Philosophie de la forêt
Seconde partie

 
 


Avec Thoreau à Walden

Henry Thoreau a dit un jour à Walt Whitman qu’il «ressemblait étrangement aux Orientaux.» C’est encore plus vrai de Thoreau lui-même – et ce, à plusieurs niveaux. Car s’il aimait «baigner sa tête», comme il disait, dans la «cosmogonie splendide» de la Bhagavad-gît–a (hindoue), il y a aussi en lui du taoïsme (chinois) et un humour proche du zen (japonais). Il lui arrive de comparer les eaux de l’étang de Walden à celles du Gange et de voir au cours de ses excursions autour de Concord, dans la Nouvelle Angleterre, «les steppes de Tartarie». Il se meut dans une géographie culturelle complexe…

Les États-Unis sont d’abord une utopie. Les Espagnols y cherchent le Paradis, les Puritains la Cité idéale. En Angleterre, à la fin du XVIIIe siècle, Coleridge pense encore en ces termes, et il ne sera même pas le dernier. Il veut fonder une communauté «pantisocratique» sur les bords du Susquehanna. Or, les utopies pourrissent, les empires s’écroulent et les communautés s’enlisent.

Thoreau ne cherche pas une utopie, il crée une atopie. Une utopie, c’est une projection à partir d’un point (relatif) situé dans la topologie commune. Une atopie se situe à côté de, à l’écart de la topologie commune. Beaucoup plus radicale, celle-ci ouvre davantage de perspectives et peut se développer. Thoreau ne s’assigne pas pour programme de réformer le système, il veut changer, radicalement, de système, c’est-à-dire recommencer à partir de la base. Si on le compare à Heidegger lorsqu’il parle d’une topologie de l’être – qui se situe à un niveau beaucoup plus profond que la sociologie, la psychologie ou la philosophie communes –, Thoreau, lui, pourrait parler d’une topologie du hêtre – avec un «h» qui respire.

Concrètement, sociologiquement, Thoreau a tâté de beaucoup d’occupations avant de se tourner vers la forêt. Il a pratiqué l’enseignement (il a même fondé une école avec son frère), il a été fabricant et marchand de crayons, puis jardinier et arpenteur…

Rien de tout cela ne le satisfaisait vraiment. C’est pour cela qu’il s’est tourné de plus en plus vers la forêt (I turned my face more exclusively than ever to the woods), afin de devenir «inspecteur de tempêtes» (sans salaire), c’est-à-dire afin d’entreprendre un travail cosmopoétique avec le moins d’obstacles possibles. C’est sa réponse au problème socio-économico-intellectuel que chacun, chacune d’entre nous doit résoudre. «Personne, dit Thoreau (et c’est son point de départ), ne mène une vie complète.»

Or, qu’est-ce qu’une vie complète?

Ce n’est évidemment pas – mais est-ce si évident pour tout le monde? – une vie remplie de fadaises et de sottises, de bruit et de fureur, ou encore consacrée exclusivement à la préparation d’une nouvelle génération…Ce qui prime, chez Thoreau, c’est une économie de vie – le désir, la détermination de sortir le plus possible des «impositions», de tout ce qui mène, à plus ou moins longue échéance, à une solidarité dans la médiocrité. Il ne veut plus être relié à une transcendance divine, il veut se laisser aller à la «gravitation universelle»; il ne veut plus vivre dans l’« aspiration» et dans l’«espoir», il veut être «unanime». Il cherche une «harmonie» – «un temps, un espace où il n’y aura plus de discordance. Et il termine son «programme» en disant qu’il n’y a pas encore de mots, de concepts, pour ce dont il a l’intuition. Son programme doit se traduire en poème, le «poème» de sa vie:

Être dehors à l’affût non seulement de l’aube, mais de la Nature elle-même.
Être inspecteur d’averses de pluie et de tempêtes de neige.
Être l’arpenteur, non de grands axes de communication, mais de sentiers dans les bois.
Être le reporter d’un journal qui n’a pas une très grande circulation [il s’agissait bien sûr de son journal privé].
Essayer de capter le message du vent.
Suivre la piste d’un chien, d’un cheval, d’une tourterelle perdus depuis longtemps [ce qui se lit comme l’allégorie d’un conte oriental].
Se tenir sur la ligne de rencontre de deux éternités, celle du passé et celle de l’avenir; connaître le moment présent; jouir du vif de l’instant.


