|
Anne Bineau |
|
|
Et de nouveau la tempête fait rage! Des navires pris de cours sont venus chercher refuge dans le Grand Russel, entre Guernesey et Herm. La mer implose. Jai passé de longues heures, cet après-midi, à la Priaulx Library: ronflements du poêle à charbon; odeur âcre qui saisit à la gorge dès la première porte franchie; sous-mains en cuir, usés par le temps On ma confié la tâche détablir une biographie annotée de tous les livres écrits sur Victor Hugo ou par lui, que possèdent les deux bibliothèques de lîle. En quittant les lieux à la tombée de la nuit, ses vers me couraient dans la tête: - Ques-tu passant? Le bois est sombre * Expulsé de Jersey pour raisons politiques, Victor Hugo aborda dans lîle de Guernesey un jour âpre doctobre 1855: «la mer était grosse, le vent rude, la pluie froide, le brouillard noir». Pour lui et le cercle des proscrits qui lavait suivi, Jersey navait constitué quune prolongation de vie parisienne. En attente de temps meilleurs, il avait continué son action politique, montrant mépris, haine et colère à légard de Napoléon «le Petit» et désir de vengeance dans ses Châtiments. Alors quà la suite de lexpiulcheune la plupart des proscrits avaient gagné lAngleterre, V. Hugo choisit, à limage de Chateaubriand qui avait posé le pied sur lîle, ce tas de pierres entouré docéan. Il faudrait parler daffinités géographiques entre Hugo et ce rocher solitaire, ou mieux, de correspondances géomentales, lisolement géomorphique propre à lîle allant de pair avec lisolement intérieur qui ne cessait de saccroître en lui comme «condition même de [son] travail». Sil existe, à longue échelle, une action du milieu sur les formes animales et végétales, on peut se demander: quen est-il pour lhomme à léchelle dune vie? Car avant dêtre un animal politique, lhomme est bien, et dabord, un «animal biocosmopoétique» (pour reprendre le terme de K. White). Or cest là le propos de la géopoétique telle que je lai comprise, ou du moins lun de ses propos: étudier les correspondances qui se font entre le paysage physique et le paysage mental; voir les transformations qui peuvent sopérer, au contact dun milieu autre, dans la structure mentale. Quand Hugo débarque à Guernesey, il a un rêve en tête: se construire un atelier sur la falaise: «Mon rêve serait dhabiter Guernesey dans une chambre dont la fenêtre donnerait immédiatement sur la mer.» Avec la construction de son look-out, promontoire sur un promontoire, «sorte de nid de goélands» au sommet de la maison à la fois observatoire pour la «contemplation des fourmillements de lunivers» et phare ouvert sur la mer , il est de plain-pied dans locéan et le ciel. Il peut enfin devenir «le Poëte du dehors». «Rendez-vous compte de létat de mon esprit dans la solitude splendide où je vis, comme perché à la pointe dune roche, ayant toutes les grandes écumes des vagues et toutes les nuées du ciel sous ma fenêtre; jhabite dans cet immense rêve de locéan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer», note-t-il dans ses carnets. Cette solitude, il la cultive jalousement et cest elle qui lui fait aimer lexil. «Allons, écrit-il en 1865, il faut bien que je le dise, décidément jaime lexil. Sait-on ce que je trouve dans lexil? Dabord le désert. Pas de visites à recevoir, pas de visites à rendre, le bonheur dêtre seul, la lecture paisible, la rêverie paisible, le travail paisible, la sauvagerie.» Ne plus avoir à céder aux mille obligations de sa vie de pontife et aux convenances de la vie sociale, briser le cadre des habitudes parisiennes (transposées ensuite à Jersey), voilà ce que lui donnait lîle de Guernesey: «insulaire, cest-à-dire isolé». Pour le nouvel an de 1870, alors quon lavait forcé, avec grande difficulté, à accepter les visites des plus hautes notabilités de lîle, il note dans son carnet, à la date du 2 janvier: «*Jai tenu bon et nai pas rendu les visites. Je veux rester solitaire.» Hugo aura même la tentation de pousser plus avant son isolement, en allant, ermite de la mer, se retirer sur Les Casquets, île à la surface encore plus réduite et à laccès plus difficile, mais île abritant un phare. «Je médite daller, avec qui veut me suivre, vivre seul aux Casquets, là-bas, en