|
Durant
ce séminaire, nous allons tenter ensemble de suivre quelques chemins
de culture, quelques pistes de pensée, quelques sentiers du sentir.
Dans mon esprit, cela ne se sépare pas. Sentir est la base. Sil
ny a pas de sensations pour motiver la pensée, celle-ci risque
dêtre abstraite et le savoir qui en résulte ne concernera
pas lêtre tout entier. Cest seulement sur une base de
sensations que nous pouvons concrètement commencer à penser.
Celles-ci acquièrent alors une cohérence pouvant conduire
à une pensée poétique qui dépasserait à
la fois la philosophie et la poésie. De plus, bien que nous soyons
tous nés dans une culture particulière, rien ne nous oblige
à y demeurer. Nous pouvons aussi voir ce qui se passe ailleurs,
rencontrer dautres cultures et, qui sait, y découvrir des
résonances insoupçonnées.
Avant de commencer, jaimerais également insister sur le fait
quun séminaire nest pas un endroit où lon
obtient forcément des résultats. Cest avant tout un
espace dinvestigation et dexploration, un lieu où lon
sème des idées, où lon essaye de recueillir
des éléments qui peuvent conduire à une pensée
séminale. Il ne sagit donc pas de tout encapsuler dans une
formule après deux heures de discussion. Lessentiel, cest
darriver à labourer un certain terrain dexpérience.
La récolte sera le fait de chacun dentre nous.
Le lieu où nous sommes la forêt des Ardennes
ayant dicté le thème de ce séminaire, en guise dintroduction
jaimerais évoquer deux approches des Ardennes: celle dArthur
Rimbaud qui, comme chacun sait, a erré dans ces régions
à partir de Charleville et celle de William Shakespeare, telle
quon peut la découvrir dans sa pièce As
you like it
(Comme il
vous plaira).
Approches
des Ardennes
«LEurope, écrit Rémy de Gourmont, depuis quelle
a été nominalement christianisée, ne vit que de quelques
gouttes délixir païen quelle a sauvées
de la jalousie de ses convertisseurs.» Bien que cela ne signifie
pas quil faille ouvrir la porte à tous les néo-paganismes,
cette remarque me paraît profondément vraie. Cest cet
élixir que cherchait Rimbaud. Issu dune culture bourgeoise
et étouffante, Rimbaud se sait aliéné lorsquil
écrit: «Esclaves, ne maudissons pas la vie.» Malgré
ses efforts pour sortir de cette culture chrétienne et devenir
«barbare», celle-ci ne le quitte pas: «Je suis damné
par larc-en-ciel.» Cest elle qui teinte son expérience
des couleurs de lenfer et finit, avec le poids massif de son «
réalisme», par lemporter sur sa révolte: «
Jy suis, jy suis toujours.» Toute sa vie est une «
comédie de la soif», fondée sur le refus de boire
les concoctions «civilisées» quon lui offre:
Non, plus ces boissons pures,
Ces fleurs deau pour verres;
[
]
Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
Oh! favorisé de ce qui est frais!
Expirer en ces violettes humides
Dont les aurores chargent ces forêts?
Pour Rimbaud, la forêt est avant tout un lieu de fraîcheur
et dhumidité, de fertilité et daurore, cest-à-dire
de lumière et de commencement. Lélixir quévoque
Rémy de Gourmont, le poète le compare à la rosée.
Il y a chez lui une obsession de laube, «cette heure indicible,
première du matin». De «Parmerde» (Paris), en
«Juinphe 72», il écrit à Ernest Delahaye:
Oui, surprenante est lexistence dans le cosmorama Arduan. La
province, où on se nourrit de farineux et de boue, où lon
boit du vin du cru et de la bière du pays, ce nest pas ce
que je regrette
Mais ce lieu-ci: distillation, composition, tout
étroitesses; et lété accablant: la chaleur
nest pas très constante, mais de voir que le beau temps est
dans les intérêts de chacun, et que chacun est un porc, je
hais lété, qui me tue quand il se manifeste un peu.
Jai une soif à craindre la gangrène: les rivières
ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette.