C’est dans le but d’agrandir, de «mythifier» sa vie que Thoreau s’en va à l’étang de Walden, autour des berges duquel il va faire ce qu’il appelle ses «promenades mythologiques». C’est à la fois pour retrouver son enfance et l’«enfance du monde». N’acceptant pas de s’inscrire (dans les cadres de la vie sociale), il va s’écrire et tenter de découvrir ses latitudes et ses longitudes. « Sois un Colomb pour toi-même, dit-il, ouvre de nouvelles voies, non pour le commerce, mais pour la pensée.»

Je voudrais cependant attirer l’attention sur une piste, en particulier une piste indienne, dont il parle dans son Journal: «J’ai eu la surprise de découvrir, encerclant l’étang, même là où une épaisse forêt vient seulement d’être abattue sur les bords, un étroit sentier tracé dans le flanc escarpé de la colline, qui successivement montait et descendait, s’approchait et s’éloignait du bord de l’eau, aussi vieux probablement que la présence de l’homme ici, usé par les pieds des chasseurs aborigènes, et encore aujourd’hui foulé de temps en temps inconsciemment par les actuels occupants du pays. On le voit particulièrement bien lorsqu’on se tient au milieu de l’étang en hiver, juste après une légère chute de neige, et qu’il apparaît comme une ligne bien distincte, blanche et ondulante, dégagé d’herbes et de branchages, repérable à une distance de près de cinq cents mètres en plusieurs endroits, là où, l’été, on le distingue à peine de tout près. La neige le réimprime, en quelque sorte, en caractères blancs en relief.» C’est suggérer que cette piste blanche qui fait le tour de l’étang demande, telle une écriture braille, une lecture tâtonnante. Et le sentier lui-même est le prélude à l’étude complète, à l’expression complète de l’étang (de l’étant, si l’on veut).

Chez Thoreau, la culture en arrive à être une lecture du lieu. C’est sur cette base (dans cet espace premier, dans ce paysage archaïque) que Thoreau trace le chemin de son esprit parmi les mots, ouvrant ainsi le champ d’une poétique postmoderne, c’est-à-dire ni du moi, ni du mot, mais du monde.

En Forêt-Noire

Il y a un lien, un chemin, certes non direct, entre la cabane de Thoreau à Walden et le chalet de Heidegger en Forêt-Noire. En fait, pour bien voir ce lien, il faut passer par l’Asie…

Heidegger veut sortir des domaines de la métaphysique, de la théologie, de la théo-ontologie, afin de suivre les sentiers d’une « pensée commençante» pour aller vers des «districts plus originels» – là où rôde, en secret, l’être que la philosophie et la théologie ont oublié, et qui n’a pas de nom car il précède toutes les nomenclatures. Sur ces chemins qui ne mènent «nulle part» (Holzwege), sinon vers un lieu, une «éclaircie, dont la philosophie ne sait rien», qui va-t-il rencontrer? Non pas des «amis de la sagesse», mais des poètes errant dans la topologie de l’être, dans la lumière et dans l’obscurité. Ce n’est donc pas avec des philosophes, sauf quelques rares présocratiques, que Heidegger dialoguera, conversera le plus volontiers, mais avec des poètes comme Hölderlin, Rilke, Char… Dans son esprit, converser signifie également maintenir une certaine distance et Heidegger tient à cette distance car il y a, selon lui, trois dangers pour la pensée: la production philosophique (ce qui s’écrit sans trop d’efforts, sans trop y penser – une fois acquise une agrégation de philo), la pensée elle-même (les idées que l’on croit innées, le «je pense donc je suis», la réflexion excessive…) et le chant du poète. Or, il est difficile de qualifier de «chant» les derniers textes d’Hölderlin ou les fulgurances obscures de René Char. C’est comme si Heidegger tenait à préserver la spécificité, de plus en plus précaire, de la philosophie vis-à-vis de la poésie, dont il présente une image convenue (« chant»), tout en s’approchant de plus en plus d’une poésie véritable.

