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PERSPECTIVES
OUVERTES
Biologie, sociologie, géopoétique Kenneth WHITE |
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Si lon traverse les jardins du Luxembourg à Paris, de Montparnasse au Quartier latin en suivant lallée centrale, un peu avant darriver au grand bassin et à la pelouse qui sétend devant le Sénat, on tombe sur la statue élevée en 1906 par la Société déconomie sociale pour commémorer le centenaire de la naissance de Pierre Guillaume Frédéric Le Play. Sur une face du socle on peut lire une liste des fonctions sociales assumées par Le Play: commissaire, à plusieurs reprises, dexpositions universelles, sénateur de la République, sur lautre, les titres de ses ouvrages: Les Ouvriers européens, La Réforme sociale, La Constitution essentielle de lhumanité Pourquoi sarrêter ainsi à la statue de Le Play? Cest que Le Play a exercé une grande influence sur la pensée et la pratique dun biologiste, urbaniste, éducateur et activiste culturel dorigine écossaise, Patrick Geddes, dont les idées et les actes constituent, me semble-t-il, une approche de plus du champ et du projet géopoétiques. vant de parler plus précisément de Geddes, évoquons la vie, luvre, la pensée de Le Play. Frédéric Le Play naquit le 11 avril 1806 dans un petit bourg, Rivière Saint Sauveur, près de Honfleur, en Normandie. Élève brillant au collège du Havre, il se trouva très vite sur le chemin de lÉcole polytechnique de Paris. Après des études intensives en mathématiques, chimie et géologie, il sortit de lÉcole premier de la promotion des Mines. Cest en tant quingénieur des mines quil parcourut la Belgique, lAllemagne, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Suisse, lItalie, les Provinces danubiennes, la Hongrie, la Turquie, la Grande-Bretagne, lEspagne, la Russie voyageant le plus possible à pied, et prenant des notes (géologiques, sociales, économiques) à tout bout de champ. À son premier voyage, en Allemagne, surtout dans la région du Hartz, il couvrit, à pied, six mille huit cents kilomètres, faisant parfois quatre-vingts kilomètres par jour, à la vitesse de huit minutes trente secondes le kilomètre. Amoureux de la précision, comme on vient de le constater, il savait aussi affronter des situations techniques et humaines difficiles. En 1833, rentrant dEspagne sur un cargo dont le capitaine était fou et léquipage ivre mort en permanence, il prit le commandement du bateau, fit le point et amena le bateau à bon port. En Russie, après une étude approfondie de terrains carbonifères situés entre la mer Caspienne et la mer dAzof, il réforma de fond en comble les techniques dextraction et de préparation locales prospectant, par la même occasion, des mines dargent, de cuivre et de fer dans lOural. Au moment de la Première Exposition universelle, qui se tint au Crystal Palace à Londres en 1851, il fut membre du jury pour le concours des outils dacier et de la coutellerie profitant encore une fois de loccasion pour établir un rapport économique et social sur une famille ouvrière anglaise (inclus plus tard dans son livre Les Ouvriers européens). Il fut commissaire général de la Deuxième Exposition universelle, tenue à Paris en 1856 dans le palais de lIndustrie, aux Champs-Élysées. Lorsque la Troisième Exposition universelle eut lieu à Londres en 1862, Le Play fut commissaire de la section française. En 1867, il fut le principal organisateur de la Quatrième Exposition universelle, qui eut lieu à Paris. À cette occasion, il élabora un système ingénieux de voies rayonnantes et de zones concentriques afin de donner au spectateur une vue globale de la production mondiale: le long des voies rayonnantes, on pouvait voir tous les produits de telle ou telle nation; tandis que les zones concentriques permettaient létude comparative dun même produit dans le monde entier. Cette exposition fut installée sur le bord de la Seine, entre le pont Royal et le pont dIéna. Afin de transporter les visiteurs dun point à lautre, Le Play eut lidée dorganiser un service de bateaux: cest lorigine des bateaux-mouches. Tout en organisant des expositions, tout en voyageant de lieu en lieu en prenant, inlassablement, des notes, Le Play enseigna la métallurgie à lécole des Mines à Paris, avant doccuper une chaire déconomie politique au Collège de France. Vers la fin de sa vie, il habitait au n° 6, place Saint-Sulpice, se levant tous les jours à six heures du matin et travaillant régulièrement dix à douze heures par jour dans une grande pièce quil maintenant scrupuleusement à une