Le rien, le rien à penser, le rien à projeter, qu’est-ce ?

L’air venant toucher le visage depuis l’amont du lac,
le clapot de l’eau comme la grande lampée d’un animal,
un message qui ne dit rien de spécial.
Les variations de lumière.

Quelle grosse tête concevant le soleil comme une étoile
saurait prédire, décrire les infimes variations d’éclairement
et par là de relief, de chaleur, de rythme des vaguelettes,
de flux de la brise, les calices détournés,
les feuilles plus ouvertes ou mieux fermées, le miroitement des eaux?
Galilée mit le soleil au centre de l’univers
et prépara le grand écart, le décentrage de notre planète,
le grand départ vers un ailleurs conçu dans nos têtes.

Le rien, le rien à faire, le rien à penser, le rien à projeter, qu’est-ce ?

La lecture inépuisable du bruit de l’eau qui n’est pas le bruit fade du moteur,
car l’eau défait toujours le cycle de ses vagues successives.
Elle est au bord du rythme, le défait dès son approche.
Elle esquisse les formes, les rend toutes possibles
à qui saurait les saisir, à l’argile malléable,
à qui se laisse imprimer et saura assurer une forme finie.
L’eau et le vent sont réserve de vie.
Non par le flux, non par l’oxygène et l’hydrogène
mais par leur densité, leur légèreté, leur frottement,
leur mouvement même, leur séparation,
leur danse mutuelle sous l’empire du soleil qui se présente et se retire.

Les derviches tourneurs représentent cela :
un rythme arythmique et le cycle gracieux des choses,
les choses qui adviennent, la tête penchée,
les bras levés nonchalants indiquant l’univers.

Le rien, le rien à faire, le rien à penser, qu’est-ce ?

Nous regardons toujours les ombres projetées de l’univers
et construisons un monde autour.
Si regardant la surface des eaux, ses figures au rythme de notre perception
(car les mêmes ondes, rides, vagues succédées pourraient se lire
à la surface des forêts saisonnières ou des orogénèses
à l’échelle de la terre ou des âges de la peau),
si regardant les eaux
nous avions sous nos yeux la naissance et la connaissance,
la naissance des formes et l’image de notre être
avant l’existence même de nos parents,
c’est-à-dire le rien qui n’est pas le néant
et quelque chose qui fait crier le milan noir et résonner l’espace,
ce cri, ce son, ce souffle expiré, porté par l’eau hors de toute mesure.
(Nous savons faire crier les airs, les eaux de nos moteurs supersoniques
- mais quels hommes savent encore sonder de leur chant le lac, la vallée,
ne serait-ce que la clairière OÙ ILS HABITENT ?)

Le rien, le rien à faire.

Répondre, répondre peut-être par un chant,
l’esquisse d’une danse, l’intention d’être là, d’aller là-bas tout au plus,
là-bas où je peux porter mon regard,
ne poursuivant mon chemin qu’en fonction de ma vue, de mon ouïe,
et des senteurs de bête laissées sur les taillis.
Répondre à l’invite de l’air, de la lumière, du friselis de l’eau.
Au jour tombant pensivement.

Se consacrer au rien, rien à penser, rien à faire.
Si, révérer.
Aller devant le monde.
Voir ce qui est déjà là.

Anne Killi-Delanoë
Autre inédit