Ce que Rimbaud cherchait lors de ses errances ardennaises, sans doute
sefforcera-t-il plus tard de le trouver ailleurs. Sans doute est-ce
une des raisons qui le poussera à parcourir bien des sentiers,
bien des pistes, qui dEurope le mèneront jusquen Abyssinie,
au pays des Gallas, ou nétait-ce quune fuite en avant
? Avec Rimbaud, beaucoup de questions restent ouvertes. Ce que lon
peut retenir, cest son désir de vivre une existence sans
«distillation, composition, tout étroitesses». Cest
cela que représentaient pour lui, à un moment donné,
les Ardennes.
Remontons maintenant jusquà lépoque de Shakespeare
et souvenons-nous dune de ses pièces As You Like
It dont une partie de lintrigue se passe dans la forêt
des Ardennes. Jaimerais commenter brièvement la première
scène de lacte II et, en particulier, le discours que tient
le vieux duc à ses compagnons dexil. Évincé
du pouvoir par son frère et banni de la cour, le duc sest
réfugié avec quelques fidèles dans la forêt.
Voici ce quil leur dit:
Eh bien, mes compagnons, mes frères dexil, la vieille habitude
na-t-elle pas rendu cette vie plus douce que celle dune pompe
fardée? Cette forêt nest-elle pas plus exempte de dangers
quune cour envieuse? Ici nous ne subissons que la pénalité
dAdam, la différence des saisons. Si de sa dent glacée,
de son souffle brutal, le vent dhiver mord et fouette mon corps jusquà
ce que je grelotte de froid, je souris et je dis: Ici point de flatterie;
voilà un conseiller qui me fait sentir ce que je suis. Doux sont
les procédés de ladversité: comme le crapaud
hideux et venimeux, elle porte un précieux joyau dans sa tête.
Cette existence à labri de la cohue publique révèle
des voix dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, des
leçons dans les pierres, et le bien en toute chose.
Traduction:
François-Victor Hugo
Ainsi
donc, confronté à des réalités premières,
le vieux duc semble préférer cette vie simple et rude au
sein dune nature sauvage qui, finalement, lui paraît moins
pénible quune vie de cour conventionnelle et sophistiquée,
livrée aux jalousies et aux intrigues de palais. Mais, par-delà
cette idée de la nature-refuge et sur un plan plus profond, il
tient également un propos riche en perspectives davenir lorsquil
affirme: «finds tongues in trees, books in the running brooks, sermons
in stones
» En dehors de tout rousseauïsme, cette idée
dune nature comme source de savoir me paraît essentielle et
peut ouvrir bien des dimensions pour autant quon veuille sortir
de ses vieilles habitudes et tenter vraiment de se mettre à lécoute
de la nature, essayer de la lire et de la comprendre.
Malheureusement, rien dans cette pièce nest approfondi en
ce sens. Les compagnons du duc sont nettement plus superficiels, plus préoccupés
de leurs peines et de leurs plaisirs. Pour eux, la forêt est avant
tout un lieu où regorge le gibier quil est bon de traquer
pour tromper son ennui. Seul Jacques, le mélancolique, prend pitié
de la souffrance infligée aux animaux, et les autres se moquent
de lui. À la vue dun cerf blessé, venu agoniser près
du ruisseau où il rêvassait, Jacques va tirer de ce spectacle
une leçon purement morale. Observant la bête seule et abandonnée
des siens, il va transposer et comparer sa condition à celle de
lexistence humaine:
Pauvre cerf
tu fais ton testament comme nos mondains, et tu donnes
à qui avait déjà trop
Cest juste
la misère écarte le flot de la compagnie
Oui
enfuyez-vous, gras et plantureux citoyens: voilà bien la mode!
à quoi bon jeter un regard sur le pauvre banqueroutier ruiné
que voilà?
Une telle interprétation moralisante, de telles analogies entre
lordre social et la nature, me paraissent quelque peu forcées.
Sans doute est-ce là une attitude conforme à lesprit
du temps, celui du Moyen Âge et dune partie de la Renaissance.
Ce type de lecture me donne plutôt limpression quil
sagit là dun prétexte à un beau discours,
à un simple jeu de lesprit qui nous éloigne dune
réelle approche de la forêt. Néanmoins, la confrontation
entre les propos tenus par Jacques qui suivent à quelques répliques
près ceux du vieux duc soulève un questionnement intéressant.
Shakespeare nous laisse une scène qui invite à nous interroger
sur la place de lhomme dans la nature, sur son rapport quil
entretient avec les animaux et, surtout, suggère la notion dune
certaine sagesse à acquérir.
