Au sens minéral du terme

Fin du mois d’août, à l’invitation d’Aurélia Arkotxa et de Roberto nous nous sommes retrouvés dans la plus orientale des provinces basques du nord, la Soule (Zuberoa) pour une rencontre géopoétique.

C’est dans le village de Sainte-Engrâce, en face de la Collégiale du XIIe siècle que se trouve notre gîte. Philippe, Dominique et moi arrivons d’Ardèche et avons fait le crochet par le château cathare de Montségur. Pascal  arrive d’Arcachon où il a été observer des aigrettes blanches. Venant d’Hendaye, Aurélia et son mari Roberto nous font goûter dans le soir tiède l’accent de la région : fromage au lait cru de brebis et confiture de cerises noires.

Premier matin

Arrivée de Jean-Paul Loubes, de Marie et d’Yvan. Départ pour une promenade par les gorges d’Ehujarre qui va nous emmener au sommet de la montagne qui surplombe la vallée engrâcienne (900 m de dénivelé). Parcours raide et magnifiquement varié (rochers, pâturages et forêt). Vautours fauves planant. Le groupe se disloque en deux parts puis se retrouve. Plateau habité par les troupeaux de moutons cornus (brebis basco-béarnaises) et couché de callunes et de bruyère. Couple de grands corbeaux. Ecritures de glacier ancien dans la roche. Nous cherchons la rivière mais l’eau semble avoir fuit. Des chardons bleus comme des cicatrices nacrées ponctuent un sentier accidenté.

Lumière changeante en bordure des falaises
Au ciel très bleu les ailes enviables
portance invisible – les ébats du vent 

Pour reprendre des forces après cette marche nous allons prendre le repas du berger (piperade, œufs sur le plat, riz) à l’auberge Berriex avec trois musiciens invités par Aurélia : Panxiz, Xavier et Marie. Panxiz joue du oud, de la guitare et chante, Marie joue de la flûte traversière et Xavier, guitare, chant et un instrument typique qu’il appelle le Ttunttun. C’est un instrument composé d’un tambourin à corde (le txixtu) et d’une petite flûte (la soinua) qu’un seul musicien joue, en même temps et qui peut accompagner un air ou un texte dit. La soirée se termine par des chants repris par les hommes de l’auberge.

Nous entendons, mise en musique pour l’occasion par Panxiz la très belle ballade de Berterrexhe (au mur de l’auberge, l’affiche de la récente pastorale souletine inspirée par ce même personnage).

Second matin 

Départ avec les voitures jusqu’à un point élevé entre la Navarre et la Soule pour gravir le sommet du Mont Orhi. Reçu deux vieux proverbes basques étranges dont l’un est «à réponse» : «Le soleil est bien chaud à Orhi. Réponse : Je ne fais qu’en venir!»

Cela nous donne l’envie folle d’en composer un nous aussi, à la mode souletine. Fous rires et nombreux essais avant de garder :
J’hésite à savoir si la broutille en vaut la bretelle. Réponse: Attends la brume !

Grimpée du Mont Orhi (2017 mètres d’altitude).

Aridité du sol qui monte
Avidité du sol qui descend
Je creuse l’équilibre
Les cailloux éclatés ont allure de silex taillés
Juste taillés par ma mémoire nouvelle

Sur une crête, de profil : une silhouette majestueuse de cheval. Au sommet, clarinette et lecture de début de monde. Roberto nous cite Leopardi, en italien : «Et faire naufrage, en ces mers-là, m’est doux ». Aurélia nous lit en espagnol et en français un texte d’un auteur local. Jean-Paul nous parle de l’amitié nomade de Jack Kérouac et Gary Snyder. Aigles royaux.  Et l’espace.  De là-haut, nous voyons tout autour de nous.

