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ATLANTIDE,
AMERIQUE, ATOPIE |
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Commençons par une certaine conscience historique et par le sens général dune crise de la culture que tout le monde ressent à des degrés divers, selon des tonalités différentes. On se souviendra, dans un premier temps, des deux lettres sur La Crise de lesprit écrites par Paul Valéry et qui parurent, en anglais, en 1919, avant de paraître en français cinq ans plus tard: «Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles Nous avons entendu parler de mondes disparus tout entiers, dempires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins, descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques Mais ces naufrages, après tout, nétaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie ce seraient aussi de beaux noms Et nous voyons maintenant que labîme de lhistoire est assez grand pour tout le monde.» Les signes de la crise évoquée par Valéry (le «dernier Atlante», comme il se décrivait avec humour) sont partout, lun des plus évidents étant la tentative de la camoufler, que celle-ci prenne la forme du grand discours pseudo-culturel spectaculaire, ou celle dune pléthore de «créations» ou d«événements» superficiels, sinon dérisoires.
Puisque, dans le cadre de ces rencontres, lAmérique est notre référence, sans être aucunement notre destination, parlons plus précisément delle. Non pour nous exciter sur les élections présidentielles (qui est le thème bruyant de lactualité au moment où jécris ces lignes), mais pour essayer de percevoir le contexte américain à un niveau plus profond. Pour ce faire, tournons-nous, non pas vers les politologues ou les sociologues, mais vers les poètes. Pensons à Robinson Jeffers, installé sur la côte californienne, au bout de lAmérique, qui ne cesse dexprimer son dégoût de ces États-Unis qui «sépaississent en empire», et qui finit par leur tourner le dos, le regard plongé dans locéan Pacifique. Pensons à Allen Ginsberg qui, lui, vit lérosion de cet empire, et qui hurle son désespoir dans La Chute de lAmérique (The Fall of America, poems of these States 1965-1971): Brume couleur de merde qui sépaissit sur Baltimore Le dernier mot à peu près cohérent de Ginsberg concerne son rêve dun monde qui existerait, peut-être, dans mille ans, un monde vivant les rythmes de la terre, «sans automobiles», avec «des arbres partout», où lon écouterait des «épopées en langues archaïques» et des «histoires dîles». Près de Ginsberg, pour ce qui est du hurlement psycho-pathologique, il y a Robert Lowell qui, dans un essai de 1953, déclare: «Seuls les atomes fissurés qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki peuvent construire notre nouvelle Atlantide.» Toutes les unités étant polluées, corrompues, cest par une plongée dans la fragmentation, dans latomisation que lon pourra voir se dessiner, peut-être, un nouveau «continent». Pensons à Hart Crane, celui qui, après Whitman et Melville, a sans doute porté le plus loin, non pas le «rêve américain» socio-économique, mais lélan américain mytho-poétique. Après avoir chanté, dans un délire rhapsodique et avec des extases platoniciennes, le pont de Brooklyn (merveille de la technique moderne, mais surtout, pour Crane, symbole dun lien entre lancien et le nouveau), après avoir évoqué la navigation et la vision de Colomb, la culture amérindienne, les chemineaux errant dÉtat en État, conscients du «vaste corps de lAmérique», lépopée américaine moderne de Crane, Le Pont (The Bridge), aboutit dans un bar de South Street, où un matelot, ancien baleinier qui a connu lArctique, le Panama et le Yucatan et qui est conscient des «frontières de lesprit», écoute une chanson, Atlantis Rose (Rose de lAtlantide), dans un jukebox, tout en se disant que «létoile flotte en brûlant dans un golfe de larmes». Le poème a beau se poursuivre et se terminer dans un péan très élaboré à lAtlantide idéale, on ny croit plus. Et Crane lui-même ny croit plus. Dans son dernier livre, situé, non plus sur le continent américain, mais sur la mer des Caraïbes (Key West: an Island Sheaf) il déclare: «Laissez-nous tranquilles, idoles futuristes» (Leave us, you idols of Futurity alone), et si le grand buveur de Bacardi quil est devenu parle encore des États-Unis, cest pour dire que sa «foi envers quelque chose de lointain» est maintenant bien éteinte. Ne reste que «leau, et un peu de vent». Nous sommes arrivés à une limite littorale, où il est question dune fin de civilisation, disolement et dîles, et, vaguement, dAtlantide. La huitième et dernière section du Pont de Hart Crane, qui porte en épigraphe cette phrase de Platon: «La musique est la connaissance de ce qui, dans lharmonie et dans le système, a trait à lamour», sintitule, justement, Atlantide. Avant de poursuivre notre pérégrination insulaire, il semble donc opportun de reprendre le célèbre mythe platonicien, peut-être le plus grand mythe de lOccident.
