Éloge du fleuve
(extraits)

Sylvia Metz

   


Le fleuve a monté
une fois encore

l’eau envahi
les premières marches

des escaliers
de pierre - là-bas

dans la descente
incrustée de mousse

se sont réunis
les pêcheurs

 

Vieux taquets
solitaires

le fer a rouillé
tout son saoul

les marches servant
d’accès à la plate-forme

semblent avoir signé
un pacte

avec les mousses
et les algues

 

L’eau clapote
contre la pierre

maintes et maintes fois
sollicitée

l’on s’attendrait devant
tant d’acharnement

à la voir s’effriter
mais elle joue l’indifférente

- dans mille ans peut-être
se lassera-t-elle?

 

Masse de lierre
dévalant la digue

à la manière
d’une chute d’eau

mais le temps s’est figé
sous le poids des branches

seule l’extrémité
offre prise aujourd’hui

au vent
et au fleuve

 

Le courant est
fort ici

qui partage le lit
en deux bras inégaux

l’eau en cette fin d’hiver
opaque

mais de temps en temps
un débris émerge

qui rappelle au fleuve
son rôle premier

 

Le vent a glacé
jusqu’à mes os

mais mon cœur
est intact

j’observe les rides
qui se forment

à l’intersection
des eaux, à proximité

des socles de pierre
- et pense à Bashô

 

***

 

Brouillard épais
ce matin

nappe blanche qui
se déplace

lentement
avec le fleuve

– au-dedans
de moi

cette présence
si claire

 

L’eau ruisselle entre
les pavés

encore et encore
assaillis

chemine
révèle un détail

dépose là
quelques traces

sitôt effacées
par le nouveau flux

 

Surplombant le fleuve
le vieux saule

tronc noir et noueux
tiges grêles

qui ploient
sous la brise et

strient le ciel
– avec ça et là

la complicité
de touffes parasites

 

Battements d’ailes
qui trouent

le silence et
semblent faire

avancer plus vite
le courant où

je lis avec délices
les ombres

reflétées sur la
peau verte

 

Le fleuve
aujourd’hui

– sous l’emprise
du vent – n’est plus

qu’un grand damier
de plaques

tour à tour lisses
et ridées, aux

mille frontières
sans cesse révisées

 

Fixer cet instant
sur la pellicule?

à cela
je préfère

le simple tracés d’ailes
sur ma mémoire

d’où surgiront
peut-être

un peu plus tard
qui sait? les mots