pleine mer. Je mets en ce moment ce rocher à létude. Je suis infatigable en fait de solitude.» À Guernesey, il se produit comme une osmose entre Hugo et locéan. Le poète simmerge immersion physique par les bains de mer quil prend «à profusion» (dixit sa fille Adèle), et immersion mentale: il parle de locéan comme de «cette énorme pensée vivante où [il] sabîme». En retour, locéan limprègne, ainsi que son uvre: «*je me mets tout entier dans ce que je fais, note-t-il dans une lettre à Paul Meurice de 1869, et jy mets aussi mon horizon qui avant était Paris et qui maintenant est locéan.» Debout à sa planche de travail, dans son atelier de verre ouvert sur la mer, Hugo écrit, trempant sa plume doie dans le creux dun galet qui lui sert dencrier: «Il y a toujours sur ma strophe ou sur ma page un peu de lombre du nuage et de la salive de la mer, ma pensée flotte et va et vient, comme dénouée par cette gigantesque oscillation de linfini.» De fait, les textes publiés lors de son séjour sur lîle seront tous empreints de cette écume portée par les vents: Les Travailleurs de la mer (paru en 1866), avec son livre préliminaire LArchipel de la Manche et son reliquat La Mer et le Vent. À son sujet, le 18 janvier 1861, V. Hugo envoie une lettre à Michelet, qui vient de lui faire parvenir La Mer: «Nous nous côtoyons; cet automne, jai presque écrit un volume sur la mer, et voici que votre livre marrive. Je lai lu, je lai dévoré, je vais le relire; il y a naturellement et nécessairement des points où mon étude touche votre travail. Je suis tout heureux de ces rencontres.» Il y a encore le chapitre «La mer et la nuit» de LHomme qui rit, paru en 1869. Il est cependant à regretter que dans ce cadre qui lui seyait si bien et qui aurait si bien convenu, Victor Hugo nait pas mené à bien son projet, ébauché dès 1840-42, de publier un livre dun nouveau genre quil aurait appelé Le Tas de pierres. «Le tome troisième du Livre du rôdeur de nuit sera publié au mois prochain et sera intitulé Le Tas de pierres. Lauteur croit devoir prévenir les personnes qui lisent plus volontiers les romans que les autres livres que Le Tas de pierres nappartiendra en aucune façon à ce genre douvrages.» À quel genre donc? Il faut attendre novembre 1846 pour en avoir la réponse: «Le travail qui me reste à faire apparaît à mon esprit comme une mer. Cest tout un immense horizon didées entrevues, douvrages commencés, débauches, de plans, dépures à peine éclairées, de linéaments vagues entassement duvres flottantes où ma pensé senfonce sans savoir si elle en reviendra.» (Mes italiques.) Ces «uvres flottantes», catégorie à part de son uvre, qui se rattachait à elle «quoique sans lien apparent», Victor Hugo demandera, dans son testament littéraire du 23 septembre 1875, quelles forment plusieurs volumes intitulés Océan. Et parmi les dossiers retrouvés après sa mort, plusieurs avaient été intitulés par Hugo: Tas de pierres. * Dans la vieille cabane du bout du port, ce dimanche de la fin novembre. Jaime cette baraque en bois: un lieu dhommes,
exigu, qui sent le tabac fort et résonne de la «vieille langue
de mer». Je pense à ces femmes de pêcheurs, celles qui se réunissaient autrefois sur la grève pour tricoter les «gansey» ou «guernesiais», ces pulls quils portent encore aujourdhui, réputés pour leur forte résistance au soleil, au sel de mer, aux embruns, aux assauts du vent. Le tricot nétait pas seulement un moyen de se faire des vêtements. Cétait aussi une pratique visant à simprégner de lesprit du lieu. Les femmes puisaient leur inspiration dans ce quelles voyaient: les formes fournies par le littoral (ridelis laissés sur le sable par la marée, courbure de la vague, spirale des coquillages, traces de pattes sur lestran, lançons frétillant dans les mailles du filet, arêtes de hareng qui ont donné le motif à chevrons; les formes fournies par les outils des hommes (cordages, filets, échelles en corde, ancres, chaînes); les intempéries (grêlons, foudre ). Cest pour cette raison quelles travaillaient uniquement dehors, à la lumière du jour. Toutes ces formes naturelles, dune extrême richesse, elles les reproduisaient dans leur tricot par la combinaison, dune extrême