Toute civilisation a besoin de son atopie. Celle-ci peut se situer soit dans le temps, soit dans lespace ou dans les deux. La bureaucratie céleste chinoise a besoin de son île taoïste, où poussent les champignons de la longévité. En Occident, latopie tend à lutopie, cest-à-dire au modèle mytho-politique. Cest bien le cas chez Platon, notamment dans le Timée, et dans le Critias (sous-titre: Atlantikôs), qui font suite à La République. Timée, philosophe pythagoricien, doit faire devant ses amis un exposé sur la cosmologie, mais avant de sy lancer, il raconte une histoire. Cette histoire remonte à Solon, un des Sept Sages, qui en avait parlé à Dropide, arrière-grand-père de Timée, qui, de son côté, en avait touché deux mots à Critias, son grand-père, homme politique faisant partie du groupe oligarchique des Trente. Au cours dun voyage en Égypte, Solon sétait entretenu avec un prêtre de la ville de Saïs, dans le delta du Nil. Celui-ci lui avait dit que les Grecs étaient des enfants, «toujours jeunes dans lâme», qui navaient aucune mémoire, «aucun savoir blanchi par le temps». Savaient-ils seulement que la divinité fondatrice de Saïs, Neith, était la même que celle dAthènes, Athéna? Se rendaient-ils compte quAthènes était en fait plus ancienne que lÉgypte, puisque le peuplement de leur région remontait à un peu de sperme quHéphaïstos avait laissé tomber sur Gé, la terre? Étaient-ils au courant du fait que lhistoire procédait par cycles, dont chacun se terminait par un cataclysme qui laissait peu de traces? Il y a neuf mille ans, par exemple, une grande puissance maritime, un «empire vaste et merveilleux», situé sur une immense île («plus grande que lAsie et la Libye réunies») à louest des colonnes dHercule (une île par laquelle on peut atteindre dautres îles, et enfin le continent «situé en face»), avait lancé une offensive contre Athènes, dans le but dagrandir son pouvoir, qui sétendait déjà jusquen Égypte et en Tyrrhénie. Athènes avait résisté, avec succès, mais ce qui porta le coup fatal à lAtlantide, île fertile et immensément riche, ce ne fut pas larmée greque, mais un tremblement de terre et un déluge qui, tout en engloutissant larmée athénienne, avait fait disparaître lîle entière sous la mer: «De là vient que, de nos jours, la mer reste impraticable et inexplorable en cet endroit-là, encombrée quelle est par la boue que, juste sous la surface de leau, lîle a déposée en sabîmant » On peut ne lire dans cette fable quune petite leçon politique. Platon naimait pas lAthènes dans laquelle il vivait. Elle ressemblait trop à lAtlantide décadente quil imaginait. Le Pirée en particulier, avec son commerce et son bruit, lui semblait un lieu de perdition, et le début de la fin. Il était urgent pour lui de garder une image de la belle et bonne communauté, de maintenir vivant le paradigme de la Cité telle quil la souhaitait. Ce fut le but de La République. Mais pourquoi se met-il à inventer un mythe, lui qui, dans La République justement, déclare: «Nous ne sommes pas poètes, mais fondateurs dÉtat. Il nous appartient de connaître les modèles, non de composer des mythes.» Cest lui qui, le premier, avait voulu faire une nette distinction entre muthos et logos. Que se passe-t-il donc dans lesprit de Platon? La pensée mythique est-elle en train de prendre sa revanche? On pourrait dire quil sagit là dun moment de fatigue, sinon de désespoir, peut-être le recours à des procédés surannés, sympathiques mais infantiles. Platon désespérait dAthènes, désespérait de La République, désespérait de sa théorie: on se souvient de lévocation de la plaine sinistre de Léthé, à la fin de La République, et on lit dans le Timée que du territoire de lAttique, victime dune érosion due à la déforestation, ne reste plus que «le squelette dun homme malade». Cest quand les chemins sont bloqués, quand tout semble perdu, que lon songe à lailleurs, que lon se plonge dans le rêve et la nostalgie. Et lAtlantide, à la fois modèle (à ses débuts comme larchaïque Athènes) et anti-modèle (à sa fin comme lAthènes contemporaine de Platon) est avant tout lailleurs. Mais il se peut quil y ait dans lesprit de Platon autre chose. Quelque chose qui ait trait à la fois à la poétique et à la géographie. Je vais pousser un peu plus loin dans ce sens.
