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Quoi,
les arbres parlent et les saisons s'enchaînent,
la terre veut être vue
pour être parcourue
à dos d'homme, sous la plante des pieds
les yeux dans le dos
mes yeux que je ne vois pas,
saisissant toute la terre
à pleines dents.
Devant moi je n'ai que le refrain,
les couplets sont celés,
clos d'une combinaison à secrets,
non apparents,
en toute impunité,
en toute désobéissance aux lois naturelles
conventionnelles.
Des personnes étant à regarder
je sors
sous prétexte du chien à promener
(et des odeurs à décrypter,
des traces avant qu'elles ne s'effacent)
Faut-il que je sois lue
moi-même ?
Faut-il que je sois vue,
mon corps
ma démarche, mon allure
celles dont je suis pourvue
temporairement,
faut-il que j'influence
un tracé sur le trottoir,
un regard, que je retarde
quelque mouvement,
cet automobiliste, laissant
passer le chien, souriant,
et moi au bout de la laisse,
souriante.
Les immeubles sont exquis, et l'air aussi.
Je ressens encore ces troubles,
ces vertiges qui
me balancent au-dessus de
la route, comme un corps
élastique, se comprimant, se
détendant en vrille
avec des ondes à la surface
de la boîte crânienne
la distance des yeux au sol
variant
(tel est le cas quand on passe de la
petite enfance à l'adolescence
jusqu'à la taille adulte)
mais là,
en l'espace de quelques minutes,
de quelques pas
Mais là, rien d'autre
que ce qui est là, disent-ils
ayant appris moi-même
à considérer cela, à
m'abreuver de ce
presque-rien
versatile, changeant,
ondoyant,
je disais
ce presque-rien
cet espace proche et agissant,
concentré,
où je m'évade moins,
dont je renonce à m'évader
mais dans lequel je voyage
infiniment plus
au contact d'un reflet
sur les herbes d'une pelouse
voyant aussi l'écorce d'un grand
cyprès portant en ville
la personnalité âpre d'une forêt,
parfumée, tonique
tonitruante,
le passant ne voyant rien
continuant d'aller et venir
rue Saint Eusèbe
rue Sainte Anne de Baraban,
remarquant les stations canines,
les griffes plantées dans le gravier, le
macadam,
l'attention de la chienne retenue
par autant de messages sans objet
jetés dans l'inconnu
ayant vocation à influence
à grossir l'interdépendance
comme si nous n'étions pas de la même eau
que la prunelle des yeux
de nos proches,
comme si nous ne respirions pas
le même air,
rendez-vous compte,
nous mêlons l'intime de nos poumons
dans cette pièce,
et sur ce boulevard.
Quel lieu de vie est vierge de l'Autre ?
Aucun.
Quelle pensée est autonome
sinon celle que permet le mystère ?
"C'est prêt, Anne"
Allons-nous mettre à table.
La poésie est revenue
comme une méditante,
elle marche dans mes basques
s'étant cachée ces derniers soirs
comme une méditante,
insinuée dans mes poches,
ma veste devenant familière
jour après jour
faits de chemins incertains, exigeants,
confinant au connu, au reconnu
jusqu'au point de rupture de l'in-
comparable,
comme si, de balade en balade
croisées,
je cherchais un mot, une phrase
un mot disant évolution, parcours,
cheminement, ce qui désignerait l'endroit
où je passe, où je me fraie un
passage,
c'est cela, un passage
dans de larges rues
tranquilles,
il ne s'agit que de cela,
se frayer un passage,
certains jouant les outsiders,
d'autres courant comme eux se distinguer à leurs trousses
comme les vols d'étourneaux
reconstitués par l'automne
vieillissant.
Quelle appartenance, quels
étourneaux intérieurs
tenté-je de quitter
quitte à muer
ne plus me ressembler
les cheveux en forme de plumes fines,
un peu hérissées comme
celles de la queue d'un coq,
brunes avec des fils d'argent ?
Regardons
le réel, place au réel
qu'il se place là où il doit être
offrant au passant un chemin d'or
une aérienne vengeance
le luxe d'une beauté
bien vécue
régénérante.
Il n'est pas question de rajeunir mais d'être là,
dans son âge, dis-tu.
Il n'est pas question de prendre conscience
mais de danser
la phrase est le motif
de cette
participation,
un flux d'air qui mobilise
le drapeau, ou le drapeau
façonnant la rivière du vent,
une seule pièce, le drapeau, le vent
et moi incluse sentant,
attentive,
les résonances du mouvement,
dans mes limbes, dans
ma chair élastique,
ma cage thoracique.
Je sens
les coups d'aile vifs et glissés
d'un oiseau traverser
l'air devant et mon propre corps
d'une même percée.
Ou mon corps se peuple
d'un mobile intérieur
à l'unisson du vent,
mon propre feuillage.
Je vois les arbres comme des frères
conçus pour se dresser
à hauteur d'homme
ayant vocation de signal
appelants immobiles
pourtant vifs.
C'est cela
dont ils rendent compte :
la force de la parole retenue,
l'arc intérieur tendu
par un son de cymbale
loué, louant,
appelant encore le silence.
Je vois les arbres bons frères, se taisant,
croissant, dans les humeurs
automobiles, souffrant la taille urbaine,
ne pouvant se départir
de leur essence.
Cent chênes sont comptés Place du Parc
cent chênes alignés, à peu de chose près, en
quatre rangées de vingt-quatre
jeunes arbres.
Je m'exerce à connaître
le début d'un bois de chênes,
découvrant que rien ne s'oppose à cette vue,
que le préjugé de la situation :
des rues et des immeubles autour,
rien
ne pouvant empêcher
une communauté de sève,
de saisons,
de figures dues au vent du Sud plusieurs
jours d'affilée,
allant, venant, ici le chien
non attaché, courant,
plus loin, moi écrasant
des graines de micocouliers
avec plaisir
le craquement étant une présence
un répondant
invisibles
une offrande,
le choc d'une offrande reçue,
un aliment, se laissant faire, avaler,
digérer
de bonne grâce
ainsi que toutes choses venant à nous
ou s'écartant
chaque jour finissant par passer
accueillant comme
un verre d'eau que l'on boit,
la vie faisant passage
malgré tous les bâtons que je
lui mets dans les roues.
Vêtue de larges voiles.
je vais, captant le vent,
voyant quelle allure a pris
le monde
de cette rue à une autre
distraite par le cliquetis
des griffes et ici, un coup d'arrêt
sur la laisse.
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