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LE
DESERT ET LIMAGINATION COSMO-POETIQUE |
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Pourtant limagination a pu aussi être appréhendée, à lépoque de la Renaissance, dans divers courants théurgiques, jusquà Novalis et Jung, comme une activité de résonance totale du sujet avec le dehors, le milieu, la Nature, le Cosmos. De même, pour G. Bachelard, toute psychologie de lhomme imaginant doit commencer, pour remonter aux sources cosmopoétiques de lêtre, par les images naturelles, «... celles que donne directement la nature, celles qui suivent à la fois les forces de la nature et les forces de notre nature, celles qui prennent la matière et le mouvement des éléments naturels, les images que nous sentons actives en nous-mêmes, en nos organes»(1). Limagination a donc, outre son versant qui plonge dans linconscient, une dimension, une valence cosmique, non parce quelle se greffe seulement sur des éléments ou des lieux de la nature, mais parce quelle agit comme un médium, quelle fait vivre les images dans un espace ni intérieur ni extérieur, où les figures du dehors et du dedans se mêlent, se nouent, semboîtent, se retournent les unes dans les autres. Le cosmos nest plus seulement alors un spectacle, il devient un monde de formes et de forces dont le retentissement en nous, à travers limage, nous insuffle la vie et nous entraîne vers une participation intégrative: limagination se présente ainsi comme un moyen pour affronter lexistence et pour persévérer dans notre être: «lhomme a besoin dune véritable morale cosmique, de la morale qui sexprime dans les grands spectacles de la nature pour mener avec courage la vie du travail quotidien. Toute lutte a besoin, en même temps, dun objet et dun décor»(2). Limagination ne se réduit donc pas à des impressions en provenance du monde dont elle ferait varier le kaléidoscope, ni à des expressions détat dâme qui se projetteraient sur des fragments de la Nature; elle est sous un certain angle une rythmique psychique dextases et den-stases, qui se cristallise en une véritable syncrasie du Moi-Non-Moi. Comment, et à quelles conditions, pouvons-nous dès lors accéder à cette imagination cosmophore, nous installer dans cette interface où le sujet sympathise avec le cosmos? Il existe sans doute des dispositions, des intentionnalités, des vécus propres qui libèrent le Moi des pesanteurs psychologiques, introspectives, et donc des processus didentification et de projection qui lenferment dans le solipsisme. Ne peut-on pas alors émettre lhypothèse que limagination cosmique ne saurait être activée que si le sujet se déprend dun rapport au monde commandé seulement par lattraction-affrontement ou par la répulsion-exclusion? Nous ne pouvons, dès lors, espérer libérer en nous limagination géo-poétique que si nous sommes disponibles pour un certain pathos, qui nest plus réceptivité aux accidents de la subjectivité, mais accueil sensible de luni-totalité du monde. Pour tenter de cerner phénoménologiquement cette puissance imaginatrice, par laquelle nous sortons de nous-mêmes, sans nous perdre dans les choses, et accédons à ce tiers-état où le monde et le Moi sirréalisent pour entrer dans un nexus de troisième type, on peut se proposer dexplorer limagination minérale, celle qui nous fait entrer dans une lithosphère. On peut espérer ensuite en tirer les leçons pour mieux cerner, spectrographiquement, la teneur de ce mode poético-imaginatif de lêtre-au-monde du Moi. 1. LA PORTE ÉTROITE DE LA LITHOSPHÈRE Lattirance onirique pour les espaces minéraux est archaïque, protéiforme, et réglée par une série de valorisations spontanées que lon retrouve, verbalisées, systématisées dans la symbolique des pierres. Que le minéral soit lilliputien sous forme dun caillou ou dun cristal ou gullivérien comme dans les paysages désertiques, il dispose du pouvoir de nous installer dans une dynamique psychique marquée par lexpérience dune dévitalisation. En ce sens, lunivers géologique est lopposé de lunivers végétal et animal, cest-à-dire des manifestations de la croissance, de la fécondité, de la vitalité. Lexpérience du milieu minéral nous confronte à une dénudation de la nature, à linversion des formes du vivant. Champs de pierres, sables, rochers sont autant de manifestations dune terre «pelée», écorchée, qui a perdu sa couverture végétale, le manteau de son biotope, qui sépare les profondeurs