C’est dans L’Expérience de la pensée (Aus der Erfahrung des Denkens – je signale en passant que dans le mot allemand Erfahrung, «expérience», se lit d’une manière évidente le mot fahren, «voyager») que ce rapprochement est le plus sensible, et même touchant. Sur la page de droite de ce livre sont imprimées, en romain, des phrases d’une teneur et d’une tenue philosophique, et sur la page de gauche, en italique, de simples notations de moments, de paysages. Voyons quelques exemples :

Quand, dans le silence de l’aube, le ciel peu à peu s’éclaire au-dessus des montagnes.

Quand, par les nuits d’hiver, les tourmentes de neige secouent la maisonnette et qu’au matin le paysage est recueilli sous la neige…

«Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l’Être. L’homme est un poème que l’Être a commencé.»

«Le dire de la pensée n’arriverait à apaiser et ne retrouverait son être que s’il devenait impuissant à dire ce qui doit rester au-delà de la parole.»


Et, pour finir, page de droite:

«Nous ne parvenons jamais à des pensées. Elles viennent à nous. C’est alors l’heure marquée pour le dialogue. Il rassérène et dispose à la méditation en commun. Celle-ci n’accuse pas les oppositions, pas plus qu’elle ne tolère les approbations accommodantes. La pensée demeure exposée au vent de la chose.»

Avec ce livre, Heidegger n’est plus professeur de philosophie, encore moins maître de l’être, il expérimente en « voyageant», en cheminant dans un nouveau paysage de l’esprit. Il enseigne autre chose et cette «autre chose», le philosophe a du mal à la dire. C’est cela qui rend cette étape de son cheminement la plus intellectuellement touchante. Alors qu’il écrivait son essai sur Nietzsche, il se serait, un jour, écrié, exaspéré par sa propre écriture: «Mais c’est du chinois!» En lisant Heidegger, on peut effectivement avoir cette impression ou bien qu’il est lourdement et longuement explicatif. Le «vent de la chose» ne se laisse pas saisir, la chose elle-même est récalcitrante. En fait, dans L’Expérience de la pensée, Heidegger n’écrit pas «du chinois», mais il n’est pas loin d’écrire en vrai chinois, celui de certains poètes tao-bouddhistes. Je pense, par exemple, au Vrai Classique du vide parfait de Lie-tseu ou à la Collection de sable et de pierres (Shasekishû) d’Ichien Mujû (XIIIe siècle), où il est question du rapprochement entre le butsudo (la vie du Bouddha) et le kado (la voie de la poésie). Je me suis même amusé à traduire en haïkus les pages de gauche de L’Expérience de la pensée. Voici ce que cela peut donner:

Silence de l’aube:
au-dessus des montagnes
le ciel s’éclaire

Tempêtes de nuits d’hiver
au matin
ce paysage de neige

Sorti des nuages
un rayon de soleil
passe sur les champs sombres


Il est regrettable que sa mystique du sol natal ait entraîné Heidegger dans les aberrations politiques que l’on sait. Chez lui, toutefois, il est évident qu’un travail radical est tranquillement à l’œuvre (lui-même finissait par trouver l’être, même sans nom, un peu encombrant) d’où se dégage quelque chose qu’on pourrait appeler une pensée poétique. Peut-être sommes-nous en train de sortir de l’histoire de la métaphysique (et de l’histoire dictée par la métaphysique) pour entrer pas à pas dans la géographie d’un nouvel esprit poétique. Même un Sartre, dans La Nausée, s’en rapproche parfois: «Je me levai, je sortis. Arrivé à la grille, je me suis retourné. Alors le jardin m’a souri… et j’ai longtemps regardé. Le sourire des arbres, du massif de laurier, ça voulait dire quelque chose: c’était ça le véritable secret de l’existence.» Seulement, on constate combien, à l’approche d’un tel espace, le philosophe-écrivain perd ses moyens. La pauvreté expressive du «jardin m’a souri…» est à la mesure de la nature trop superficielle de l’expérience.

