jai bien dû rester une bonne heure à lobserver),
bougeant de temps en temps son bec,
reconnaissable à son plumage gris et noir
et à son attitude désuète,
semblant observer quelque chose (mais quoi?)
et puis senvolant soudain sans raison apparente,
survolant calmement lagitation animale.
4.
La dernière fois que je lai vu,
cétait un jour de grande tempête
(elle arracha le toît ici),
battu, emporté par les vents
mais résistant mieux quun chêne,
comme le roseau, souple dans la débâcle...
Lestive
1.
Au bout du champ de blé, limmense flamme
souple
des arbres, leurs feuillages, verts sombres et clairs mêlés,
masse de clarté vivante frappée par le vent,
la lumière du soleil qui éclaire soudain lespace et
le fait respirer:
aujourdhui, les derniers nuages quittent le pays.
2.
Souffle devenu paisible de cet été qui
accorde lesprit
au moindre bruissement des plantes arborescentes,
au léger balancement des rideaux de bambous qui se frôlent
sur ce balcon comme les mots des diverses langues quotidiennes:
dici, japerçois certains jours le ciel doutre-Atlantique.
3.
En pays silencieux: les feuilles du lierre ne tremblent
plus,
la parole obstinée et secrète des grillons sest éteinte,
la chaleur du soleil pénètre doucement le sol encore mouillé,
les hommes sont réfugiés sur les balcons ombragés:
certains regardent le ciel, dautres attendent la nuit fraîche.
4.
Cest une odeur vive et ferme qui monte de la terre,
odeur de foin sec et de profondeurs humides,
odeur qui me rappelle cette page du De natura rerum
où Lucrèce évoque une semence venue de léther,
«pluie fécondante ayant enfanté les brillantes moissons».
5.
Invisible dans lair du soir, un oiseau passe
en poussant quelques cris puissants comme des échos,
seules clartés dun monde qui séteint et se réfugie
dans la nuit.
Des voix anonymes en bas. Dautres instants contenus dans cet instant.
Jai murmuré un nom: cétait celui de ce pays.
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