du sol du ciel. Le minéral cest à la fois la trace dune violence, celle qui par le vent, la pluie, a érodé la terre, la mise à nu, et la mise au jour dune fondation, celle de linertie de la matière qui soppose aux cycles incessants de génération et de corruption qui caractérisent le végétal et lanimal. Le géologique est inséparable dune régression vers un proto-espace, vidé du grouillement des formes vivantes. Comment entrer dès lors en phase avec cette organisation étrange, par quelles voies parvient-on à y déployer limagination lithognomique? Un premier rapport sensitivo-onirique se découvre dans la poétique du mouvement de celui qui traverse lespace minéral et qui sy enivre de sensations prométhéennes de domination. Ainsi il existe un imaginaire du désert minéral, dont le prototype est celui de la littérature du conquérant. Le psychisme se nourrit alors dun pathos suscité par lespace illimité, le vide, qui donnent à sentir lintensité de la liberté. Celui qui affronte le minéral en héros y trouve le ressort donné par la solitude, lélan provoqué par labsence dêtres vivants. Mais il ne fait alors que traverser lespace, sétourdir à sa surface, en suivant les lignes droites des chemins quil a préalablement dessinés pour en sortir à nouveau. Mais on peut aussi pénétrer et sinstaller dune autre manière dans le monde minéral, ce qui va faire naître un autre rapport au monde. Faire halte dans lunivers des pierres, sy retirer, cest à linverse se défaire de toute volonté humaine, éprouver jusquà loppression un espace informe, chaotique, un vide angoissant qui vous fait perdre tous les repères intérieurs. Lespace des pierres et du désert nous fait alors approcher de la mort, de la minéralisation, de la décréation de soi. Le reflux de la vie extérieure saccompagne dune hémorragie de la vie intérieure. On se vide, on séternise dans la morne répétition, on se fossilise. La décréation de soi, qui est aussi une mortification, devient ainsi propice aux vertiges, aux délires, aux embrasements des sens. Expérience réelle ou légendaire des anachorètes ou des stylites pour qui lunivers des pierres se transforme en monstres dévorants, en fantasmes provocants, suscitant en réponse lintensité insoutenable des désirs ou leffroi glacé des menaces. Le minéral nest plus synonyme de liberté mais dagression, daliénation, de torture. Le corps meurtri par le jeûne ou par la brûlure du soleil ou du froid devient repaire dimageries diaboliques contre lesquelles lilluminé use ses dernières forces, telle Marie dEgypte décrite par Jacques Lacarrière: »Marie prie. En plein soleil, les bras en croix. Devant elle, un horizon surchauffé qui ne cesse de trembler, démettre des cristaux mouvants, fluctuants où le moindre accident du relief apparaît irréel, dévié comme sil se heurtait à une substance différente, comme si lair au-dessus du sol avait acquis la densité et la limpidité des anges. »Marie prie depuis des heures en plein midi. Elle redevient cet oiseau des sables, alourdi de fixité, dobstination, cet oiseau oscillant sous les bouffées dair embrasé, comme sur le seuil dun impossible envol. La sueur ruisselle. Les bras tremblent de plus en plus. Une fois déjà elle est tombée. Elle sest relevée. Elle a repris la pose crucifiée. Puis elle est retombée. Chutes. Relevailles. Rester debout à tout prix. Au moins jusquà la nuit. Malgré la sueur, les tremblements, les bras et les épaules ankylosés. Malgré les jambes, devenues stalagmites ardentes doù suinte la sueur. Malgré la narcose qui gagne peu à peu son corps. Ses oreilles se mettent à bourdonner. En elles une confusion assourdissante: rumeurs deaux vives, de foule, martèlements de pas, surtout martèlements de pas, vrombissements de milliers dinsectes et, parmi tous ces brouhahas, une voix qui revient, impérieuse, une voix qui...» (3) Dans ces deux styles de relation au paysage, limagination manque dune certaine manière le cosmos et reste étrangère à cette transfiguration des matières et des formes par laquelle on atteint vraiment la syncrasie ontocosmique. Pourtant lespace minéral, plus peut-être que dautres, se prête à ce que Marcel Jousse nomme un re-jeu, cest-à-dire ni une identification ni une projection, mais un mimétisme, où le corps et lesprit deviennent, par symbiose rythmique, comme le sable, la pierre ou le rocher. Comment se développe alors cette désertification imaginale, qui signifie que le Moi et le monde se répondent, fusionnent