Vers les hautes terres
(Extrait du manuscrit Le grand nulle part, voyage en Papouasie)

Philippe Simon

   


Petrus nous a quitté en nous donnant un bloc de sel serré dans une feuille. Il vient des montagnes, là haut et goutte la mer. Le geste était beau et nous ne savions que lui offrir. Alors nous l’avons embrassé comme on se sépare trop vite, empruntés et maladroits, et nous avons tracé vers la forêt.

Depuis nous montons à travers une vapeur d’arbres où la lumière ne pénètre que par de longs rais furtifs. Sur notre passage, les basses branches s’animent du balancement secret des lichens et sous l’écorce, les grattements des insectes nous parviennent assourdis, comme venus de très loin. Nous grimpons silencieux, le souffle bas, attentifs aux mouvements de nos mains qui parfois raclent les troncs, écartent les lianes, s’agrippent aux racines ou s’aident des rochers pour aller toujours plus haut. Le chemin devient tunnel, boyau, matrice étroite veinée de pénombres qui s’ouvre sur une saignée d’humus et de vase noire. Et nous allons en gestation, ombres parmi les ombres, dans cette entraille de terre où les arbres se pénètrent de leurs troncs et se parent de rameaux couverts d’émeraudes liquides. Au dessus de nous, les hautes branches se multiplient par stries stromboscopiques en spasmes d’éclairs ondoyant. Et les jeunes tiges vibrent de désirs, les dermes craquelés se gonflent de liège, les fleurs entrouvertes bavent des sucs mordorés et les fruits tombés éclatent en senteurs gazeuses qui brillent rose et phosphorescent. Je marche une hallucination de baise végétale, une formidable fornication de plantes en chaleur qui me poussent de leurs oscillations saccadées vers cet instant nourricier de l’avant-naissance. Je retrouve ce plaisir fœtal de baigner engourdi dans une absence de conscience, de flotter amorphe dans la lymphe séminale de ces amours obscures. Et la forêt me porte, m’élève. Et j’arrive au sommet, en plein soleil, jeté bas au milieu d’une clairière, roulé à terre, ne pensant plus à rien, parti très loin dans le bleu du ciel qui me fait comme un premier matin du monde.

Six heures de montée pour une absence de temps. Johannes me rejoint, ruisselant de sueur, le corps rougi d’effort, masse compacte de muscles et de vouloir qui surgit comme crachée par la forêt. Et me frappe soudain que nous venons de passer une frontière, de crever une limite, que nous venons de prendre pied dans un espace où nous ne sommes pas encore nés, dans un temps où nous n’avons ni origine, ni fin, et que pareils à des accouchés à rebours, nous venons de retrouver notre pays dani, celui que nous avons rêvé depuis nos premiers jours de marche.

Reposés, nous repartons vers les hauteurs par un chemin plus large et qui monte doucement en bordure de forêt. Nous retrouvons la boue mais à présent cela n’a plus d’importance. Nous ne nous mesurons plus aux baisers de la terre et cette salive brunâtre qui nous poisse les jambes nous devient un effet de parure que nous gardons comme une deuxième peau. Nous marchons sans destination, ignorant le nom du prochain village et nous avons cessé de compter les heures, de penser la distance. Je me suis encore allégé, bazardant savon, shampoing, t-shirts, joggings et bouquins pour ne garder que l’essentiel et mon sac ne me pèse plus.

Comme nous atteignons un long plateau, sortent des bois deux Danis qui nous voyant, s’arrêtent et après un temps, nous appellent, «Pilip, Wanes». Impossible de dire la surprise, nous ne bougeons plus, figés raides, comme foudroyés et ils viennent vers nous avec de grands «whaaas», les mains tendues, heureux de nous rencontrer. Vêtus de leurs seuls kotekas, ils portent des lances et des arcs, des fines bandes d’écorces rassemblent leurs cheveux crépus, des bracelets de fougères enserrent biceps et cuisses et leurs ventres rebondis s’ornent de plumes d’oiseaux collées par de longs traits de boue.

J’ai beau les observer, je ne les reconnais pas, Johannes pas plus et pour cause, nous ne les avons jamais vus. Ils viennent du sud de Mulia, ont entendu parler de ces deux blancs qui marchent et connaissent nos noms par je ne sais quel prodige. Nous devinons ceci plus par gestes et mimiques diverses que par leur désir d’être explicites car ils ne parlent pas indonésien et s’adressent à nous comme si nous avions une connaissance parfaite de leur langue. Johannes essaie un mélange de mots danis et indonésiens dans un gromlo assez comique et les danis enchaînent, lui répondent comme si de rien était. Plus besoin de comprendre, il suffit de parler. J’offre des cigarettes, nous fumons et la conversation se poursuit, jeu verbal où j’invente des phrases danies avec beaucoup de «o», de «a» et de «i» et qui, si elles font marrer Johannes, trouvent toujours une réponse auprès des deux Danis. Finalement ils se lèvent, gagnent la forêt toute proche et nous invitent à les suivre, ce que nous faisons sans hésiter.

