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Wir haben [ein Wind] des Süd-Nord
(Alban Berg, Wozzek)
Alain
Bernaud, écrivain, nous avait sollicités pour un séjour
en Suisse, séjour prévu de marches et de rencontres
À plusieurs nous répondons, ayant pour la plupart rencontré
lhomme en Allemagne, chez son ami Laurent Margantin, de lAtelier
des deux rives.
Rendez-vous pris, coquet chalet loué par les bons soins dAlain,
dans la région de Fribourg, plus exactement à côté
dun petit lac nommé Schwarzsee (ce que nous interprétons
immédiatement, faux linguistes que nous sommes, comme « mer
noire »; de nombreux débats, encore en cours, sensuivront
sur la « maritimité » des alpes suisses
).
Arrivées séparées, balades préliminaires autour
du dit lac, retrouvailles ; il semble quil soit déjà
question dune certaine typicité suisse, en loccurrence
dune fondue savoyarde arrosée de bouteilles dun vin
de pays, de cépage Chasselas (certifié «jovial»
sur la contre-étiquette).
Le lendemain, nous décidons de frapper fort dès le départ
en nous attaquant au Kaiseregg, sommet avoisinant les 2100 m. nous
sommes au mieux à 1100 m. Le temps est couvert mais lumineux.

Très vite le souffle change, va
de pair avec laugmentation de laltitude, suit langle
dattaque de la montagne
Il y a comme un balancement, une équation
entre ces paramètres et lacuité des perceptions
ou la raréfaction des pensées.
Nous avançons vers Hürlisboden,
foulons des prairies de crocus, puis voyons quelques soldanelles (ainsi
nommées par leur étamine pointue comme une épée ;
on les trouve parfois qui trouent une mince couche de neige fondante).
Plus loin nous contournons quelques dolines, sortes de dépression
dans le terrain qui est signe de la présence dun effondrement,
dun aven ou crevasse souterraine ; elles sont pleines de pierres
érodées et friables.
Les dernières fermes dalpage avant les neiges sont très
anciennes, au toit couvert de bardeaux (tuiles de mélèze)
fort endommagés par les années.
Sur lune de ces fermes deux branches
courbes entrecroisées et clouées sur le mur font comme un
signe de conjuration ; nous nous interrogeons. Nous rejoignons la
neige, ou laltitude de la neige si lon veut, et le cheminement
devient plus lent, la neige nous arrêtant comme si lon nageait.
Nous sommes, plus haut encore, près
du col, souvent à trois ou quatre pattes (la bête à
trois pattes dipe! on the rocks se dit-on). Un choucard
à bec jaune au cri étonnant nous fait encore plus relever
la tête. Deux marcheurs nous précèdent et conseillent
de passer par les herbes en talus raide plutôt que de traverser
une coulée.

Nous atteignons le sommet en
ayant longuement étudié une voie possible, pour éviter
de glisser ou se fatiguer inutilement. Le panorama est énorme,
peut-être plus précis que sil avait fait vraiment beau
et donc embrumé. Reviennent le plaisir dêtre arrivés
au sommet mais surtout lexaltation de voir lautre versant,
souvenirs des Alpes françaises ou de la Vanoise.
La descente simpose maintenant.

En retraversant une coulée
de neige sur le versant très abrupt, nous sentons que, comme le
dit Dominique, «nous ne faisons pas là une chose anodine»
pour le dire avec détachement
Bref nous risquons la chute!
Nous retombons sur lautre versant avec son lac gelé et sa
cartographie très nette.
Nous zigzaguons sous une légère pluie, faisant de larges
bordées; la descente en montagne rend ivre plus que laltitude
Nous sommes plus que jamais entre ciel et terre.
Pour le deuxième jour, nous obtenons en faveur un soleil radieux
et décidons daller vers la Béra, dans les alpages,
vers 1700 m. Le lac, avec ce temps, nous fait une composition de «calendrier
suisse».
Pour en rajouter, les vaches jouent une symphonie de clarines dans les
alpages: il est impossible désormais que nous nous soyons trompés
de pays.
Sur la Voralpenroute au soleil avec un vent coulis, le contraste est total
avec la journée couverte dhier. Midi sonne aux cloches du
village; cest le mitan de la journée et nous sommes, par
ailleurs, presque au sommet semble-t-il. Nous suivons une crête
fine, qui donne par panoramique sur le Schwarzsee.
Passé un versant sur la crête, lapparition des nuages
nous pousse au silence: une masse de brume descend la vallée den
face vers nous on va tomber dans la bidouille. Lhumidité,
le froid remontent très vite; dans le même mouvement, les
crocus et la neige réapparaissent et nous avons limpression
de revenir en arrière dun jour, alors que le Kaiseregg et
le Schwarzsee réapparaissent au travers des arbres, de lautre
côté de la vallée.
Ces nuages me font penser à ce
que je lisais cette nuit (Le dit de Tian Yi de François
Cheng)
Au fond, qui est-il, le nuage? Doù vient-il? Où va-t-il?
Moi qui avait tout loisir de lobserver, je voyais que celui-ci naissait
de la vallée sous forme de brumes, puis il montait vers les hauteurs
jusquà ce quil atteigne le ciel où il pouvait
voguer à son aise et prendre toutes les formes, au gré du
temps, au gré du vent. De temps à autre, comme sil
noubliait pas son origine, il consentait à retomber sur la
terre sous forme de pluie, accomplissant un parcours circulaire. Il était
donc toujours quelque part mais nétait de nulle part. Quétait-il
alors? Rien. Mais il semblait que sans lui le ciel et la terre auraient
été monotones.