simplicité, de rang à lendroit et de rang à lenvers. Jai sous les yeux une vieille photo de 1901 où on les voit debout dans le vent, laiguille statique coincée dans un fourreau en bois (pour soutenir une partie du poids du tricot, servir dappui et faciliter ainsi le travail en le rendant plus rapide), alors que leurs hommes sont occupés à la fabrication des caques où viendront sempiler les harengs salés. Il existait tout un artisanat autour des fourreaux. Le bois était récupéré sur danciennes épaves de bateau. De forme carrée ou tournés en rond, ils étaient sculptés ou pyrogravés. Un bouchon fait dos, lui aussi gravé, était inséré dans lextrémité creusée de laiguille, afin déviter que les mailles ne filent. Le fourreau était attaché à la taille avec une ceinture. Certaines femmes recouraient à des méthodes plus rudimentaires: une botte de paille attachée avec un ruban ou une toile à voile roulée, dans lesquelles elles enfonçaient laiguille. * Quand, par suite de fortes tempêtes, la quantité de varech rejeté par la mer était trop importante pour être récoltée en une seule charretée, la coutume guernesiaise voulait que lon en fasse un tas au haut de la grève, au sommet duquel on posait deux galets blancs. Apercevant le tas surmonté des deux galets, le rôdeur des grèves passait son chemin: quelquun, plus tard, viendrait le prendre. allaïr an vrésciaï: récolter
le varech Un arrêté de la Cour Royale de Pâques 1611 stipule que «nul ne singerra dassembler et recueiller le vraic, venant ou scie, devant le soleil levant ou après le soleil couchant». Seuls les indigents étaient autorisés à le récolter à la nuit à condition quils utilisent leur propre dos pour remonter le varech au-dessus de la laisse de haute mer. La première récolte du vrésciaï avait lieu durant lé grand flo dmars. Le vraic vénànt pouvait être récolté tout au long de lannée, soit par marée descendante, la maïr dvalànt, en le ramassant sur le sable; soit par marée montante, le montànt dla maïr, en le ratissant dans leau. * Après un séjour de plusieurs années à Jersey, quil consacra à létude de la géologie de lîle, Pierre Teilhard de Chardin présentait, devant la Société géologique de France, sa note «Sur la structure de lîle de Jersey», lors de la séance du 17 novembre 1919: «La géologie de Jersey est bien connue, et depuis longtemps. Un travail cependant restait à faire: trouver les relations stratigraphiques des éléments reconnus, expliquer la structure de lîle.» Pourtant, quelques vingt années plus tard, ce nest plus à la minéralogie ou à la géologie pures quil sintéresse, mais à la «géobiologie», dont il invente le concept. En 1940, il fonde à Pékin lInstitut de géobiologie et fait paraître, trois ans plus tard, le premier numéro de sa revue, Geobiologia. Son but: «...étudier lÉvolution combinée du Sol et de la Vie sur le continent asiatique considéré comme formant un noyau semi-autonome de la croûte terrestre». La géobiologie partait dune double évidence: dune part, les êtres vivants, pris tous ensemble, forment un seul système lié à la surface de la Terre système dont les éléments ne sont point simplement serrés et moulés les uns sur les autres comme des grains de sable, mais organiquement inter-dépendants les uns des autres. Dautre part, cette nappe organique nest pas physiquement séparable, dans sa genèse et sa permanence, de la masse générale de la Terre quelle recouvre la Terre considérée non pas seulement comme support spatial, mais comme «matrice» de la couche vivante qui lenveloppe. De là limportance croissante accordée à la notion de Biosphère comme réalité physique, aussi essentielle à la Terre que les autres «sphères» (minérales, liquides, gazeuses) dont lagencement concentrique construit le corps de la planète. Dans lesprit de Teilhard de Chardin, la géobiologie, définie comme «la Science de la Biosphère», saffirmait immédiatement comme autonome. Elle ne risquait pas de «se juxtaposer» dans le même plan, comme une radiation de plus, aux différentes branches de la biologie (paléontologie, écologie, biogéographie), «mais à leur groupe entier elle se superposait comme un principe totalisateur dordre différent, les nouant, les dirigeant, et les concentrant