Dans lancienne tradition celtique, celle qui précède
larrivée du christianisme et de sa lecture morale du monde,
nous pouvons trouver quelques éléments, en particulier chez
les poètes du groupe de Finn, susceptibles de nourrir notre réflexion.
Les compagnons de Finn (Fianna) étaient une troupe de poètes-guerriers,
à léthique et à la mystique austères.
Pour être un compagnon de Finn, il fallait renoncer à toute
attache familiale et clanique, être un athlète et un guerrier
accompli, et connaître par cur les douze livres de poésie.
Ce compagnonnage disparaîtra vers le IIIe
siècle, à la suite de circonstances politiques nouvelles,
mais il a marqué la littérature et les imaginations, et
on retrouve encore ses traces dans le paysage. Dans la vallée de
Glencoe, on trouve la Falaise des Fianna (Sgor nam fionnaidh) et
la Caverne dOssian. Sur chaque crête du massif dort un compagnon,
le vent est leur respiration, et un jour il se réveilleront. Ils
se sont réveillés, un instant, vers la fin du XVIIIe
siècle, pour donner une implusion au mouvement romantique. Ils
ont peut-être même inspiré Huckleberry Finn
dans sa fuite de la civilisation et sa recherche du territoire libre,
lIllinois (en indien, Terre des hommes). Ils ont eu aussi une veillée
dans Finnegans Wake.
Voici un poème appartenant à la tradition de Finn, et qui
nous parle encore aujourdhui:
Ton chant est doux, merle, nulle part au monde je nai entendu
musique plus douce que la tienne. Toi, prêtre, tu aurais tort de
ne pas lécouter, tu pourras toujours reprendre tes prières
après. Si tu connaissais la vraie histoire du merle, prêtre,
tu verserais des larmes, tu cesserais même un moment de penser à
ton Dieu. Cest dans le pays de Norvège aux rivières
bleues que le fils de Cumail (Finn), celui qui tenait dans ses mains les
gobelets rouges, a pris loiseau que tu vois maintenant. Et il le
mit dans un bois à lOuest, dans le bois aux beaux arbres
où aimaient se reposer les Fianna. Finn aimait prendre son repos
en écoutant chanter le merle ou bramer le cerf. Il aimait aussi
le chant des coqs de bruyère, le bruit que fait la loutre en se
glissant dans leau, et le cri de laigle. Il se délectait
du bruit des vagues le matin sur les plages de galets blancs. Quand vivaient
Finn et les Fianna, lande et rivage leur étaient plus chers que
léglise. Ils aimaient le chant du merle. Ils naimaient
pas le chant de la cloche chrétienne.
La forêt comme «refuge»
En 1980, à Stuttgart, Ernst Jünger publie un livre qui, en
français, sintitule Traité du rebelle ou le recours
aux forêts. Je ne métendrai pas ici sur la carrière
dErnst Jünger, ni sur sa philosophie générale.
Jouvre ce livre, comme jen ouvre tant dautres, afin de
voir ce quil peut éventuellement contenir dintéressant
pour notre propos.
Pour commencer, en ce qui concerne la traduction du titre, remarquons
que le mot allemand traduit par «rebelle» est Waldgänger,
terme qui, littéralement, signifie «celui qui sen va
dans la forêt». Il sagit en fait dune figure historique.
Durant le haut Moyen Âge scandinave (en Norvège, puis plus
tard en Islande), le Waldgänger était un proscrit qui
choisissait de vivre une vie libre en se réfugiant dans les bois.
Ce faisant, il menait une existence difficile et périlleuse car
il pouvait être abattu par quiconque le rencontrait. Toutefois,
il courait sa chance. À partir de là, Jünger va extrapoler
et faire du Waldgänger une figure atemporelle, indépendante
de tout contexte historique particulier. «Celui qui sen va
dans la forêt» est quelquun qui, «hic et nunc»,
veut échapper aux contraintes dune vie hyper-socialisée
et sortir des conventions établies, des dogmes, de lenlisement
des idéologies. Pour lécrivain, un tel «recours
aux forêts» na rien dune idylle. Il ne sagit
pas dune «retraite» ou dune attitude compensatoire,
mais plutôt dune marche hasardeuse en dehors des sentiers
battus, au-delà des frontières de la pensée commune.
