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Si, vers 1978, jai commencé
à parler de «géopoétique», cest,
dune part, parce que la terre (la biosphère) était,
de toute évidence, de plus en plus menacée, et quil
fallait sen préoccuper dune manière à
la fois profonde et efficace; dautre part, parce quil métait
toujours apparu que la poétique la plus riche venait dun
contact avec la terre, dune plongée dans lespace biosphérique,
dune tentative pour lire les lignes du monde.
Ainsi sexprimait Kenneth White lors
de la création de lInstitut international de géopoétique
en avril 1989. Foncièrement transdisciplinaire, cet Institut
a pour vocation doffrir «un terrain de rencontre et de stimulation
réciproque
entre les disciplines les plus diverses (poésie,
philosophie, sciences
) dès lors quelles sont prêtes
à sortir de cadres souvent trop restreints et à entrer dans
un espace global (cosmologique, cosmopoétique), en se posant la
question fondamentale: quen est-il de la vie sur terre, quen
est-il du monde?»
Lire
le Texte inaugural
Sensibilisés
par cette démarche «géopoétique», par
la richesse de ses enjeux et de ses perspectives, des hommes et des femmes
issus de milieux les plus divers se sont rassemblés au sein dun
Institut qui, depuis, sest «archipelisé». Des
îles & îlots, des centres & ateliers de géopoétique
se sont formés ou sont en voie de formation en différentes
régions dEurope et dailleurs. Cest ainsi quen
novembre 1992, sest créé en Belgique un centre de
géopoétique: LAtelier du héron.
LAtelier du héron rassemble
plusieurs dizaines de personnes résolues duvrer concrètement,
à partir de leur expérience de vie, dans la direction de
ce nouvel espace quest la géopoétique. Ce champ, esquissé
par Kenneth White dans ses livres et ses conférences, est large
et pluriel, porteur de bien des possibles et susceptible de développements.
Bien des approches, bien des manières sensibles peuvent sy
épanouir et coexister.
Aussi, dès sa création, LAtelier
du héron a-t-il favorisé deux dimensions: lune, conviviale
et transhumaine, en organisant périodiquement des balades-rencontres
en des lieux propices à l'éveil des sens géopoétiques
(d'abord et avant toute chose, revenir au monde et arpenter les sentiers
du sentir); lautre, plutôt «littéraire»,
en réalisant des publications, entre autres des «carnets
de route» (ce qui résulte de l'expérience du monde
après son élaboration dans l'ermitage herméneutique).
Ces deux dimensions sont complémentaires
car, avec la géopoétique, tout commence toujours par un
retour aux éléments premiers, par le plaisir dune
marche, voire dune errance, loin du bruit et des discours confus.
Ensuite, après avoir nomadisé et s'être enrichi au
contact du dehors, peut advenir lexpression, lobjectivation
du sensible. Celle-ci implique une nouvelle itinérance, une traversée
des signes, une intelligence en mouvement. La forme résultante,
par-delà le style propre à chacun, est avant tout une trace,
un fragment, un témoignage poétique ou noétique dont
la valeur, selon nous, réside dans sa capacité à
«augmenter» nos sensations de vie, à provoquer nos
perceptions, voire à transformer nos manières dêtre
et de penser au monde.
Avec ces réalisations «géopoétiques»,
il ne s'agit donc pas daffirmer ou dinstituer des dogmes «naturalistes»
ou «culturalistes», mais dexpérimenter, de s'ouvrir
aux environnements naturels et culturels et, à limage du
héron dont le vol est ample et la méditation dune
grande sérénité, de nous maintenir dans un état
déveil singulier. Il ne sagit pas non plus de «faire
de lart» et d'accumuler des «objets» esthétiques,
mais doffrir un espace déchange et de réflexion,
de favoriser lautre dans son désir de pérégriner
à son tour, de linviter à apprécier les «chaonaissantes»
beautés de la terre et lui permettre qui sait? d'ouvrir
à nouveau les itinéraires des sens. Là commence vraiment
ce que nous appelons laventure géopoétique; là
peuvent s'augurer aussi de nouvelles formes du possible en vue de l'élaboration
vivante d'une poétique du monde et d'une autre «géographie
de l'esprit».
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