Sur l’arête des pierres

Dans la vallée désolée
je me sens minuscule
sous l’influence des cimes et du vent

Dans le grand almanach poétique japonais
chaque vent de saison a son nom et sa fonction :
le «vent bleu du sud» est une brise d’été
vigoureuse et pure qui se glisse dans les feuillages
à l’époque de leurs premières couleurs

Mais ce vent qui me vient
du bout de la désolation
n’a pas encore été nommé
tant il diffère de ceux
qui secouent les arbres de nos parcs urbains
ou de ceux, délicieux
que l’on goûte les soirs d’été
ou encore de ceux, déjà lointains
qui emportent les feuilles automnales

Peut-être ce vent est-il la face occidentale
de celui qui, venu du sud-est
touche les côtes japonaises en juillet
et que l’on nomme «vent des moineaux d’or»

Ce vent, dit-on, ferait remonter à la surface
les poissons du fond de l’océan
et les métamorphoserait
en moineaux dorés...

Mais ce vent-ci
ne vient de nulle part
il s’engendre lui-même dans l’instant
s’interrompt
repart dans un tourbillon
glacial, inarticulé
sans mélodie aucune
sans rime ni refrain

Peut-être est-il fait
pour d’autres oreilles que les miennes
comme celles du corbeau ou du lagopède
et cependant
quel fond plus sonore, quelle musique
quelle langue plus lumineuse
que ce vent
effeuillant comme les pages d’un livre
ces hautes crêtes d’ardoise

Autant de vents, sans doute
que de choses affleurantes
à la surface de la terre...

Le bruit du vent sur les lichens
est inconnu des pierres nues
le bruit du vent sur les pierres nues
est unique
pour chaque pierre

Alain Bernaud