Il est dit dans le Timée que si Solon, retour dÉgypte, fort de linformation reçue à Saïs, avait réalisé son dessein décrire un poème, il serait devenu «un poète plus grand quHésiode ou quHomère». On peut se demander si, dans la tête de Platon, némerge pas, vaguement, la notion dune autre poétique. Plus dégagée du mythe, plus près de la connaissance, sans être ouvertement philosophique ou lourdement didactique, et se passant, presque malgré lui, dans un espace plus grand que lespace politique établi. Que Platon soit nourri de poésie, cest certain. Son Atlantide ressemble à la fois à «lîle de la fille dAtlas, aux confins du monde» et au jardin des Hespérides, filles de la Nuit, dont parle Hésiode, et à lîle de Phéacie dans lOdyssée. Il était au courant aussi des «choses de lAsie» la cité de lAtlantide ressemble beaucoup à la Babylone dHérodote, peut-être aux villes phéniciennes de Tyr et de Sidon. Et il me plaît aussi dimaginer quil était un peu au courant de ce que lon pourrait appeler lautre Méditerranée: celle des Peuples de la Mer (ceux que les Égyptiens appelaient Akaiwasha, Danuna, Shardana ), celle de lexpansion phénicienne, des rivages sahariens, celle des côtes italiennes, ibériques, gauloises, celle des temples de Malte, des nourraghes (tours dobservation) de Sardaigne et des Baléares, celle des mégalithes de lEspagne méridionale, celle qui est plus ancienne que la Méditerranée mycénienne, plus ancienne que lÉgypte. Je suis en train dinventer un Platon géopoéticien Pour rester plus près du Timée et du Critias, on a pu voir dans lengloutissement de lAtlantide une référence (souvenir collectif, information?) à la disparition brutale au XVe av. J.-C., due à une éruption volcanique suivie dun raz-de-marée, de la civilisation de la Crète minoenne. Et les «ouï-dire» géographiques sétendent plus loin à louest de la Méditerranée, et jusque dans lAtlantique. La description des traces laissées par lengloutissement de lAtlantide névoque-t-elle pas la mer des Sargasses? Qui sait quelles rumeurs de navigations lointaines parcouraient les vagues et les ports de la Méditerranée? Tout porte à croire que des marins méditerranéens (Crétois de lâge du bronze, Phéniciens, Mycéniens) avaient eu vent de ce qui se passait dans la mer Extérieure, la mer des Ténèbres, et dans la partie nord-ouest de cette mer (Théopompus de Chios parle dune traversée «hyperboréenne»), notamment du côté des îles Britanniques. La disparition sous la mer de lAtlantide pourrait être une réminiscence de laffaissement de terres comme le Dogger Bank. Quand Plutarque parle dun «culte de Cronos», quand Hécate dAbdère évoque un énorme «temple dApollon» sur les îles des Hyperboréens, on pense à Stonehenge. Plutarque avait sûrement des informateurs celto-britanniques, et il est fort possible que, bien avant lui, des rumeurs de voyages lointains à partir des îles de lOuest, soit par la route du nord (Orcades, Shetlands, Féroés, Islande, Groënland), soit par la route du sud (Açores, Canaries) aient atteint la Méditerranée. Personne ne sait très bien jusquoù est allé le moine-navigateur Brandan, et dautres de son espèce: quand les premiers portulans commencent à paraître, l«île de Saint Brandan» flotte à peu près partout, depuis les Açores jusquà la côte méridionale de lAmérique. Dans son De imagine mundi (1130), Honorarius dAutun parle de lîle Perdue: «Il y a quelque part dans locéan une île nommée Perdita. Elle dépasse en charme et en fertilité toutes les autres terres, mais elle est inconnue des hommes. De temps en temps, on peut tomber sur elle par hasard. Mais si on la cherche, on ne la trouve pas, cest pour cela quon lappelle lîle Perdue. On dit que cest dans cette île quaborda Brandan.» Cest ainsi que naissent Brazil, Antillia et lAmérique. Mon but nest pas seulement de faire des tracés géographiques, cest de garder la notion dîlots de pensée, dun archipel mental. Dans ses Adventures of Ideas, Alfred North Whitehead évoque la découverte des côtes: celle de la mer Noire, celles de la Méditerranée de lOuest, celle de lAtlantique, celles de lÉgypte, de lInde et de la Chine, en insistant sur limportance quavait cette navigation côtière pour léveil et pour le développement de la pensée. En parlant dîles, sans perdre jamais le mouvement et lémotion, je voudrais garder cette aura platonico-atlantique, poético-intellectuelle. Cest pour cela quau lieu de chercher lAtlantide sous lAtlantique Nord, ou sous les sables du Sahara, je me tourne maintenant vers La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon, qui date de 1624.
