La chambre forestière

Marinette Marchal

   
 
Les âmes des sorciers disparus
Reposent la nuit
Sur les cîmes
D’arbres anciens.

Arlendo Barbeitos

 

À quelques enjambées
Se voûtent les hautes portes
Là où l’ombre invitante
Se dresse.

Gestes hésitants des hêtres
Valses en saccades
Des pouillots véloces
Tacitement
Fougeroles et nervures sèches
Se froissent
Où l’errance s’incline.

***

La sève vertébrale
Elève le corps
De profil

Sur les traces anciennes
Une autre mémoire :
Mémoire de brousse
D’argile noire
De fougères géantes

Le sang végétal
Pince
La gorge profonde.

Avancée.
Ombre au sol des fournées d’empreintes :
Sanglier en pagaille, harpail,
Blaireau solitaire.

Et toujours neuves
Rondes et parfaites,
Des fontaines d’herbes intactes
Annonciatrices des terres mouillées.

Moment plus intérieur
Dans les froncements de l’eau
Se laisser couler dans le calme.

Par l’écorce
La paix

Par le fût
Préscience du ciel

Lors l’instant
Prend
le temps

J’étire sur mon corps
Cette éternité.

Reprendre la marche
Talus de terre douce
Lumière indolente
Frisante frissonnante.

Faussement nomade
(c’est l’ombre qui bouge
et fait danser les galbes)
un mont de Vénus
attend une caresse
immanente.
Sente montante
Lentement
Les alentours profonds
Guettent
Crissement des gaines rousses
Glissées au sol
De fines chenilles
Se balancent
A des ganses aériennes
Se prennent aux cheveux.

Derrière le visible,
Élans pressentis.
Regards serrés hampes lisses
Et dressées…

L’œil glâne le moindre bougé
Sourdent d’étranges retrouvailles.

Obscurité nouvelle.
Des obstacles obstruent le parcours
Grimaces dans les gangues de lierre
Souches et troncs éventrés
Corps usés, becquetés, perforés
Jusqu’au cœur.

Arbre éreinté
Contorsionné
Par dieu sait quel dieu
Flanc tordu
Sans armure
Criblé des pics
Nid de toute répondances.
Quelle tempête
Quel ouragan
Quel tambourinaire
À mesure de ton torse ?

Des scribes silencieux
Tracent sous l’écorce
Des testaments
Pour des au-delà
Sans crainte de l’humide
Ni du sombre.

Un corps inerte
Sur la mousse
Porte mouches vertes
Comme un bijou
perles gourmandes
qu’enfile la Mort à son cou.

Écheveau de franges lumineuses
Voussures éclaboussées d’or
Le versant bascule ?

À la lisière de chaque respir
Nos voix
Sont des faines
Fécondant les silences !
Nos pensées ponctuées d’oiseaux
Se posent.

De clarté en luisance
De verdeur en vertige
Nous entrons
Dans la Grande Vertitude.

Ô chambre forestière
Lieu aimé :
Du ciel au sol
Dais pour brocard
Brocart pour daine

Foulées de rêves suspendues
Dans les frondes

Jubilation secrète et ronde.

Dans cette reposée
Où nous appellent des creux
Encore chauds
Jaillit l’Autre
Le Sauvage
L’intemporel Double.

Arbre parmi les arbres
Dans mes branches s’agitent
Tous les geais du monde

Tiges où s’embrassent
Tendre et clair
Sec et creux
Ombre et plein

Baisers râpeux et lisses !

Sur vos lèvres
Gardez
L’empreinte mienne.

Forêt de Mirwart, Ardennes belges

 
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