température comprise, très précisément, entre 14° et 15°, et qui avait une belle vue sur la place. Du point de vue de la géopoétique urbaine, ou de lurbanisme géopoétique, on peut dire que deux séries dimages stéréotypées (auxquelles la réalité superficielle correspond parfois) couvrent la réalité profonde de Paris: dun côté, celles dune ville révolutionnaire et sanguinaire; de lautre, celles du «Gay Paree». On peut facilement oublier que Paris a toujours été un lieu dexpériences sociales, politiques, économiques. Jeune homme, Le Play assistait volontiers aux réunions dun phalanstère saint-simonien, à Montmartre, habitude qui lui valut une condamnation par la Haute Cour. Il risquait la guillotine, mais fut pardonné, et exilé aux États-Unis. Il profita de cet exil américain pour rédiger des rapports sur la condition sociale, industrielle et économique des États-Unis, quil envoya au Journal des Débats. Fervent de la communication intercontinentale, il proposa la construction de canaux au Panama et au Nicaragua; il fut le premier aussi à parler dun tunnel sous la Manche Avec Le Play, nous avons affaire à un esprit libre, précis et aventureux, capable à la fois dextravagance (aller rapidement dun domaine à lautre, ouvrir un éventail de possibilités, avancer des concepts fertiles, élargir les conceptions du monde) et dexactitude (ni accumulation de chiffres insignifiants, ni «flou artistique»). Sur le plan socio-politique, si la pensée utopiste lavait un moment attiré, il allait abandonner ces concepts lourds et faciles que sont Utopie et Révolution (que de constructions inutiles, que dagitation stérile, que dentreprises meurtrières!), sans nourrir une quelconque nostalgie pour je ne sais quel ancien régime, sans senliser non plus dans le statu quo. Que restait-il donc? Disons: des études de première main, une méthode terre à terre, une sociologie expérimentale, un art social appliqué. En 1856, Le Play fonda la Société déconomie et de sciences sociales, qui se transforma rapidement pour devenir la Société internationale des études pratiques déconomie sociale. Cette société, fondé sur létude du Lieu, du Travail et de la Famille, saccompagnait de tout un réseau dorganismes locaux, connus sous le nom dUnions pour la paix sociale. Le Play y voyait une école de progrès social. Là où Auguste Comte élaborait une classification historique des sociétés, là où Durckheim mettait laccent sur le comportement social et institutionnel, Le Play sattacha à lindividu. Mais lindividu, disait-il, existe au sein du groupe. Ces groupements peuvent être de divers types: atelier, association, province, État, séminaire mais lunité de base pour tous, cest la famille. La sociologie leplayienne étudie la famille, et en particulier la famille ouvrière, celle-ci représentant pour lui la ligne de base. Le Play distingue trois types de familles: la famille patriarcale (rassemblée sous lautorité dun père et autour de lui); la famille-souche (les fils et les filles la quittent, la retrouvent dans tous les cas, elle reste une référence); la famille instable (sans héritage consistant, dénuée de cohérence, informe et agitée). Pour ce qui est de la méthode, puisque Le Play se méfie des systématisations théoriques et de la statistique, puisquil tient à éviter les généralisations précoces, il se tourne vers la monographie. Fondée sur lobservation directe et sur des questionnaires concernant lenvironnement, les croyances, lidéal de vie, les murs, lemploi, les occupations, le budget, les moyens dexpression, etc., la monographie leplayienne sefforce de sonder avant de fonder. Elle a ses limites, mais elle ouvrait un champ dinvestigation. Certains des disciples de Le Play allaient mettre ses idées en pratique, en développant parfois à la fois sa typologie et sa méthode. Cest ainsi que Butel, dans sa monographie de la vallée dOssau, se demande, nouvelles observations à lappui, si la famille pyrénéenne est vraiment une «famille souche», comme avait prétendu Le Play. Quant à Henri de Tourville, travaillant daprès une idée encore latente dans le texte Les ouvriers européens, il allait développer la notion dune «formation famille particulariste». Dans cette formation, que les fils et les filles vont quitter afin de trouver leurs voies personnelles, laccent est mis sur linitiative individuelle. À la suite de Le Play et de Tourville, Edmond Demolins allait faire une distinction entre la formation «communautaire» (dépendance vis-à-vis de la collectivité, de lÉtat) et la formation «particulariste» (où le groupe est secondaire par rapport