Sur les sentiers du sentir


Lors de ce séminaire, j’ai essayé de parler d’une philosophie de la forêt, ou du moins, à partir de quelques éléments rassemblés, d’en dresser une esquisse. J’aimerais maintenant traduire cette «philosophie» en feelosophy, c’est-à-dire conclure ce séminaire en l’ouvrant, en vous invitant à vous promener dans la forêt qui nous entoure et, pourquoi pas, à composer des haïkus.

Que dire du haïku, de cette forme de poésie japonaise, sinon qu’il s’agit, à partir de n’importe quel petit phénomène, aussi insignifiant soit-il, sans faire de grand développement langagier, d’entrer dans un espace plus large, dans le grand tout, ou dans le vide, ce qui revient au même. Un haïku, c’est un peu comme une goutte de pluie qui tombe sur une branche, celle-ci frémit, puis revient à sa place. Le haïku ne transforme rien, il augmente la sensation d’être au monde et, au fond, n’est-ce pas le but de toute poésie?

Pour mieux vous inviter à cette pratique, voici la préface que j’ai écrite à l’occasion de la parution, en 1983, d’une petite anthologie de mes haïkus préférés :

Une auberge de campagne, à l’aube, sur l’île de Honshu, dans la région d’Okayama. Quelqu’un s’est levé encore plus tôt que moi. Sur la fenêtre couverte de givre il a dessiné, du doigt, avec deux traits, une montagne : le Mont Fuji, évidemment. C’est un «moment haïku ». Le poème (mais est-ce un poème?) surgit dans ma tête comme le dessin au bout des doigts:


Ah! le mont Fuji
dessiné d’un doigt
sur une vitre givrée

Ce fut dans une autre vie…

Ce matin de novembre, sur la côte nord de la Bretagne, j’écoute un morceau de musique, de flûte (shakuhachi, l’instrument des moines errants): «Ciel vide».


Je pense à ce vide.

En quoi le ciel est-il «vide»? Vide de grands concepts, sans doute, vide de sacré. Mais non pas vide de réalité. Tous ces derniers jours les oies sauvages l’ont traversé, des greylags ou des whitefronts (j’ai plaisir à multiplier les langues et à créer dans l’homogène des corps étrangers), en route du Groënland à l’Afrique.

Et je repense à mon haïku d’autrefois. Celui qui s’était levé avant moi avait l’esprit du sacré: il a dessiné le Fuji. Moi aussi je l’ai reconnu. Mais nous n’y sommes pas trop attachés, ni l’un ni l’autre. Nous savons tous les deux que le soleil levant fondra le givre, fondra pour ainsi dire le fondement. Le dessin sacré disparaîtra, ne restera qu’une vitre claire: au-delà, le monde, phénoménalement présent.

Je suis le fil de ma pensée (je la dévide)…


Après le sacré, il y eut la science. On peut se poser, scientifiquement (et cela donne lieu à des mathématiques très intéressantes) des questions comme celle-ci: quelle est la longueur de la côte bretonne? Si l’on veut être scrupuleux, en allant de cap en cap, de caillou en caillou, on constate qu’il n’y a pas de réponse: la longueur de la côte est infinie.

Arrivé à cette réalisation-là: à la fin du questionnement, et au-delà de la foi, il ne reste plus, tout l’être éveillé, qu’à se mettre en route.

Sur le chemin du haïku.

Là-dehors.


Le Chemin du haïku (préface)
éditions Terriers 1983


Première pluie d’hiver
dorénavant mon nom sera
«voyageur»

Un étang
au plus profond de la forêt:
épaisse, la glace

Vent d’hiver:
un prêtre shinto
chemine dans la forêt

Le Grand Matin –
les vents d’autrefois
soufflent à travers les pins

Au fond de la forêt
tombe une baie
le bruit de l’eau

Soir d’été:
les eaux du lac clapotent
contre les pattes du héron

Rosée que ce monde-ci
rosée que ce monde, oui, sans doute
et cependant…