Escapade au Pantanal
Mato Grosso et Mato Grosso do Sul, Brésil, avril 2006

Lionel Seppoloni

 
  17°43′ SUD - 57°22′ OUEST
   
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9 avril au matin, Cuiabá, sortie nord. On quitte la ville – rues rectilignes, immeubles aux couleurs criardes et aux façades fatiguées, comme partout – pour un détour par le Parc National Chapada dos Guimarães. Très vite, les premiers vols d’aras bleus. Arbres maigres, crête sombre des montagnes au bout de la route, chaleur sèche, plateau aride.


Le plateau s’effondre soudain en une large faille du haut de laquelle tombe, sur 86 mètres, le «véu de noiva» (le «voile de la mariée», on aurait pu trouver mieux…). À l’intérieur de cette dépression qui recueille toute l’eau de la région, c’est un tout autre univers: une forêt équatoriale semblable à celle que l’on voit partout en Amazonie…
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On reste un moment à regarder la forêt, la terre sèche, l’eau, deux faucons, un gecko couleur de pierre. La pluie se met à tomber. On s’enfonce alors dans la forêt. La violence de la chute projette des nuages de vapeur d’eau qui remontent le long de la falaise comme un brouillard de montagne. La roche est rouge, recouverte de plantes grasses, de joubarbes géantes, de sortes de cactus incongrus. On ne sait plus où on est.

La «citade de pedra» est le deuxième site remarquable du Parc. Voici ce qu’en dit le Lonely Planet: «Avec ses formations rocheuses semblables à des temples de pierre, la Citade de Pedra regorge de panoramas inoubliables. Elle se trouve à 20 km au nord de Chapada, sur la route d’Agua Fria. De Chapada, prenez la MT-251, parcourez 6 km vers l’ouest, puis tournez en direction d’Agua Fria». Cela semble simple et, avec des indications et la présence d’un ou deux bipèdes, il aurait sans doute été possible de trouver assez facilement; on y passera la journée. Sable rouge, ballet des toucans toco, danse affolée des secrétaires, fazendas immenses et vides, nuages, poussière, lumière. On se dit que les pistes, ici, sont sûres, car il n’y a pas d’orpaillage. C’est bien naïf, car Agua Fria n’est rien d’autre qu’un village de chercheurs de diamants… Vers 16 h 30, on renonce. «Faisons demi-tour ici. – Non, il y a trop de sable.» Un peu plus loin, une nouvelle bifurcation laisse entrevoir un autre chemin. On va voir. Le paysage s’ouvre et s’agrandit, tout se dégage… Nous y voilà. Montagnes rouges, falaises saignantes, plaine vert sombre à perte d’horizon, et la lumière du couchant qui enflamme la fameuse «cité de pierre». Plaisante sensation d’être là où il faut, au moment où il faut.
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10 avril, Transpantanéira. Au sud de Cuiabá, la «Transpantanéira» s’enfonce de 150 km dans la plaine du Pantanal. C’est ici la plus vaste zone inondée de la planète, et, lorsque les crues sont importantes, les rassemblements d’animaux sur les rares zones émergées sont comparables à ce que l’on peut observer dans les grands parcs africains. Cette année-là, l’inondation est exceptionnelle et la décrue n’a pas commencé. C’est d’abord une explosion d’oiseaux: pics jaunes, jabirus, spatules roses, hérons, aigrettes, martins-pêcheurs, aras hyacinthes, bleus, macao, chloroptères…

Tout au long de la route, les caïmans sont nombreux. Une mère se traîne sur la piste, laissant de l’autre côté plusieurs petits qui piaillent. Lorsqu’on traverse à pieds les passages inondés, ils suivent du regard, à demi immergés… Un peu plus loin, allongé sur la route, voici le premier cabiai (ou capybara, un rongeur de 50 kg): profondément assoupi, il daigne à peine ouvrir un œil sur l’intrus.
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Lente traversée à bord d’un canot abandonné, à la recherche d’une «pousada» pour la nuit. On suit un chemin: l’eau transparente laisse voir des traces de chevaux et de pneus. Un petit héron bihoreau se tient immobile parmi les herbes, lissant les plumes de son reflet…
On arrive enfin tout près de la pousada, quelques bâtisses blanches qui forment un îlot précaire. On passe lentement les fils de fer barbelés censés clore un champ, puis on franchit ce portique digne d’un temple Zen. Silence. Le cheval, pour brouter, plonge son museau sous l’eau. Ici, l’eau est autour du puits!