Je pense à ce texte amérindien :

«La beauté devant moi fases que je marche
La beauté derrière moi fasse que je marche
La beauté au-dessus de moi fasse que je marche
La beauté au-dessous de moi fasse que je marche
La beauté tout autour de moi fasse que je marche.»
(strophe du Kledze Hatal, chant shaman navajo)

Descente. Dans nos élans vers le bas, les discussions se tressent autour des engagements de chacun et du plaisir de ces nouvelles rencontres. Il fait très chaud et très sec etles pâturages sont maigres. Sur le parking, des brebis affamées et assoiffées essaient de nous attendrir et de chiper des morceaux de sandwich au jambon.

Détour par l’Espagne de laquelle nous sommes tous proches. Puis crochet par le Béarn pour acheter du fromage de brebis, juste en face du Pic d’Anie. Parlotte avec Jacques Cazo (80 ans en février), berger à la retraite, le béret sur les yeux, le bâton de réglisse entre les dents. A Yvan qui envisage une tartiflette au brebis, Jacques Cazo répond que c’est gaspillage que de faire fondre le fromage !

Mais le soir : souper «potlach» : pommes de terre au fromage de brebis fondu (nous n’en laissons pas une miette : pas de gaspillage!) et poêlée de légumes agrémentée d’herbes et de simples par Marie. Nous apprendrons ce soir-là l’anecdote historique de la  tisane des brigands  qui, au temps de la grande peste, vidaient les maisons des défunts sans jamais être contaminés. Ils eurent la vie sauve en l’échange de leur recette.

Troisième matin

Promenade vers le pont suspendu. Gorges d’Holçarté. Côte. Constructions naturelles aux allures péruviennes. Un ou deux arbres calcinés chargés de polypores dressent leurs écorces sombres au-delà de nos vertiges et de nos rires  180 mètres par-dessus le vide.

Redescente. Moment moussu dans  l’arbre creux et sa grande oreille remplie de liège. Dans le fond, la rivière agite ses flux ponctués de branches tombées, tachetés de cailloux brillant comme par-devers soi.

Lecture de la ballade de Berterrexhe. Rendez-vous à Espeldoy, où il aurait été tué. Une stèle discoïdale commémore cet assassinat. Nous la voyons (le personnage mains grandes ouvertes, et au dos, les arbalètes). Nous traversons une propriété laissée à l’abandon (passage devant le chêne pluricentenaire) dont nous apprenons les drames (en 1970, terrible inondation, lors du départ suite à l’évacuation, les deux filles de la familles tombent en voiture dans la rivière et se noient. Et la descendance s’arrête là.) Pique-Nique sous un châtaignier, dans le jardin. Devant nous, une des collines de la chanson (Bosmendiette : les cinq montagnes). A deux pas de nos pieds dans l’herbe, des mauves.

Halte sur les bords de la rivière. Clarinette et lecture. Roberto nous lit Dante et nous parle d’Ulysse; nous cherchons sans vraiment la trouver la nuance entre rage (en anglais : anger) et en anglais « out-rage » (peut-être opprobre ?). La fébrilité passionnée de Roberto et d’Aurélia s’enrichit de toutes ces langues qui les habitent. Les budléias paressent sur les rives. Et cette feuille sèche et raccornie piquée sur une pointe de prêle.Baignade. Paix au soleil. Ondulation d’une bergeronnette des ruisseaux.

Retour à Sainte-Engrâce. Apéro nocturne et échanges adossés à l’église. Souper spaghettis, riz et fromage de brebis au miel de « mil flores ».

Dernier matin

Départs effilochés sur les routes de montagne. Les centaines de clarines résonnent dans les toisons des hauteurs.
« Bidayaro »* nous dit Aurélia. – Bidayaro à chacun dans ses nouvelles itinérances. L’Archipel connaît de nouveaux courants.

S’en aller. S’en aller. Parole de Vivant. (St John Perse)

 

Marinette Marchal

*expression basque ancienne : « que le temps et les éléments soient cléments pendant votre route »