«Nous quittâmes le Pérou (où nous étions restés pendant une année entière) et fîmes voile vers la Chine et le Japon, par les Mers du Sud [ ]. Nous eûmes des vents dest favorables [ ] pendant cinq mois ou plus. Puis le vent tourna, et sétablit à louest pendant des jours et des jours, si bien que nous ne pouvions pour ainsi dire pas avancer, et que nous fûmes parfois sur le point de faire demi-tour. Des vents violents et forts se levèrent ensuite, soufflant du sud-sud-est; ils nous jetèrent au nord, malgré tous les efforts que nous déployions; nos vivres se mirent alors à manquer, bien que nous les eussions ménagés. En sorte que, nous trouvant au beau milieu de la plus grande désolation marine qui soit au monde, sans vivres, nous nous considérions comme des hommes perdus [ ]. Or il advint que le lendemain, vers le soir, à la distance dun kenning (cest-à-dire à vingt milles marins), nous vîmes, en direction du nord, comme dépais nuages, ce qui nous donna quelque espoir de trouver une terre, car nous savions que cette partie des mers du Sud était encore inconnue, et pouvait donc bien receler des îles ou des continents qui navaient pas encore été découverts(1).» La Nouvelle Atlantide est un peu le testament de celui qui, dans une lettre de 1592 à Lord Burleigh, déclara que, sil navait jamais eu de grandes ambitions civiques, il avait toujours envisagé «de vastes fins contemplatives» et quil avait «pris pour province tout le savoir humain». Dégoûté, très jeune encore, par la discussion scolastique abstraite et, plus tard, par lexpérimentation aveugle, agacé par le système déducation en cours: «une succession de maîtres et délèves, où un problème reste un problème, une réponse, une réponse», et devant le réseau de recherches en place: «Quand tous les hommes, dans tous les âges, se seraient réunis, le genre humain tout entier sadonnant à la philosophie, et tout le globe se couvrant dacadémies, de collèges, décoles, de sociétés de savants, néanmoins, sans une histoire naturelle comme celle que nous prescrivons ici, la philosophie et les sciences ne feraient en aucun cas des progrès vraiment dignes de la raison humaine», Bacon avait conclu à la nécessité dune réforme intellectuelle radicale. L«histoire naturelle» dont il parle, la Sylva sylvarum (la Forêt des forêts) faisait partie dans son esprit, avec lAvancement du savoir (De augmentis Scientarum) et le Novum Organum, de la grande «instauration» (Instauratio Magna) quil voulait entreprendre. Pour Bacon, les esprits étaient obstrués par des habitudes de pensée et de langage qui empêchaient, non seulement de connaître «le mouvement secret des choses», mais de rien voir clairement. Quant à la recherche, quelle soit philosophique ou scientifique, elle se situait dans un enclos trop limité. Il fallait, en termes imagés (Bacon ne les néglige pas, disant que les Grecs navaient même pas compris ce que des peuples plus anciens avaient insufflé aux «flûtes et trompettes» de leurs mythes), sortir du monde méditerranéen et aller au-delà des colonnes dHercule, ces limites imposées à la connaissance et à laction. Il ne sagit pas là dune aventure, mais dune exploration méthodique sans excès de méthodologie. Car une méthodologie trop rigide peut bloquer lesprit, de même quune imagination débridée, tout en offrant un peu de nourriture en passant, finit par lencombrer. Il est question daller «tout à fait hors les voies de limagination», tout à fait en dehors des systèmes, en maintenant un ordre dispersé, en suivant des lignes brisées, en laissant la place au hasard. Diderot, qui admire Bacon (il lui dédie lEncyclopédie), dit cela dune manière que Bacon aurait sans doute approuvée: «La raison est portée à demeurer en elle-même, et linstinct à se répandre au-dehors