11 avril. Toute la journée à glisser en silence à travers ce paysage dédoublé. On guette, on observe: singes hurleurs, cerfs du Pantanal, cabiai, caïmans, coatis d’un roux flamboyant, buses à tête blanche…
Le crissement des broussailles épineuses sur la coque semble un vacarme.
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Paysage en miroir d’une beauté inouïe. Des conures à tête couronnée criaillent de temps à autre. Des fourmis ont construit leur nid de fortune sur de simples brindilles émergées: lorsque la coque les frôle, elles envahissent aussitôt ce nouvel îlot...


On se perd à travers les champs et les sous-bois, ouvrant parfois le portail de clôtures surréalistes. Aux premières lueurs du couchant, on entend des piaillements: voici une famille de loutres géantes en train de s’ébattre dans les eaux vives du Rio Claro. Leurs ventres clairs tournent et disparaissent dans le fleuve…
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Retour à la lumière du couchant. Pleine lune, plénitude. L’eau ne cesse de monter, et la pousada est de plus en plus inondée. Comment (et pourquoi) repartir? On a franchi tant de rivières!

5 h 15 du matin, l’eau a encore monté. Grenouilles partout. On repart aussitôt en barque saluer le lever de soleil dans les champs inondés; jabirus et caïmans.
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14 avril, route de Corumba, Mato Grosso do Sul, frontière bolivienne. Le long de cette piste interminable, silhouettes des cormorans séchant leurs ailes, poussière bleue, nuages roses. On traverse plusieurs ponts de bois, puis un village de pêcheur (baraques en bois d’où chacun sort pour regarder la voiture). Les nénuphars blancs luisent dans l’obscurité.

15 avril. Bien avant l’aube, on repart le long de ces routes désertes, en quête de rien mais avide d’espace… Des dizaines de toucans toco se pendent aux branches des bois-canon comme de gros fruits bariolés, des buses à tête blanche et des troupes entières de perroquets Amazones ou de perruches au ventre blanc sont alignées sur les fils électriques comme des notes de musique sur une partition.
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Le temps devient électrique et le gris très sombre du ciel rehausse encore le vert du paysage.

Nuées de perruches dans l’air électrique. À mesure que la pluie commence à tomber, les pistes se transforment en bourbier.
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15 avril, Fazenda San Fransisco. On est loin vers le sud, maintenant. Temps gris, air vif et sec dont la fraîcheur évoque aussitôt l’été de la vieille Europe. La fazenda San Fransisco couvre une surface de 14 800 hectares, répartis en 7 500 hectares de réserve forestière («reserva florestal»), 3 300 hectares de «pecuária» (terres pour le bétail) et 4 000 hectares de «lavoura» (terres cultivées, je suppose). Toute la journée, on marche le long des canaux parmi les perroquets et les pigeons qui s’envolent par dizaines. La faune est exceptionnelle, car la chasse est interdite sur tout l’espace de la fazenda: après avoir des décennies durant tiré à vue sur les jaguars, les propriétaires ont accepté de participer à un programme visant à permettre la coexistence des bovins et des félins, le «projeto Gadonça» (Gado et Onça, bovins et félins). Les bovins tués par les félins sont indemnisés, en grande partie par… la France, incapable de les protéger sur son propre territoire guyanais! Des recherches scientifiques sont menées, et l’écotourisme apporte un complément aux activités de la ferme. À la nuit tombée, on s’embusque et l’on observe: tamanoirs, ocelots, et l’ombre d’un jaguar (ses omoplates saillantes et ses rayures entrevues ce soir-là parmi les herbes…).


19 avril. Tournés vers le sud, le nandou et moi regardons les montagnes bleues.
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Des troupes de cigognes et de spatules au loin, et les montagnes dans la brume. L’esprit filait dans l’air froid, plus loin encore, beaucoup plus loin vers le sud…
Textes et photographies
Lionel Seppoloni