Haut-plateau
Balade-rencontre en Aubrac
(août 2002)
 

 

 
Dominique Perrin • Atterrement
Anne Killi • Sur cette pierre
Marinette Marchal • Rêve de pierre
Serge Paulus • Vers le lac
Yvan Dendiével • Débats

 
Atterrement

…puis il advient qu’une intensité change que quelque chose s’efface
laisse place je suis remise à presque rien, du froid, du bas
nasses de tiges
aux chefs frôleurs
me prennent

une fraîcheur survient à gestes lents
tout un monde bouge et bruit vers une verticale les corps et les espaces tout fait ombre et sente étirement, froissement, déploiement
je suis l’écoute
pendant que je descends dans l’entrelacs des tiges
j’accorde mon aller à une force qui me concerne
j’apprends la pente
je vais plus bas
j’entends fougille stoillée
mémoire de vert couvert, de souplesse tout ancrée d’odeur allégée d’humus
savoir obscur ou net d’une destination, d’un cycle
je m’accueille dans un foin de poussières où je me fonds
je berce et je suis bercé
le sol son nom me vient quelle masse unique, quelle sphère à moi reliée
je dors
je pèse
je rêve
que je pèse
spore de fougère

née au vent un jour où il ondule où j’entends éclore
des noms d’envol tranchant pour la pangée des airs
une existence massive de particule longée, maillée, liée, rencontrant des formes…
 

 
Sur cette pierre

Moi, pierre, sous l’empreinte fraîche d’un oiseau qui vient de boire, je suis. Massivement, là où les hommes vont pensivement.
Entre le froid et moi pas de distance.
Entre mon âme et la canicule, la même naissance.
Aucune peau pour m’abriter du vent, je m’y baigne directement.
Aucune chair pour éprouver un poids de neige, je suis la neige de moi-même, figée depuis longtemps.
Par la force des choses, je sais la nature de la nature, le silence et le désespoir vivant que l’herbe cèle dans ses graines et tous les animaux, dans leur propre descendance.
Je ne connais d’autre succession que moi-même, hormis quelques hommes passant là, plutôt ingrats, méconnaissant, que je veux bien adopter.
Enfants d’un autre âge, je ne cesse de vous léguer un signe immuable et l’immuable parfaitement.
Et le signe de l’amour car je reçois tout et ne réserve rien de moi.

Tailleurs de vieilles croix de pierre, éprouvez contre moi vos résistances et vos futiles espoirs.
La croix est là, vous oubliez la pierre, le bel informe, la nudité par excellence, la respiration primitive qui nous rendrait la vie, muette, sans traces, plus forte que les forêts abattues, que les loups et cerfs encagés mais insaisissables, que les empoisonnements ou les coups de foudre. Ô délicats, laissez-là l’empreinte de l’oiseau.

Le temps est venu d’apprendre, de plonger dans ce qui vous semble une indifférence, une indifférence au temps qui passe, au temps qu’il fait; de vous affilier à l’éternelle descente qui tient mes entrailles indéfiniment, qui scelle l’orthose et le mica et les grains gras de quartz ensemble.
Vents et marées montent et descendent, la lune se fait et se défait, la mare s’assèche et la gorge se désaltère.

Alors que ma pâle transparence, invisible, respire le poumon de toutes choses, alors que ma pâle transparence vibrante se cache et se connaît dans le battement d’ailes et dans les sautillements et dans les beuglements tardifs, dans le déchirement des faînes rares, dans les fruits se mêlant aux orties.

L’air est dans la pierre, la pierre s’évapore et se répand, tant dévoilée qu’elle échappe au regard. La pierre se dissout dans les sucs et s’agrège dans les os, les nervures, les cornes. La pierre sous-tend la terre cristalline et le revers du temps. Fondez là votre vivant.
Je suis la pierre, la peyre, la recoule, le roc.
 

 
Rêve de pierre

Je rêve, là maintenant.
Je ne dors pas, mais je rêve.
Je rêve à cette chaleur terrible qui fut moi.
Cette énergie rouge qui me faisait vibrer
Par laquelle je faisais déborder la matière.
Par mon incandescence je trouais la lumière
Ô je portais en moi toutes les fusions du monde
Tous les levants tous les couchants en pièces détachées.
Moi, j’étais le miroir de mille sources de feu!

...mais ces lambeaux de lave dont je suis le mouroir...

Je hais cette eau claire qui clapote
Qui fait des petites vagues et qui n’est qu’un étang
Clapoti-clapota
Ça se veut lac!
Ça se veut grand!
J’y jette mon amertume pour qu’elle meure au-dedans.
J’enrage.
Je n’ai pas de liberté de mouvement.
Je n’ai que la rondeur pour rêver de ma fièvre
Je ne peux plus bouger –
Tant d’années à attendre.
Je chauffe un peu l’été juste sur l’extérieur
Je voudrais que ma peau entrât jusqu’à mon cœur
Mais il reste mat – immobile – sans écho
J’ai juste la mémoire
Un souvenir archaïque
Lancinant dans mes veilles
Ca me prend quelquefois
Je rêve à cette chaleur terrible qui fut moi.

