Phalacrocoraxies hivernales

extrait de D'un hiver à un autre, Les Éditions Mutine, 1996

Lionel Seppoloni

   



Phalacrocoraxies matinales

Bruissement de l'eau
sur la plage découverte
ombres se déplacent–


  Cris dans la lumière
  un trait noir ouvre la brume
  six cormorans passent–

Moineau sur la plage
décontenancé sans doute
trilles incongrues–


  Miaulements célestes
  contre les rochers se heurte
  l'écho de la mouette–


Mais frôlement noir
que vient faire ce corbeau
au milieu des mouettes?


  Le goéland cercle
  au-dessus du rocher noir–
  c'est pour le blanchir!


Ha! ha! ha! ha! ha!
un vacarme intranscriptible
envahit la plage–

 
  Concert habituel
  ça ricane ça miaule
  et ça recommence–


Langage inconnu
silex sonores fracassés
en pleine lumière–

 
  Langage en cohue
  écume au bec de la mouette
  rire de la mer–


Mais l'eau se retire
sur la plage dénudée
cri perdu au vent–

 
  Reste sur le sol
  immobile dans le vent
  plume silencieuse



Pointe de l'Arcouest, avril



***


Sur les pierres du rivage...

Clapotis de l'eau
la craie s'effrite
fragments de marée–

Midi sur la craie
héron cendré
gardien des marées–

Cette pierre
une carte des fonds marins
en relief!–

Vieil héron
patriarche
assoupi–

Nerfs des pierres
micas de la mer brisée
soleils distendus–

Cormoran
cou tendu
cri muet–

Cri d'eau et de chair
cri de plume et d'air
cri de la lumière–

pierre et mer
un appel

Nord du Port de Paimpol, septembre

 

***


L'hiver l'ouvert


L'hiver sur la côte
crispe les ajoncs
ouvre les rochers, les coques
le bec de l'oiseau–

Nuées de becs trouées d'oiseaux
bien plus que des mots
l'espace
transpercé–

Ailes pour tracer
les lignes du large
mains pour désigner
les routes offertes–

Ailes déployées
soudain dans la tête
mains pour caresser
les tempêtes–

Aux mains de l'ouvert
l'hiver lape
la marée aux ailes
silencieuses.

***

 

Marée montante


Plus vaste
plus âpre
la vague–

Grondant
mordant
le vent–

Écoute la vague
sa rumeur profonde
balaye tes rives–

Hume au loin le vent
son grand chant glacé
circule en tes fibres–

En toi cogne
présence vivante
la marée montante–
vibre!

Paimpol, février

 

***


Le vent à Guilben

Vent
vent vent
bourrasque d'écume
embruns particules
sel et roc
varechs et aiguilles
branches et coquilles
mousses à la mer
rivage emmêlé
vent
vent vent
mer et ciel mêlés
le grain et l'embrun
barques retournées
voyez dans sa barque
l'Humain chaviré
voyez le danser!
vent
vent vent
vent où va le vent
où va la tempête?
nord au sud
est en ouest
tourbillons tourbillonnant
d'eau et de parfums
odeurs océanes
miel continental
résine et marée–
monte la marée
autour de Guilben
rochers submergés–
où va la marée?
vent
vent vent
vent tourbillonnant
tourbillons cosmiques
vent gris vent bleu vent d'ardoise
de pin et de plume
vent dans le plumage
de l'oiseau-totem
vent dans le vert-vide
de son oeil
vent
vent vent
vole vers le large
vent
vent vent
file à l'horizon
à ce point-limite
où le soleil blanc
porte la mer blanche
à incandescence
vent
vent vent
vent incandescent
venu du soleil
pour y retourner–

vent
vent vent
vent né du soleil
balaie tout obstacle
pour y retourner.

Pointe de Guilben, septembre

 

***

Première neige

Prendre dans ses mains
un peu de neige fraîche
qui recouvre la colline
tremper son visage
dans l'eau glacée du torrent
transparent
caresser la brume
et ce jeune bouleau qui tremble
tout au bord de la falaise
marcher dans l'hiver
avec son vrai corps de brume
se découvrir corbeau blanc–

Saluer en passant
les chamois roux de la neige
ou ce lièvre qui détale
s'arrêter à chaque appel
à chaque frémissement dans l'air
à chaque trouée dans la brume
respirer
ce parfum extraordinaire
de la première neige–
c'est soudain comprendre
que nul ne saurait fermer
le chemin de neige

Pragondran, décembre

 

 
 
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