Oiseaux
extrait de Solens, éditions des Cahiers luxembourgeois, 1998

Paul Mathieu

   


Quelques petites choses
seulement:

la courbure d'un
arbre
le pré ouvert à s'en salir les mains
et un oiseau
peut-être – si le temps est au sage

***

Déjà les oiseaux
ont si peu de temps pour
essuyer leurs ailes au vol
si peu de bec pour
respirer l'air trop large
si peu de plumes
pour le froid qui monte

seulement un chant

***

Si lancinante s'élève
au faîte des avoines
la trille sans voix
ni lèvres
de l'alouette cadenassée
d'incertitude

***

Les hirondelles
sur le partir
trissent un peu avec les mots
histoire de nous faire gober
le report de leur départ

Ne les écoutez pas
leur smoking
n'est pas une garantie contre le mensonge:

elles défont bien le printemps

***

Le second soleil de Van Gogh
règne peut-être
sur des hommes moins illusoires
ou sur les pervenches
d'une autre saison

***

Comme les hommes
en colère
sans l'astuce d'un nid
l'oisillon
baisse la tête:

il n'aura qu'un octobre
pour le pépiement attendu

***

Les poètes aiment les arbres muets
parmi les hautes fenêtres de givre
quand
dans les pointes d'argent des branches
moissonnées
marche déjà le
troglodyte et claire
pépie la mésange

***

À la nue
vide et bleue
huit
le milan
ivre
– de sa pyramide de ciel
sa vue avide gobe
au vol
les moindres moucherons
de nos mots

***

D'un vol lent et mauve
mouchoir agité
du coin des eaux
la mouette gagne le vent

Hors le rêve
elle jette sa part d'attente
au couvert de la dune
et force les lames à reculer

***

Pourquoi jeter un chant neuf
quand suffisent peut-être les bourdonnements
agacés de la guèpe

ou la caresse de l'alouette?

***

Aubépine
suffit d'une fleur pour bâtir un poème

Que puis-je moi
pour construire une fleur?

***

Dire nous sommes
parle d'hérésie:

puisque toujours marchant vers demain
avec notre mémoire sur les épaules
nulle
pierre où nous asseoir
et nul esquif
autre que le songe

***

Une fleur
soudain
à s'étendre
sur le beige d'une ottomane

Puis
– communion d'ailes
gonflée à mille poitrines –
la montgolfière des âges
glisse
indifférente
à nos grelots
de bouffons amers

***

Oh! insaisissables pétrels
vides de cris et innocents d'absence
tournez toutes les vagues
sans jamais achever le livre
 

 
 
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