Je maudis cette eau froide qui me nargue tout bas
Clapoti-clapota
Je garde la fierté fébrile et je compte mes sœurs
Qui comme moi passent jours et nuits à n’être que l’inerte.
Nous étions Une
Effusion dans l’étreinte
Une Vague – Une Vraie
L’écume était brûlante
(peut-être la lit-on dans mes rides?
Ai-je seulement des rides?
Vieille oui, je le suis – mais à ce point figée?)

Pourquoi sommes-nous tombées sur cette poche glacée?
Nous avions goût du jour, nous voulions jouer l’aube
Nous traversions le sol pour arriver au ciel
Nous ignorions que les marelles ont besoin de cailloux.
Et cette eau noire nous guettait, sournoise.

Parfois j’égare mon rêve
Je l’oublie
Mais quand il fait soleil, un peu comme aujourd’hui
et qu’on approche des midi
Je rêve.
Je ne dors pas, je rêve à cette chaleur terrible qui fut moi.
Je voudrais rugir, cracher flammes.
Je me sens grise et lourde.

Attendre.
Attendre quoi?
Peut-être un autre rêve
Un rêve de corbeau, de lézard, de carabe
Un rêve à pattes pour m’éloigner de ce lac
Qui se moque de moi.
Clapoti-clapota.

(rêve de la pierre dite «en coussin» posée juste derrière le sorbier des oiseleurs sur les rives du lac...)
 

 
Vers le lac

montent les lignes des pierres vers le ciel
un horizon de pierres
coursé de nuages et de vent
et des cris étirés lointains
de l’autre horizon
et remonte l’ombre des nuages
vers le pic de la colline:
le présent du ciel est le vent

Immobilité, puis ridules de surface –
le lac reste dans l’impermanence du vent,
sous les nuages d’insectes

Vols, puis tracés dans les nuages –
dans le sursaut d’un vent de plateau,
trois rapaces tournoyant

Lichens, puis rochers affleurés –
le lac reflète ses roseaux,
en mimétique lente;
le lac reflète les oiseaux,
joue les augures
Tourner autour de l’étendue du lac –
laisser le temps acclimater le mystère.

(les humains sont chercheurs de noyaux
et chacun cherche ce qu’il trouve)

Les ridules de l’eau sont étoilées des constellations de reflets solaires...
les yeux baignés de ces éclats, tourner encore;
se lève la connivence des astres et du lac.

Le présent du lac est l’arc de ses rives,
répons de l’écliptique;
le présent du lac reste couleur,
silence de l’air qui souligne les rares sons
autour de ce reflet de ciel

Nous écrivons le présent du lac...

Nous écrivons l’histoire du lac
son amassement d’eau
en répons aux nappes du plateau

De givres en soûlance de soleil le temps
d’éclairs en éclat l’instant
Plus de trois cents visages l’an
– les retrouver dans les reflets

Comme s’il fallait le miroir de l’eau
pour voir la nuit dans le jour

montent les lignes des pierres vers le ciel
l’assise au sommet reprend l’horizon
180 d’herbes nous tiennent,
protègent, cachent,
débouchent sur le ciel
180 en vallée,
de rocs en lacs,
de massifs en nuages
reportés au sol:
le présent du ciel est le vent
 

 
Débats

je me blottis
j’ai peur
c’est l’hiver en moi
l’espace ne compte plus
la ligne de l’horizon
n’est plus qu’un trait qui se rapproche
à la faveur du brouillard

mon territoire se limite désormais
à cette pierre d’un bleu sombre
qui me sert d’abri illusoire
autour d’elle et sous moi
la terre est à nu
recouverte seulement
par une poussière de pierre
autour de granulons inégalement abrasés
– j’en éprouve la solidité sous mon corps

cernant ma clairière de terre
un œillet se consume de vieillesse
un bœuf a laissé
une touffe de foin
à moitié croquée
ce sont mes seuls
créneaux face au ciel blanc

au-delà de cette première ligne
tout est blanc diffus humide
traversé par le bleu strident des éclairs

et moi
exposé
isolé
j’observe avec étrangeté cet écran de blancheur
des gouttes courent sur mon front transi
et mon corps a pris la couleur de la terre

j’ai peur
je me blottis
c’est l’hiver en moi
j’attends le couperet de la foudre
je sens l’odeur de l’éclair
je sens l’odeur de la pierre
l’horizon est un fil sous mes pas