Nous allons ainsi marcher ensemble pendant trois jours, trois jours durant lesquels je n’ouvrirai pas une fois mon cahier, débarrassé de mon besoin d’écrire, complètement fondu dans ce que je vivrai. Nous allons descendre vers le sud, gravir l’ombre des montagnes, marchant de jour comme de nuit pour le seul plaisir de la balade, nous reposant quand l’envie nous en prendra au creux des arbres ou dans des onais vides, cueillant notre nourriture au gré des jeunes pousses et des racines que nous mangerons crues ou cuites au feu de bois, les agrémentant des fruits, des ubis et des courges des jardins. Et nous parlerons, jouerons, chanterons, rirons beaucoup, trouvant dans un émerveillement permanent le mouvement de notre marche.

Au début, je crois nos deux Danis partis pour chasser mais il n’en est rien. Ils se promènent et parcourent leur pays pour le plaisir sensuel qu’il leur procure. Non seulement ils vont sensibles en accord avec la beauté de ce qui les entoure mais ils marchent leur paysage comme une découverte de chaque instant. La courbe d’une rivière les émeut et ils s’étonnent du vol des moustiques à la surface de l’eau. Ils commentent les cris des insectes dessous les mousses et s’arrêtent aux mouvements tortueux de certains arbres, scrutant avec intérêt les épousailles de leurs racines. Ils suivent des odeurs qui deviennent des chemins, goûtent la terre là où poussent les champignons et participent de ces courants souterrains de la forêt qu’ils repèrent en touchant le sol et les troncs de leurs doigts écartés. Ils restent parfois longtemps assis et silencieux à regarder loin les brumes s’effilocher sous les caresses des joncs.

Leur marche est faite d’un étrange équilibre rompu qui semble habiter chacun de leurs gestes. Ils le quittent à chaque pas pour le retrouver le pas suivant, certitude confiante d’être là. Et lentement par un mimétisme quasi animal, nous reproduisons cette pulsation, cet effet de surprise tranquille et trouvons à notre tour ce goût balancé entre calme et volupté.

Dès le premier jour, j’oublie de les observer, ne cherchant plus à les comprendre. M’intéresse ce qui dans notre marche nous lie. Et plus je pénètre ce lien, plus cette idée de lever le mystère de leur vie m’apparaît sans substance, sans intérêt. Nous nous rencontrons dans cette empathie intuitive du chemin et le choc de nos différences s’estompe comme le chemin nous fait. Pour moi, les Danis sont autres, mystérieux et le resteront. Ce qui va m’occuper est cette transformation de nos inconnus en une complicité de l’instant et qui nous est propre. Me plaît cette portion de forêt qui nous devient commune et ces instants ensemble où nous comparons et mélangeons nos façons de faire, qu’il s’agisse d’allumer un feu, passer une rivière ou se protéger de la pluie. Sans cesse nous nous copions, nous imitons les uns les autres pour un résultat hybride qui nous rapproche et nous fait partager une nouvelle étrangeté. Nous nous trouvons des grimaces, des postures que nous sommes seuls à saisir en un langage du corps dépourvus de mots et qui nous plonge encore plus profondément dans la vie de la forêt. Et quand nous ne marchons pas, nous inventons des jeux où nous combinons nos divers talents. Ainsi ces peintures de terre que nous nous faisons mutuellement sur le visage et le corps et qui transforment l’autre en une surprise pour lui-même et pour les autres. Ainsi ces dessins sur le sol où nous cherchons à poursuivre les traits tracés par l’un d’entre nous sans souci apparent de représentation et qui nous épatent par leurs formes énigmatiques, chargées d’un sens complexe que nous sommes pourtant seuls à pouvoir déchiffrer.

Mais ce qui me touche le plus, ce sont ces moments où nous chantons attentifs et fondus les uns aux autres. Nos voix se mêlent, engendrent des polyphonies hasardeuses et spontanées, des improvisations de nous en recherche d’harmonie ou d’envol furieux. Se manifeste alors comme l’ébauche d’une communauté, l’instant d’une émotion subtile et partagée qui pour moi rejoint déjà les merveilles.