Aujourdhui, lhomme se trouve pris dans les engrenages dune
grande machine agencée, sinon pour le détruire, du moins
pour laplatir et luniformaliser. Le type socio-anthropologique
«normal» est relativement intelligent. Na-t-il pas reçu
comme tout un chacun une éducation, un «badigeon de culture»
comme dit Jünger? Mais les valeurs quil a intériorisées
favorisent-elles sa sensibilité, son sens de la beauté du
monde? Est-ce là une chose quil peut éprouver? Docile
aux slogans et aux injonctions de tout ordre, ne vit-il pas dans un monde
clos, prompt à dénigrer tout ce qui existe en dehors de
son «espace normal»?
À lencontre dun tel homme cerné, pris au piège
dun «inexorable encerclement», lêtre humain
qui «sen va dans la forêt» veut redevenir un être
singulier («singulier» et «sanglier» viennent
tous deux du latin singularis, «qui vit seul»). Pour
y arriver, le «rebelle» ne se mettra pas en opposition directe.
Cest là utiliser les mêmes armes que ladversaire
et risquer de lui ressembler. Il ne se contentera pas non plus dune
attitude de «rebelle» facile. «Recourir aux forêts
» nest pas une fuite naïve hors du social, hors du «
réel». Sévader dans limaginaire nest
quune «jonglerie» de lesprit, une illusion, un
mirage de plus. Ce que le «rebelle» recherche nest pas
une fiction commode, mais un lieu de liberté, un champ daction.
Cest ça, la forêt: «un champ daction pour
de petites unités qui savent ce quexige le temps, mais connaissent
aussi dautres exigences.»
«Qui savent ce quexige le temps». Autrement dit, assumer
son destin propre dépasser ses craintes et arracher les
masques pour que renaisse «la gaieté, fruit de la liberté»
implique bien des qualités morales mais aussi une conscience
vive et lucide. Il faut être prêt à affronter le néant
et prendre fond sur une sorte de nihilisme. Sinspirer de quelques
grandes forces dans lart et dans la pensée peut aider assurément
à se maintenir éveillé, mais surtout et toujours,
il importe de rester au contact de la «substance première»,
de tout ce qui porte un peu de fraîcheur. «Ce nest sans
doute nullement par hasard que tout ce qui nous enchaîne au souci
temporel se détache de nous dès que le regard se tourne
vers les fleurs, les arbres
» Là, dans la forêt,
soffre la possibilité dune « résidence»,
de vivre une vie pleine et «robuste».
Mais noublions pas dextrapoler et de rester réalistes.
Au fond, il nest pas besoin délire résidence
(surtout en permanence) dans une forêt quelconque. Il sagit
avant tout dun «champ daction» qui peut aussi
se déployer en pleine ville. À condition bien sûr
de maintenir le contact avec le dehors et dy faire des incursions
qui ne soient pas que des «excursions». Cest ainsi que,
petit à petit, les contours dune nouvelle forme culturelle,
peut-être, pourront se préciser.
La doctrine des forêts est antique comme lhistoire des
hommes, et même plus vieille quelle. Elle se trouve déjà
dans les témoignages vénérables que nous ne savons
encore lire quen partie, dans les caractères gravés
sur la pierre. Elle donne leur grand thème aux contes, aux légendes,
aux textes sacrés et aux mystères
Toujours et en tous
lieux, chacun sait désormais que des centres de forces originelles
sont contenus dans le paysage changeant, sous lapparence passagère
des sources de richesse, des pouvoirs cosmiques. Ce savoir-là ne
constitue pas seulement, pour les Églises, un fondement symbolique
et sacramentel, ne se prolonge pas seulement dans les gnoses et les sectes,
mais fournit aux systèmes philosophiques leur noyau, quel que soit
dailleurs lextrême diversité des mondes de leurs
concepts. Ils visent essentiellement le même mystère, patent
pour quiconque a reçu, ne fût-ce quune fois dans sa
vie, linitiation: quon le conçoive comme lidée,
la monade originelle, la chose en soi, lexistence dans le présent.
En touchant lêtre, même cette seule fois, on dépasse
les franges où les mots, les notions, les écoles, les confessions
ont encore quelque importance.