toutes en un seul faisceau», sur un objet qui était spécifiquement le sien: étudier la formation dun continent; Ainsi la géobiologie se proposait-elle détudier l«action organo-plastique» exercée sur les formes animales et végétales par le Milieu dans lequel elles se développaient». Lorientation éditoriale de Teilhard de Chardin était intéressante: « Non pas récolter le plus grand nombre possible de renseignements scientifiques, mais dégager, dans la masse de ce qui se trouve et de ce qui se publie, les éléments significatifs et intéressants pour une vision cohérente de la Biosphère.» Cette volonté de sélectionner les éléments essentiels, de faire un «choix en vue dune synthèse», le conduisait tout naturellement à rejeter la précipitation: «À ses débuts, Geobiologia ne peut et ne veut connaître dautre périodicité que celle indiquée par laccumulation des choses à dire [souligné par nous].» Dans un des articles du premier numéro, on pouvait lire ceci: «...deux points aussi éloignés que sont les Îles Britanniques et larchipel japonais présentent plus de ressemblances fauniques et végétales que nen présentent les îles Bali et Lomback dans larchipel malais, alors quune distance de quelques miles seulement les séparent.» * En 1989 paraissait dans la revue Nature le compte-rendu dune étude faite par un zoologue sur lîle de Jersey. Il y était justement question de cette action organo-plastique du milieu sur les formes vivantes. Pour ce chercheur de Cambridge, ses découvertes faites dans la grotte de Belle Hougue, au nord de lîle, constituaient la première démonstration scientifique de la façon dont les grands mammifères géants de la préhistoire avaient pu évoluer jusquaux petits animaux qui nous entourent, sous leffet dune modification importante du milieu. Car, lors de la dernière période des grandes glaciations de notre ère quaternaire, les énormes variations climatiques ne modifièrent pas seulement la végétation ou le relief des continents, par élévation ou diminution du niveau des mers. Cest toute léchelle des formes de vie animale qui se trouva réduite. Lîle de Jersey na pas toujours été isolée par la mer. Aujourdhui encore, il suffirait que les eaux baissent de huit mètres seulement pour quémerge une langue de terre rattachant lîle au continent. Lors de la dernière période glaciaire, il y a 120.000 ans, Jersey était une presquîle sur laquelle les populations animales arrivaient librement. Or, durant cette période thermiquement instable, une saison chaude de six mille ans sest intercalée. Leau, alors figée en glace, a fondu; le niveau des mers a monté; et pendant ces six mille ans, Jersey est devenue une île, isolant totalement les espèces qui vivaient sur ce bout de terre de celles du continent. Cest pendant cette période de soixante siècles que les cerfs préhistoriques de Jersey sont devenus nains. Sans doute la montée des eaux a-t-elle été considérable pour empêcher les grands cerfs de lépoque, excellents nageurs, de rejoindre le continent. Contraints de sadapter à lhabitat, devenu plus étroit, et à la nourriture, dont la quantité sétait considérablement amoindrie, les cerfs de Jersey, pour survivre à leur nouvelle condition insulaire, évoluèrent donc vers le nanisme: avec leurs trente-six kilos, ils pesaient six fois moins que les mâles continentaux de deux cents kilos. Quand le froid est revenu au bout des six mille ans, rattachant à nouveau lîle au continent, les cerfs nains nont pas survécu. On pense quils ont alors mêlé leurs gênes à ceux de leurs ancêtres, donnant comme résultat le cerf intermédiaire que nous connaissons aujourdhui. * Cet après-midi, jai pris le bus jusquà Jerbourg Point, puis jai longé le sentier des douaniers depuis St Martins jusquà la plage de Moulin Huet, au sud-est de lîle de Guernesey. Il y avait un pommier sauvage, les branches prêtes à craquer sous le poids des fruits. Les poches pleines, jai continué la marche. Il faut senfoncer dans une petite vallée boisée, dont le chemin principal croise Water Lane, avant de déboucher sur une plate-forme doù la vue souvre: le Tas de Pois dun côté, de lautre, la baie de Petit Port. Jai repensé aux tableaux de Renoir: La Côte de Moulin Huet où le peintre, en