dans une iconosphère lithique? On ne peut sans doute accéder à la plénitude du minéral quen trouvant une porte dentrée, en en formant une vision qui nous le révèle dans son être et pas seulement dans son apparence, dans sa totalité polysémique et pas seulement dans sa manifestation partielle et accidentelle. Le cosmos minéral entre dans la sphère géo-poétique dès lors que se développent une nouvelle perception, un nouveau regard, une nouvelle ouïe, un nouveau toucher. Alors les pierres deviennent des paroles, des visages, des organes, dabord étrangers, étranges, puis progressivement apprivoisés, des êtres proches, familiers, des statues, des totems, des châteaux et des villes, bref un monde qui nous reçoit, un espace que lon reconnaît. Alors seulement nous consonons, compatissons avec la nature, qui à son tour nous réunit à elle, nous fait participer à sa vie intérieure. Comme lévoque Saint-Exupéry: «Echoué ainsi une autre fois dans une région de sable épais, jattendais laube. Les collines dor offraient à la lune leur versant lumineux, et des versants dombre montaient jusquaux lignes de partage de la lumière. Sur ce chantier désert dombre et de lune, régnait une paix de travail suspendu, et aussi un silence de piège, au cur duquel je mendormis. »Quand je me réveillai, je ne vis rien que le bassin du ciel nocturne, car jétais allongé sur une crête, les bras en croix et face à ce vivier détoiles. Nayant pas compris encore quelles étaient ces profondeurs, je fus pris de vertige, faute dune racine à quoi me retenir, faute dun toit, dune branche darbre entre ces profondeurs et moi, déjà délié, livré à une chute comme un plongeur. »Mais je ne tombai point. De la nuque aux talons, je me découvrais noué à la terre. Jéprouvais une sorte dapaisement à lui abandonner mon poids. La gravitation mapparaissait souveraine comme lamour. »Je sentais la terre étayer mes reins, me soutenir, me soulever, me transporter dans lespace nocturne. Je me découvrais appliqué à lastre, par une pesée semblable à cette pesée des virages qui vous appliquent au char, je goûtais cet épaulement admirable, cette solidité, cette sécurité, et je devinais, sous mon corps, ce pont courbe de mon navire.» (4) Ainsi limagination tellurique nous permet dêtre aspiré vers un être nouveau, moins humain, plus élémentaire, plus archaïque, puisquil nest plus séparé du cosmos; et à linverse le cosmos perd sa naturalité inassimilable pour devenir anthropo-cosmos. Dans cette rêverie de troisième type sactualise une reliance inédite, où Moi et Non-Moi se touchent, sépousent pour ne plus faire quune uni-totalité. 2. ÉLÉMENTS DUNE IMAGO-LOGIE COSMOPHORE Cette triple imagerie de la rêverie du minéral nous met en présence des obstacles propres à un onirisme cosmique et permet de poser quelques éléments fondateurs dune imago-logie des tropismes cosmiques. Le désert peut nous servir alors à élucider les processus subtils de la géo-poétique, qui est bien autre chose quune poétique de la terre. Dabord «limagination matérielle» ne peut être activée que dans le sillage dune autre relation perceptive au monde que celle léguée par les pulsions adaptatives. Le cosmos nest pas seulement lécran de nos désirs, ni le substrat de nos fantasmes, encore moins le fournisseur dimages réalistes, mêlées de souvenirs ou de savoirs, fussent-ils symboliques. Pénétrer dans la cosmosphère exige une expérience des sens qui sorigine en ce point nodal où lintérieur et lextérieur mettent fin à leur souveraineté, où lesprit et les choses sont délogés de leur autarcie. Alors seulement prend corps ce que M. Merleau-Ponty nomme le «chiasme perceptif», cest-à-dire linterversion du dehors et du dedans: le Cosmos pénètre dans le sujet et le sujet se prolonge dans le monde. Limagerie se déploie alors sur cette ligne de crête subtile où le corps ne fait plus séparation mais pont, reliance, où le corps se dilate en devenant connaturel aux formes extérieures, et où les formes extérieures accèdent à une texture psychique. Il se produit alors une perception originaire, préréflexive, doù sont expulsées toutes les frontières, les hétérogénéités, les différences substantielles. Limaginarisme cosmique nest alors rien dautre que cette perception où le sujet et lobjet échangent leur emplacement et forment un nud si serré que le fil et la trame ne peuvent plus être défaits. «Puisque la vision est palpation par le regard, il faut quelle aussi