Traité
du rebelle
(extrait), Ernst Jünger, Christian Bourgois 1981
(Traduction: Henri Plard)
Les sages de la forêt
Dans la littérature védique (de veda, mot sanskrit
signifiant «le Savoir» ou «la Science»), il existe
un ensemble de textes qui porte le nom daranyaka (littéralement
«propre à la forêt»). Anonymes comme tous les
textes védiques, il sagit en fait de «traités
» issus des milieux brahmaniques dermites et dascètes,
retirés de la vie publique. Ces «traités» devaient
être justement étudiés «dans la forêt»,
dans des lieux à lécart et tenus secrets des profanes.
Par leur caractère hautement spéculatif et «ésotérique»,
la méditation de ces textes pouvait mener loin au-delà des
vérités communes et des conventions sociales. Seuls des
«initiés» préparés à recevoir
ces «révélations » (comme les vanaprastha, «habitants
de la forêt ») y avaient accès. Les textes principaux
sont laitareya-aranyaka, la kausitaki-aranyaka ou
encore la taittiriya-aranyaka dont voici un extrait significatif:
Au commencement, Cela, qui était la semence première
de la Pensée, se mua en Désir: les sages (rsi), cherchant
en leur cur, découvrirent intuitivement que le lien (bandhu)
de lÊtre se situait dans le Non-Être. En vérité,
il reçoit tout ce quil désire, celui qui sait ainsi
!
Ces «traités de la forêt» préfigurent également
dautres textes védiques avec lesquels les liens sont très
étroits, les upanisad (de sad upa ni, «sasseoir
auprès de» ou encore de upa-as, «être
en contact», «poser en équivalence»). Lune
des principales upanisad sintitule brhadaranyaka.
De fait, les upanisad vont hériter des spéculations
contenues dans les aranyaka, mais vont élargir et approfondir
le champ de la réflexion mystique en centrant leurs préoccupations
sur la notion de microcosme-macrocosme, sur les rapports du soi intérieur
au Soi universel, de latman au brahman. Les énoncés
essentiels (mahavakya, «grandes paroles») des
upanisad sont les suivants:
aham brahma asmi je suis Brahman,
ayam atma brahma cet Atman est Brahman,
tat tvam asi tu es Cela.
Selon les upanisad, il y a identité foncière entre
atman et brahman. Lêtre est identique au Tout.
Il est un avec la nature (nidana). De ce fait, tout être
vivant est libre. Seule lerreur lenchaîne au monde des
illusions dont il faut se délivrer par la connaissance (jñana).
Atman est le Soi, le principe vital délivré des liens
de la personnalité, de lego. Entré dans un jeu dénergies
(la danse de siva, la densité de lêtre supra-personnel,
qui nest plus un «être»), il réalise le
contact, lunité avec brahman, avec le Réel. Il ne
sagit là ni de culte, ni de moralisme étroit, ni de
spéculations liturgiques comme dans les brahmana mais de recherche
et dinvestigation (
dans la forêt de lêtre),
dune tentative de comprendre les liens qui unissent-désunissent
lhomme au cosmos (aux «mondes»).
Étudiaient les upanisad, les «renonçants»
(samnyasin), les «errants» (parivrajaka), les
«mendiants» (bhiksu), tous ceux qui étaient
prêts à sortir du groupe social pour sasseoir auprès
dun maître dans la forêt, écouter ce quil
avait à dire et méditer ces dires. Cest ainsi quen
Inde (à une époque un peu antérieure au bouddhisme),
sous les arbres, dans le désert, près dune source,
avaient lieu dintenses discussions sur tout et sur rien, sur le
rien-tout et le tout-rien. Cest alors quapparaissent également
les yogin et les techniques du yoga (yug, «lier ensemble»),
en particulier les pratiques respiratoires basées sur la doctrine
des souffles (prana): ham inspiration, sa
expiration. Mais, quelle que soit la pratique particulière des
yogas divers: hatha-yoga (le contrôle du corps), bhakti-yoga
(ladoration), karma-yoga (laction), raja-yoga
(dominer les passions, noblesse desprit), jñana-yoga
(connaissance, compréhension), il sagit surtout démigrer,
de sortir et de changer de condition. Il sagit de saventurer
hors de notre «petit monde» et de se découvrir sous
dautres latitudes. Une des images du Soi, du Moi souvrant,
cest loiseau migrateur: hamsa («je suis Cela»).
De la forêt indienne à la Forêt de Bambous chinois,
il ny a au fond que
quelques pas. Mais revenons plutôt
en Occident.
|
|