retrait dans la vallée, naperçoit quun tout petit bout de mer; Baie de Moulin Huet à travers les arbres avec la falaise ocre-rose et les arbres rouges; ou encore Cradle Rock, où, descendu sur la plage, il a peint des silhouettes se baignant dans la mer avec, au second plan, les fameux rochers de la baie. Mais celui qui me parle le plus, cest son Jour de vent à Guernesey. Le tableau a été peint du haut du sentier des douaniers, en regardant vers le Tas de Pois. Le vent du sud-ouest se lit dans le paysage: ondulation des nuages blancs-bleus, mouvement des branches de larbre, agitation des vagues, courtes et saccadées. Renoir passa plus dun mois à Guernesey, à la fin de lété 1883 (il arriva à St-Pierre Port au début de septembre et en repartit le 9 octobre). Il y peignit une quinzaine de toiles, représentant toutes la baie et la plage de Moulin Huet, mais avec des thèmes différents: vues panoramiques du chemin descendant à la baie (le panorama change constamment au fur et à mesure que lon descend le sentier), scènes de groupes de personnages parmi les rochers sur la plage ou encore esquisses des rochers et de la mer. Le choix de Moulin Huet nétait pas un fait du hasard. Dans un article intitulé The Climate of Guernsey (1867), le Dr Sieveking décrivait ainsi les couleurs de la côte: «...sur le versant sud sétend un paysage magnifique qui, dû à la teinte ocre, riche, de la syénite qui compose la falaise du bord de plage, contraste dune manière frappante avec dune part, le vert éclatant des vallées et des sommets de collines et, dautre part, les teintes sans cesse changeantes de locéan». Ainsi le lieu pouvait-il convenir à un peintre attiré, comme létaient les impressionnistes, par les effets datmosphère, les jeux de la lumière et des variations du temps sur le paysage. Les impressionnistes, on le sait, furent les premiers en Occident, à aller planter leur chevalet dehors; car ce qui les intéressait, cétait de capter la lumière, la mobilité, la diversité quelle apportait aux choses de la nature. Rappelons ce que Cézanne disait en 1866: «...tous les tableaux faits à lintérieur, dans latelier, ne vaudront jamais les choses faites en plein air». Loin de porter leur attention sur les détails, cétait leffet global quils voulaient saisir, comme lexplique Renoir dans une lettre de 1882: «Ainsi à force de voir le dehors, jai fini par ne plus voir que les grandes harmonies sans plus me préoccuper des petits détails qui éteignent le soleil au lieu de lenflammer», et dans une autre du 3 novembre 1884: «Quant au fini, ou plutôt au léché, car cest cela que le public veut, je ne serai jamais daccord avec lui.» Lui qui avait peint sa première Baigneuse en 1881, au retour dun voyage en Italie, il fut frappé de trouver à Guernesey cette désinvolture avec laquelle les baigneurs se déshabillaient sur la plage de Moulin Huet. «Jespère rentrer bientôt avec quelques toiles et des documents pour faire des tableaux à Paris, écrivit-il à Paul Durand-Ruel, le 27 septembre 1883. Je me suis trouvé ici sur une plage charmante et sortant complètement de nos plages normandes. Ici lon se baigne dans les rochers qui servent de cabine, puisquil ny a rien autre chose; rien de joli comme ce mélange de femmes et dhommes serrés sur ces rochers [ ]. Jaurai donc une source de motifs réels dont je pourrai me servir [ ]. Rien de plus amusant, en circulant dans ces rochers, que de surprendre des jeunes filles en train de sapprêter pour le bain, et qui, quoique anglaises, ne seffarouchent pas autrement.» Cest à partir de ces «documents» et de ces «motifs réels» que Renoir peindra, dans son atelier parisien, sa Baigneuse assise de 1883-84, où lon retrouve, en arrière-plan, les rochers de Moulin Huet tels que peints dans sa Marine de Guernesey: coups de brosse vifs et fluides qui rendent compte de lassaut incessant des vagues sur les rochers. * «Messieurs, si on venait vous dire: une de vos frontières est menacée; vous avez un ennemi qui, à toute heure, en toute saison, nuit et jour, investit et assiège une de vos frontières, qui lenvahit sans cesse, qui empiète sans relâche, qui aujourdhui vous dérobe une langue de terre, demain une bourgade, après-demain une ville; si