linstinct va sans cesse regardant, goûtant, touchant, écoutant » Cest que Diderot nest pas plus cartésien que Bacon, qui ne croit ni à lesprit pur, ni à la valeur absolue des mathématiques. Bacon ne vise pas à «la maîtrise de la nature» (qui est le projet de la modernité, basé sur une division entre le sujet et lobjet), mais à «un mariage entre lesprit humain et la nature des choses». Avec ce projet, Bacon dépasse à la fois lAncien Monde (Aristote-Platon) et le Nouveau Monde (Descartes), son «monde» à lui étant encore plus «nouveau», encore plus «ailleurs». LOpus, tel quil lenvisageait: organisation de la recherche, nouvelles institutions fondées sur de nouvelles conceptions, devait changer la vie de fond en comble. Il espérait réaliser cet opus, ou du moins en jeter les bases, sous le roi Jacques Ier dAngleterre et VI dÉcosse, ensuite sous la reine Élizabeth Ire, mais fut déçu: tout au plus a-t-il pu créer au règne dÉlizabeth un jardin botanique, un zoo, un musée des inventions et une bibliothèque. Doù le recours au mythe de la Nouvelle Atlantide, pour garder vivante la vision du programme entier: «Cette fable, écrit Rawley, léditeur posthume du texte, mon Maître la conçue afin de pouvoir y présenter un modèle ou une description dun collège qui serait fondé en vue de linterprétation de la nature et de la production de grandes et merveilleuses uvres pour le bien de tout le genre humain, et qui serait appelé la Maison de Salomon, ou encore le Collège de luvre des Six Jours. Sa Seigneurie a mené son travail assez avant pour que cet aspect-là au moins de son projet soit achevé. Le modèle proposé est certes trop vaste et trop élevé pour pouvoir être imité en tous points, néanmoins, la plupart des choses décrites ici ne dépassent pas les capacités humaines. Sa Seigneurie pensait aussi composer dans cette fable un système de lois, le meilleur moule ou la meilleure constitution pour un gouvernement; mais il prévoyait que ce serait là une tâche de longue haleine, et il en fut détourné par son désir de rassembler les éléments de son Histoire naturelle, sa préférence allant de loin à ce dernier travail » A lencontre de Platon, de Compostella, de Thomas More et de tant dautres, Bacon ne projette pas une utopie politique, il invente un espace atopique pour un programme, une uvre générale et géniale, qui na pas réussi à se situer dans le contexte politico-culturel quil connaissait. Linstitution majeure de lîle de Bensalem est en effet un institut de recherche et de création qui réunit «marchands de lumière», «compilateurs», «greffeurs», «artisans», «interprètes de la nature» en vue daugmenter non seulement le savoir mais le bien-être, le bonheur dêtre sur terre. Chez Bacon, tout doit se traduire à la longue en termes de vie. Dans la liste de buts souhaitables que lon trouve à la fin de La Nouvelle Atlantide, on lit: «prolonger la vie», «trouver de plus grands plaisirs pour les sens», «rendre les esprits joyeux»
Avant de continuer notre généalogie atlantidienne, notre exploration atlantique, notre recherche dun monde «en dehors du monde», plus nouveau que le Nouveau Monde, voici un poème de W. H. Auden qui parle de la difficulté du voyage et des caricatures et délires qui peuvent laccompagner, à tel point quon risque den perdre la véritable trace: Obsédé par lidée Comme on la constaté, de Platon à Bacon, cest à une vision poétique que lon a abouti jusquici. Et cest déjà quelque chose que de maintenir ouverte ainsi une aire de respiration et dinspiration. Mais on peut essayer, aussi, de donner à la vision un fondement (éventuellement une fondation). Ce qui implique une mise en question radicale des prémisses de la pensée établie, ainsi que de tout un conditionnement sociologique et psychologique.