sinscrive dans lordre dêtre quelle nous dévoile, il faut que celui qui regarde ne soit pas lui-même étranger au monde quil regarde. Dès que je vois, il faut (comme lindique si bien le double sens du mot) que la vision soit doublée dune vision complémentaire ou dune autre vision: moi-même vu du dehors, tel quun autre me verrait, installé au milieu du visible, en train de le considérer dun certain lieu... Celui qui voit ne peut posséder le visible que sil en est possédé, sil en est, si par principe, selon ce qui est prescrit par larticulation du regard et des choses, il est lun des visibles, capable, par un singulier contournement, de les voir, lui qui est lun deux.»(5) Dans un second temps on doit se rendre alors à lévidence que limagination cosmophore, qui triomphe de lobjectivation du monde extérieur, abandonne également la position en creux de la subjectivité. Imaginer nest plus laisser la subjectivité envahir les choses, mais au contraire reconnaître dans les choses les plis du psychisme. Les figures imaginales, plus quimaginaires au sens habituel de représentations irréelles et fictionnelles, ne sont pas inventées par le sujet, mais extraites du monde pour être approchées dans leurs linéaments, leur logique serpentine, leur morphologie secrète. Dès lors limagination ne superpose pas au cosmos ses propres uvres, ses fantasmagories, mais se laisse entraîner par les structures matérielles pour les porter à leur assomption totale. Dans le désert, grains de sable, arêtes de pierres, protubérances de rochers, mais aussi stridence du vent, ou musique des pas, sont portés à incandescence, pour devenir lépure des architectures et des événements qui sous-tendent le sol de notre être. Limagination rencontre alors les arcanes du cosmos et du Soi originaire, qui sont par elle libérés de leur être-là immémorial et appréhendés dans leur épure matricielle. En suivant, comme R. Caillois, les figures des pierres, nous accédons à un ordre qui nest que lenvers étalé, visible, de lécriture qui suture notre être. «Dans certaines traditions orientales, une illumination peut sourdre de la merveille procurée par la forme ou le dessin dune racine noueuse, dune roche, dune pierre perforée ou veinée. Elles ressemblent à une montagne, à un abîme, une caverne. Elles résument létendue, elles condensent la durée. Elles sont objets de longues rêveries, de méditations, dhypnoses. Elles sont support dextase, moyen de communication avec le Vrai Monde. Le sage les contemple, sy aventure, ségare: il sy abîme. La légende veut quil ne revienne pas alors dans lunivers humain. Entré dans le séjour des Immortels, il est devenu Immortel lui-même.»(6); pareille rencontre «témoigne que le tissu de lunivers est continu et quil nest pas de point, en limmense labyrinthe du monde, où des cheminements incompatibles, venus dantipodes bien plus radicaux que ceux de la géographie, ne puissent interférer en quelque carrefour que révèle soudain une stèle commune, porteuse des mêmes symboles, commémorative dinsondables et complémentaires fidélités» (7). Ainsi il semble bien exister une expérience particulière du cosmos, à travers laquelle lêtre rompt les amarres avec son Moi et accède à une transfiguration de soi. Elle ne réside cependant ni dans une surcharge fictionnelle qui viendrait arracher la Nature à sa platitude pour la revêtir des emblèmes de lesprit, ni dans une auto-disparition de lêtre qui soublierait dans une extase, qui sanéantirait dans les formes et les forces sublimes de la Nature. Limagination cosmo-poétique ouvre au contraire ici sur un espace innommable, une véritable u-topie, qui échappe aux identités aussi bien de lintérieur que de lextérieur, du psychisme que du physique. Par elle lêtre se fait Monde, le sujet se spatialise, re-joue tous les lieux pour accéder à un sans-lieu archaïque. Alors seulement il peut découvrir, sous lépaisseur de sa subjectivité, une naturalité primordiale où vibre lexistence originaire. Jean-Jacques WUNENBURGER NOTES 1 BACHELARD G., Leau et les rêves, Corti, 1942, p. 247. 2 BACHELARD G., La terre et les rêveries de la volonté, Corti 1947, p. 200. 3 LACARRIÈRE J., Marie dEgypte, Livre de poche, 1985, pp. 100-101. 4 SAINT-EXUPÉRY A. DE, Terre des hommes, Livre de poche, 1961, pp. 82-83. 5 MERLEAU-PONTY M., Le visible et linvisible, Tel, Gallimard, 1979, pp. 178-179. 6 CAILLOIS R., Lécriture des pierres, Champs, Flammarion, 198 1, p. 18. 7
Op. Cit., p. 119. |