lon vous disait cela, à linstant même cette chambre se lèverait et trouverait que ce nest pas trop de toutes les forces du pays pour le défendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette frontière, elle existe, cest votre littoral; cet ennemi, il existe, cest locéan.» Je suis en train de lire ce discours de Victor Hugo, prononcé à la Chambre des Pairs les 27 juin et ler juillet 1848, dans le petit bureau de Hauteville-House (ancien cabinet de toilette dAdèle). «Consolidation et Défense du Littoral» tel en est le titre. Avant de connaître lexil insulaire dans larchipel de la Manche, longtemps déjà, V. Hugo avait fréquenté les rivages de la mer. Et tout particulièrement le «blanc trait» des marins du Pays de Caux: promenades sur la falaise entre Le Tréport et Le Havre; puis dÉtretat à Montivilliers à marée basse, à travers les goémons, les flaques deau, les algues glissantes et les gros galets; séjours à Veules-les-Roses et à Saint-Valéry-en-Caux, où il dit avoir passé huit heures à regarder la mer en colère. Mais aussi voyages en Bretagne avec Juliette Drouet; puis dans le nord de la Belgique, où il marche de longues heures le long du rivage à Ostende: «...cest en se promenant dans les dunes quon sent bien lharmonie profonde qui lie jusque dans la forme la terre à locéan». «Jai, à diverses reprises, passé beaucoup de temps au bord de la mer, précise-t-il dans son discours; jai de plus, pendant plusieurs années, parcouru tout notre littoral de locéan, en étudiant avec le profond intérêt quéveillent en moi les choses de la nature, la question du littoral.» Cette question est à ses yeux de tout premier ordre. Pourtant, et cest ce quil regrette, elle napparaît quasiment jamais dans les délibérations des assemblées et ne semble pas préoccuper les «corps délibérants» sans doute parce quelle allie à une question politique un élément géologique qui leur est étranger. Victor Hugo réclame donc «une grande loi» ayant pour objet de «maintenir, consolider et améliorer la configuration de notre littoral» non pas quelques travaux partiels ici ou là (le court terme, si cher aux politiques), mais des travaux densemble orientés selon «un grand but» et «une grande vue». Les exemples quil donne à la Chambre, pour justifier la nécessité et lurgence de cette loi, V. Hugo les puise dans ce quil a vu au cours de ses marches sur les falaises normandes, et dans ce quil a lu: deux ouvrages de Frissard que jai retrouvés dans sa bibliothèque de Hauteville-House et qui lui sont dédicacés: Histoire du port du Havre (1837) et Notes prises au Cours de Ports de Mer (École Royale des Ponts et Chaussée, session 1844-45). «Limmense falaise, qui commence à lembouchure de la Somme et qui finit à lembouchure de la Seine, est dans un état de dégradation perpétuelle»; «Étretat sécroule sans cesse»; «le Bourgdault avait deux villages il y a un siècle, le village du bord de la mer, et le village du haut de la côte; le premier a disparu». Sil faut, explique Victor Hugo, des milliers dannées à laction atmosphérique pour démolir une muraille comme les Pyrénées, très peu de temps est nécessaire aux flots de la mer pour dégrader une côte: «...un siècle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans, quelquefois un coup déquinoxe». À «la dégradation de nos dunes et de nos falaises», Hugo ajoute le problème de lenvasement des ports, et particulièrement du port du Havre: «...les courants de la Manche sappuient sur la grande falaise de Normandie, la battent, la minent, la dégradent perpétuellement; cette colossale démolition tombe dans le flot, le flot sen empare et lemporte; le courant de locéan longe la côte en charriant cette énorme quantité de matière, toute la ruine de la falaise; chemin faisant, il rencontre Le Tréport, Saint-Valéry-en-Caux, Fécamp, Dieppe, Étretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il les encombre et passe outre». Arrivé au cap de la Hève, le courant rencontre la Seine. «À lendroit précis où les deux courants se rencontrent, devant le Havre même, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense édifice se bâtit, une construction invisible, sous-marine, une sorte de cirque gigantesque qui saccroît tous