Nous sommes les étrangers et les Danis sont ici chez eux. Ils possèdent cette assurance du terrain que nous n’aurons jamais et qui, nous faisant défaut, nous rend si malhabiles et empotés face à leur intelligence des lieux. Mais par-delà cette évidence, ce qui se dessine entre nous est bien cette capacité de partager ce que nous sommes, autrement dit de prendre le risque de notre changement, de la transformation qu’un tel partage demande.

Le chemin que nous marchons est celui d’un métissage particulier qui ignore la contrainte. Aucun de nous ne veux devenir l’autre, aucun de nous ne veux ramener l’autre à soi mais chacun avec l’autre, nous faisons l’apprentissage d’un nouveau territoire que nous découvrons de concert, immense et changeant. Il m’apparaît alors que si identité il y a, elle trouve ses racines dans l’expérience d’un tel apprentissage, dans ce mouvement transitoire qui me relie à l’autre et dont la continuité est inscrite dans le limon même qui nous porte. Sur ce chemin nous ne faisons que quelques pas. Johannes et moi, nous nous sentons si novices et si éblouis des merveilles que nous en restons comme intimidés alors que pour les Danis, cette mise en risque d’eux-mêmes semble si facile et comme allant de soi.

Le matin du troisième jour, comme nous allons redescendre vers la vallée, alors que je me douche et me réveille sous le massage tonique d’une cascade d’eau glacée, je vois Johannes revêtu des effets d’un Dani qui lui-même, à ses côtés, porte un sac à dos, des lunettes de soleil et avance de guingois dans des chaussures trop grandes pour lui. Il y a quelque chose de grotesque dans cet échange d’habits, de grotesque mais de parodique et de tellement comique que je me lance aussi dans l’aventure. Je sers mes cheveux en touffe d’une sangle d’écorce, fixe lacets et bracelets à mes cuisse, épaule sac, lance et flèches pendant que le Dani qui reste, passe ma boucle d’oreille dans le trou de son nez, réunit ses cheveux dans mon nœud de catogan, enfile mes chaussettes et chaussures et charge mon sac, l’arrimant à sa taille. Seul le koteka nous arrête. Attention fragile. Petite nature, je trouve cela par trop douloureux et lui laisse son attribut viril, gardant mes couilles à l’air pour leur plus grande satisfaction. Ainsi attifés, nous partons tant bien que mal et plutôt mal que bien car après quelques mètres nous sommes obligés de récupérer nos chaussures au grand soulagement des Danis mais cet élan rétrograde n’ira pas plus loin.

Pendant toute la journée nous allons sans arrêt nous déguiser et changer de tenue, faisant costume de tout bois, branches, feuilles, terre, pierre, papier, tissus. Mes chaussettes piquées de fleurs deviennent sur les jambes d’un Dani, des genouillères tenues par des épines. Un t-shirt noir imprégné de craie humide me fait une coiffure terrible rehaussée de plumes roses du plus bel effet. Sur le dos des Danis, nos sacs se décorent de champignons de boue pressés de feuilles et se prolongent de longues traînes de joncs et de branches feuillues. Johannes se couvre les cheveux d’une terre rouge qui lui coule sur le visage en traînées sanglantes et se badigeonne les épaules et la poitrine d’un pectoral décoratif d’algues et de mousses. Un Dani déchire nos photocopies de surat jalan en petites bandes et se les calent sous la ficelle de son koteka, se faisant une jupette légère qu’il fait tourner autour de lui comme une corolle. Je me suis accroché aux oreilles des petits fruits oranges qui ressemblent à des cerises et des pierres entre nos doigts nous font des bagues que nous couvront de salive pour les faire briller. Des terres de différentes couleurs s’étalent du chemin sur nos corps en de savants maquillages et Johannes et un Dani ont construit avec quatre bâtons et nos derniers sarongs un parasol improvisé où nous allons à l’ombre d’un soleil en pleine forme. Car aujourd’hui il ne pleut pas et c’est un vrai bonheur.

Quand en fin de journée, nous retrouvons la piste principale, celle qui va vers Illaga, et stoppons près de trois onais devant lesquelles une dizaine de Danis bavardent, nous faisons sensation. Plus de Danis, plus d’Urang putih mais quatre pêtés de première saisis d’une folie contagieuse et qui martèlent le sol de leurs pieds nus, sautent dans les flaques de boue et dansent en chantant fort les quelques chansons qu’ils se sont inventées pendant ces trois jours. Et les autres Danis viennent nous rejoindre en une sarabande endiablée, criant, hurlant à leur tour dans une cacophonie débridée où nous cognons, tombons, rions aux éclats, ivres d’une exultation trop grande et qui nous claque la tête dans une fête sauvage qui ne s’arrête qu’avec le froid de la nuit.

Quelque part en Irian Jaya (Indonésie – Papouasie)

 
 
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