Nous continuons vers le Schwyberg en dépassant
cette fois-ci le véritable sommet. Sous la brume, des constructions,
un périphérique: nous sommes réellement «en
pleine porte de nulle part», dixit Dominique. Comme pour en témoigner
nous tombons sur trois cyclistes totalement anachroniques à cette
altitude («la Suisse est un pays sain»). Plus loin, nous bivouaquons
sur une prairie descendante.
Plus loin, comble de la surprise, des éclats de tonnerre
un orage nous vient de la région de Gruyère. Nous décidons
de redescendre à travers tout, dans un paysage de sphaigne beaucoup
plus familier à nos yeux fagnards. Nous parlons dAbruzzes,
de Dolomites. Lorage a décidé de rester dans lautre
vallée; il ne fait plus que sentendre.
Nous descendons dans un univers de mousse le long dun torrent qui
rejoint, croyons-nous, le Schwarzsee. Le champ sélargit,
nous suivons une falaise, traversons le torrent près dune
cascade, en descendant un chemin incroyablement abrupt.
Plus loin, nous rencontrons des zones de la forêt dont les arbres
sont coupés, brûlés; cest le relief des tempêtes
de lété 2000. Nous faisons le tour du lac pour revenir,
et la fin de la promenade est saluée par la pluie. Lorage
aura été aujourdhui comme un chien qui gronde et crache
mais nattaque pas
Au soir, nous regardons les photos de Marie-Claude White puis celles de
Pascal en Allemagne (Moder).
Samedi matin, le crachin et surtout le brouillard reportent notre promenade;
Pascal fait la lecture de ses haïkus sur Hölderlin. Pendant
ce temps, des nappes de brouillard tombent vers la vallée.
Laprès-midi, dans léclaircie, nous démarrons
une promenade à partir du bas du lac, vers Brecca, sur un sentier
repéré hier.
Leuphorie, comme depuis le début du séjour ici, revient
dans la marche
Nous rentrons dans un paysage de forêt extrêmement moussue.
Ceci est le pays dans lequel les arbres sortent des pierres; les arbres
enracinés sur des rochers énormes retiennent une pente incroyable.
La brise se lève:
ombres, fraîcheurs,
Purifiant pour moi vallons et forêts.
Elle fouille, près des gorges, la fumée de toits
Et frappe aux portes sur la cime embrumée;
Allant, venant, sans laisser de traces,
Sélève, sapaise, comme mue par un désir;
Face au couchant, lac et montagne calmes:
Pour vous, la brise éveille le chant des pins.
Wang Po
Jécris dans les soubresauts de la
marche, les hoquets du sentier, sans arrêter surtout. Les autres
rient de me voir écrire sans cesse, comme par un besoin naturel.
Avec le temps et laltitude, chacun glane son chemin; les occasions
de voir se démultiplient sous nos yeux.
Tendons, rotules, chevilles, rien ny échappe. À quoi?
Nos pieds raclent la pente.
Alors que nous parlons de champignons, par ce que je nappelle plus
hasard depuis longtemps, je déniche une jolie helvelle (très
à propos) qui fait penser à une morille, mais moins crevassée;
nous trouvons encore de jolis éclats de couleur de pézizes
rouges, puis des monnaies-du-pape translucides au milieu dune mousse
qui recouvre tout.
Les cloches des vaches nous accompagnent dun versant à lautre;
nous croyons nous rapprocher delles, nous ne les verrons cependant
pas de toute la journée. Bon.

Nous sortons de ce tunnel de forêt;
le brouillard et les nuages engloutissent le sommet du mont puis le révèlent,
très vite, les périodes dapparition et de disparition
se succèdent. Nous jouons à fixer dautres versants
pour revenir et voir le paysage complètement masqué, ou
découvert. Nous croyons deviner des reliefs adjacents dans les
nuages qui le surplombent.
Étrangement, lappareil photo
na pas voulu impressionner cela, cette trace dune autre montagne
derrière la montagne je garde cette brume en tête.
Un Y dans le chemin: nous décidons de rester
à flanc de brouillard, quelques dizaines de mètres sous
la nappe, poursuivant la vallée. Nous nous étirons.
Sur le chemin étrangement plat, deux chiens surgissent à
fond de train, courent vers moi
et me dépassent, tout à
la fête de se courser. Laisser rugir le tigre?
À un moment, la digestion, comme la pensée, sarrêtent:
on vise au vide.
Un vallon entaché de neige, un autre vallon ligné de terrassettes,
nous allons doucement vers lopaque: nous entrons dans le nuage.
Ces vallons se succèdent, se repoussent et nous allons de cul de
sac en cul de sac, comme si la fin ne pouvait que se répéter
de finisterre en finisterre.
Pourtant nous arrivons à un col qui redescend par un autre chemin
vers le Schwarzsee; nous ne sommes pas certains de vouloir tout à
coup tant de détermination. Un panneau indique, en allemand, «fin
du chemin pédestre», ce qui nous laisse rêveurs et
souriants. Lécho est très long; nous nous appelons
de vallée en vallée.
Dans la descente nous attend une rencontre à laune de cette
montagne magique, un «érable terrible»
recouvert de mousse, aux bras démesurés, qui précède
une sorte de monastère tibétain dans la brume.
Le paysage entier se délite de minute en minute; notre impermanence
augmente.

Nous descendons à la vitesse
de la brume qui, elle, remonte la montagne
Pour conclure nous allons nous emplir de bruit et de vapeur deau
à une haute cascade à côté du lac; cest
un nettoyage par le vide dont nous ressortons rassérénés,
comme une étape nécessaire et finale.
Serge
Paulus
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