les jours, et qui enveloppe et enferme silencieusement le port du Havre.» Après avoir examiné les causes qui provoquent la démolition du littoral, à savoir, le choc de la vague, et analysé ce quest la force de la vague, Victor Hugo propose la construction généralisée de brise-lames, selon le modèle inventé par un Anglais, le capitaine Taylor, et quil avait pu voir en juin 1836 lors dun voyage à Saint-Malo. «Vous pouvez arrêter la dégradation de vos côtes, lance-t-il aux pairs de France. Le choc de la vague est le danger, le brise-lames serait le remède.» Si ce discours ne semble pas avoir été suivi deffets, il nest cependant pas resté lettre morte. Victor Hugo le reprend, quelques dix années plus tard, pour écrire le premier chapitre de LArchipel de la Manche, introduction géologique, géographique, historique, linguistique des Travailleurs de la Mer. «LAtlantique ronge nos côtes. La pression du courant du pôle déforme notre falaise ouest. La muraille que nous avons sur la mer est minée de Saint-Valery-sur-Somme à Ingouville, de vastes blocs sécroulent, leau roule des nuages de galets, nos ports sensablent ou sempierrent. Chaque jour un pan de la terre normande se détache et disparaît sous le flot. Ce prodigieux travail, aujourdhui ralenti, a été terrible. Il a fallu pour le contenir cet éperon immense, le Finistère. Quon juge de la force du flux polaire et de la violence de cet affouillement par le creux quil a fait entre Cherbourg et Brest. Cette formation du golfe de la Manche aux dépens du sol français est antérieure aux temps historiques. La dernière voie de fait décisive de locéan sur notre côte a pourtant date certaine. En 709, un coup de mer a détaché Jersey de la France. Dautres sommets des terres antérieurement submergées sont, comme Jersey, visibles. Ces pointes qui sortent de leau sont des îles. Cest ce quon nomme larchipel normand.» Par ailleurs, il gardera toujours une fascination pour les brise-lames, comme le prouvent deux de ses dessins: Brise-lames à Jersey, peint à lencre brune et noire dans les années 1852-55, et cet autre, daté du 13 janvier 1865, où Hugo écrivit: «...gros temps, lextrémité du brise-lames à Guernesey, vu de mon look-out». * Je viens de passer deux bonnes heures à lire les Poësies françaises et guernesiaises de Métivier, un poète local du XIXe siècle, passionné détymologie et fervent défenseur de la langue guernesiaise. Son Dictionnaire franco-normand de 1870 signale lorigine de bon nombre de mots composant lidiome guernesiais, quils proviennent du celtique, du gaulois, du latin, du tudesque, de la langue grecque ou hébraïque. Jétais dans le look-out, assise sur lun des divans où V. Hugo mettait à sécher ses feuilles tout juste écrites. Japercevais au loin (la visibilité était bonne) lîle de Herm, où plusieurs fois je suis allée, prenant le bateau à lait au petit matin. Hugo disait de Herm que cétait «un eremos», un ermitage, selon une étymologie grecque imaginaire. En fait le mot vient de lancien breton par lintermédiaire dune communauté monastique qui, suivant saint Magloire, était venue sinstaller à Sercq au milieu du sixième siècle. Derrière Sercq, japercevais Jersey, dont le nom, comme ceux de Guernesey ou dAlderney, vient du scandinave (ey pour île). Ainsi Jersey: lîle de Geirr, Guernesey: lîle des gron ou pins et Alderney: aurin-ey, lîle de la laisse de vase. Le vent (énne bouratchie dvent: un coup de vent) na cessé de sinfiltrer par les fenêtres, aussi peu hermétiques que du temps de Hugo! Et je suis tombée sur ce petit poème, qui convient parfaitement, me semble-t-il, au lieu et au moment. Il sintitule «Le bénit ptit racoin»: Un bénit ptit racoin, mes livres dans
leux nic,
(1) Dans la région d'Erquy, dans les Côtes d'Armor, le «plein» correspond au plein de la mer, c'est-à-dire la marée haute aux périodes de vives-eaux. «Courir le plein» signifie donc parcourir la laisse de haute-mer à l'époque des grandes marées (et particulièrement celles, tempêteuses, d'équinoxe) pour récolter ce que le flot y a déposé: bois flottés, coquillages, etc. On dit d'ailleurs «écumer le rivage», ou encore, à Guernesey, «battre la maraïe». (2) Poème de Métivier que lon
pourrait traduire ainsi :
|