à lindividu), en insistant sur le fait que la formation particulariste ne signifie pas un individualisme forcené, puisque le particulariste peut décider, en toute autonomie, de fonder ou de saffilier à une association à la condition, bien sûr, que lassociation soit fondée sur la dynamique individuelle. Afin de développer et de répandre lidée particulariste, Demolins fonda en 1899 lÉcole des roches. En tant que géographe, il avait tendance à insister (mais sans en faire un déterminisme absolu) sur linfluence que lenvironnement géographique peut exercer sur le développement de lindividu. Sur cette ligne-là, on trouve des études sur tel ou tel type familial ou régional: par exemple, Le Paysan des fjords de Paul Bureau. Dautres études portaient plus particulièrement sur léconomie, prévoyant lessor dune économie qui ne serait ni individualiste, ni collectiviste, mais fiscale celle que nous connaissons actuellement. En un mot, de la synthèse originelle de Le Play: «Lieu, Travail, Famille», et au moyen de sa méthode monographique, surgissait tout un corpus détudes portant sur la structure sociale, lenvironnement géographique et les systèmes déconomie. Cest ici quentre en scène Patrick Geddes. À lâge de vingt ans, en 1874, Geddes avait quitté son lieu natal, la petite ville de Perth, pour faire des études de botanique à luniversité dÉdimbourg. Il lui suffit dune semaine pour se rendre compte que la méthodedenseignement alors en vogue dans cette matière («apprendre par cur des listes de plantes momifiées») ne lui convenait pas du tout, et il rentra chez lui, pour marcher sur les collines, lire des livres et réfléchir. Cest quelque temps plus tard seulement quil eut loccasion de partir suivre les cours de biologie de T. H. Huxley à Londres. Huxley était lhomme quil lui fallait: savant, auteur, inspirateur. Voici quelquun qui prononçait des conférences publiques sur des thèmes aussi provocants pour lépoque que «Lhomme et les autres animaux», où il se moquait ouvertement de tous les fondamentalismes, et qui écrivait des livres où il abordait des questions aussi générales que La place de lhomme dans la nature (1863). Et Huxley savait aussi enseigner: autant Geddes sétait jusque là ennuyé dans le contexte de lenseignement, autant, maintenant, il était enthousiaste. Dans un essai, «Huxley éducateur», il dit que les cours de Huxley portaient, certes, sur la biologie, mais dune manière très large, et que, dune manière expressive, il ouvrait en fait des perspectives sur «la physiologie générale de la Nature lécologie.» Quant à Geddes lui-même, il sintéressait de plus en plus à la frontière entre la plante et lanimal, telle quon la voit, par exemple, dans les «cellules jaunes» des radiolaires. Ses études avançaient bien, mais sil appréciait Huxley, il appréciait nettement moins Londres, et très tôt il avait annoncé que, le moment venu, il irait poursuivre ses études «sur le Continent». Après avoir vainement essayé de le garder auprès de lui, en le faisant nommer à un poste au University College de Londres, Huxley prit le parti, au printemps 1877, de lenvoyer à Roscoff, en Bretagne, où le professeur Lacaze-Duthiers de la Sorbonne avait fondé une station de biologie marine. Geddes y retourna lété 1878, afin dapprofondir ses recherches sur un certain ver primitif que lon trouve sur les plages bretonnes. Il suivit alors le professeur Lacaze-Duthiers à Paris, où il publia, en français, son mémoire: «Sur la chlorophylle animale et la physiologie des planaires verts», tout en suivant les cours de Lacaze-Duthiers à la Sorbonne, ainsi que celles de Wurtz et de Gautier à lÉcole de médecine. En France, dune manière générale, et à Paris en particulier, Geddes était comme un poisson dans leau. Il ne tarissait pas déloges. Dans un manuscrit, «Étudiant à Paris», il écrit ceci: «Luniversité et la ville étaient chacune plus riche en impressions, en expériences et en impulsions que tout ce que javais connu jusqualors [ ] Il y avait lénergie et la générosité de Lacaze et des autres professeurs. Il y avait lintensité surhumaine de Pasteur. Le vieux patriarche Chevreul lui aussi (à quatre-vingt-dix ans, il dirigeait toujours le Jardin des plantes) reste extraordinairement vivace dans mon souvenir. Jamais je ne pourrai dire dune manière adéquate ma reconnaissance [ ] Et quelles conversations informées et vives partout! Il y avait également Ernest Renan. Je nai assisté quà une seule de ses conférences, mais elle a suffi pour me donner une idée de ce que peut être un esprit puissant, divers et subtil. Cétait pour moi un moment de renouvellement total.» À maintes reprises, dans ses lettres et au cours de conférences (je pense en particulier à une conférence prononcée en 1910 à Chicago: «La vraie France»), Geddes revint sur ce thème. Les éléments quil appréciait par-dessus tout dans la culture française étaient: une liberté morale, une vivacité intellectuelle et une éthique de laction. «Quapprend-on de plus à Paris? Eh bien, que sa clarté desprit qui na pas son égale ailleurs dans le monde et son excellence artisanale se sont développées en suivant un seul précepte: faire une bonne journée de travail. Car Paris, il faut le dire, est la plus travailleuse des grandes villes.» À partir de son premier contact, Geddes navait de cesse dessayer de renouveler les vieux liens intellectuels et culturels entre lÉcosse et la France. En 1900, dans le sillage de lExposition universelle à Paris, il réussit à créer une «assemblée internationale», où figuraient entre autres Pasteur et Renan, dans le but de faire renaître le vieux Collège des Écossais de la rue du Cardinal-Lemoine. À partir de 1924, cette idée de fonder un nouveau Collège des Écossais devenait une obsession. Il put à un moment donné acquérir une maison située à Assas, à quelques kilomètres de Montpellier, qui lui semblait le lieu idéal pour son projet: «Collège des Écossais, garrigue des Brusses, Montpellier, Hérault, France». Le collège serait situé géographiquement entre la station météorologique de lAigoual, dans les Cévennes, et la station de biologie marine de Sète. De plus, il serait en rapports intellectuels étroits avec des centres de culture et des sociétés savantes à Arles, Nîmes, Avignon, Tarascon, Béziers et Narbonne. Et le contact serait permanent entre le Collège des Écossais (ni une coterie, ni un parti, mais «un groupe évolutionnaire») et, par exemple, lÉcole darchéologie des Eyzies et lÉcole régionale de la Dordogne, dirigée par Paul Reclus, le fils dun de ses vieux amis, lethnologue Élie Reclus, frère du géographe Élisée Reclus. Autour du Collège des Écossais, Geddes envisageait un Collège des Américains, un Collège des Indiens en fait un collège pour tous les groupements humains de la planète. Rassemblés là, dans «la région incomparable du Languedoc», ils feraient de lendroit «un croisement de routes, un point stratégique du savoir et de la culture», capables à la longue, de créer léquivalent de la vieille culture occitane Pour Lewis Mumford, disciple de Geddes, auteur de La culture des villes (1938), ce projet était «un éléphant blanc», cest-à-dire un rêve extravagant. Eh bien, vive les éléphants blancs! Sans eux, le monde serait plus pauvre, et nettement moins intéressant. Mais, rêves et projets à part, revenons au cheminement existentiel et intellectuel de Geddes. Cest au moment où une carrière de biologiste, qui promettait dêtre brillante, souvrait devant lui quune rupture se fait dans sa progression. Il semble quil abandonne la biologie. Labandon, en fait, nétait que superficiel lannée même avant sa mort, il publie, en collaboration avec J. Arthur Thomson, Life: Outlines of General Biology («La vie: esquisse de biologie générale»). Mais il est vrai quautour de 1878, 1879, le champ de ses intérêts et de ses activités se complexifie et quà la place dune recherche sectorielle, quelque chose de plus large, de plus difficilement définissable, sinstalle. Il y a à cela deux raisons: lune dordre technique, lautre dordre intellectuel. Dans la famille Geddes, une certaine faiblesse oculaire était fréquente, faiblesse accentuée chez Patrick par des mois dintense travail au microscope. Ajoutez à cela la luminosité aveuglante du plateau mexicain, où Geddes se trouvait en 1879, chargé dune mission géologique, botanique et zoologique. Le résultat fut une cécité temporaire, qui exigeait dix semaines de convalescence dans une obscurité totale. Cest à ce moment-là quen tâtant le cadre et les barreaux dune fenêtre Geddes eut lidée de ses «machines à penser»: ces grilles (à neuf cases, pour commencer), ces schèmes graphiques qui allaient lui permettre de mettre en rapport et de coordonner des éléments dinformation et de pensée divers. Par exemple, en mettant LIEU dans la première case dune grille de neuf cases, TRAVAIL dans la cinquième, et GENS dans la neuvième, et en complétant la case un par les cases deux et trois qui ajoutent à LIEU les autres facteurs, et ainsi de suite, on obtient un schéma complexe de la vie pratique où lon voit à luvre la géographie, lanthropologie et léconomie:
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