Tout en invitant au voyage «atlantidien», Bacon a toujours insisté sur la nécessité de prudence et de précision, dordre et dorganisation. «Car, dit-il dans Le Grand Accouchement du temps, lîle de la vérité est entourée par un puissant océan dans lequel bien des intelligences iront faire naufrage dans les tempêtes de lillusion.» Un siècle et demi plus tard, au chapitre III de la Critique de la raison pure, Emmanuel Kant fait écho à Bacon, en utilisant presque exactement les mêmes termes: «Nous avons maintenant parcouru le pays de lentendement pur, en examinant soigneusement chaque partie; nous lavons aussi mesuré et nous avons fixé à chaque chose sa place. Mais le pays est une île que la nature enferme dans des limites immuables. Cest le pays de la vérité (mot séduisant), entouré dun océan vaste et orageux, véritable empire de lillusion, où maints brouillards épais, des bancs de glace sans résistance et sur le point de fondre offrent laspect trompeur de terres nouvelles, attirent sans cesse par de vaines espérances le navigateur qui rêve de découvertes et lengagent dans des aventures auxquelles il ne sait jamais se refuser et que, cependant, il ne peut jamais mener à fin. Avant de nous risquer sur cette terre pour lexplorer dans toutes ses étendues et nous assurer sil y a quelque chose à espérer, il nous sera utile de jeter encore un coup dil sur la carte du pays que nous allons quitter et de nous demander dabord si, par hasard, nous ne pourrions pas nous en contenter, dans le cas, par exemple, où il ny aurait pas ailleurs un autre sol sur lequel nous pourrions nous fixer (3).» Pour Nietzsche, Kant était par trop prudent. Chez lui, il y a plus durgence et, sinon plus de confiance, du moins plus délan désespéré. Cest pourquoi il écrit dans ses carnets (Notes posthumes, 1885-86): «Nous ignorons encore dans quel sens nous serons poussés, une fois que nous aurons quitté notre ancien territoire. Mais ce sol même nous a communiqué la force qui à présent nous pousse [ ] vers des pays sans limites [ ]. Notre force ne nous permet pas de demeurer sur ce sol ancien et décomposé [ ]. Mieux vaut périr que devenir infirme et venimeux. Nous savons quil y a un autre monde.» Avec Bacon, Kant et Nietzsche, nous avons affaire à une lignée scientifico-philosophique toujours assez classique encore quavec certains chants du Zarathoustra, et avec lautobiographie Ecce homo, on bascule déjà vers autre chose. Mais avec D. H. Lawrence, et encore plus avec Antonin Artaud, surgit quelque chose de plus extravagant. Cest dans lintroduction à Fantasia of the Unconscious que D. H. Lawrence expose sa philosophie intime, en prenant soin de préciser que cette «philosophie», que cette «cosmologie» prend sa source dans les romans et les poèmes. Mais à un certain moment il a senti le besoin dextrapoler à partir de ces textes de création afin détablir une cartographie: «une attitude mentale vis-à-vis de soi-même et des choses en général». En fin de compte, dit Lawrence, lart dépend dune philosophie, dune métaphysique, dun contexte idéationnel. A notre époque, la vision, la métaphysique est usée jusquà la corde. Il faut tout reprendre par la base, renouveler le tissu. Cest ce que Lawrence entreprend de faire. En préambule, afin de ne pas être attaqué sur des points de détail, Lawrence prend soin de préciser quil na reçu aucune formation archéologique, ethnologique ou anthropologique professionnelle. Il est donc résolument autodidacte forcément autodidacte, le savoir qui lattire étant inconnu, nayant pas de nom. Ce quil a trouvé, ici et là, ce sont des indices. Et il nomme ses sources: Platon, les philosophes pré-socratiques, le mythologue Fraser, le psychanalyste Freud, lhistorien des cultures Frobenius. Ce «poète» (cest le nom que lon donne communément à celui qui nentre pas dans les catégories établies) va parler au nom dune science: «Il existe, affirme-t-il, un immense champ de science qui nous est complètement fermé cest la science de la vie.» Notre science à nous, affirme Lawrence, est une science du monde mort. On a perdu quelque chose dessentiel. Dans le monde païen, dont lÉgypte et la Grèce étaient les derniers représentants, existait «une science en termes de vie». Cette science, déclare Lawrence, ayant laissé la place à la raison raisonnante, a elle-même dégénéré, pour devenir magie illusoire, charlatanisme sordide. Et Lawrence alors délaborer sa fable géo-historique à lui: «Dans le grand monde qui a précédé le nôtre, une grande science, une grande cosmologie senseignait dans le monde entier, en Asie, en Polynésie, en Amérique, en Atlantide et en Europe À la période que les géologues appellent la période glaciaire, les eaux du globe ont dû être rassemblées sur les lieux élevés, vaste monde de glace. Et les lits marins daujourdhui ont dû être relativement secs. Ainsi, les Açores surgissaient de la plaine de lAtlantide, là où sétend maintenant en houles locéan Atlantique, et du grand continent pacifique sélevaient les Marquises et les îles de Pâques. Dans ce monde-là, les hommes vivaient, savaient, enseignaient, et correspondaient à travers la terre entière. Les hommes erraient de lEurope à lAmérique, de lAtlantide au continent polynésien. La science de la vie était universelle. Alors survint la fonte des glaciers, et le déluge. Les réfugiés des continents engloutis se sont rassemblés sur les hauteurs de lAmérique, de lEurope, de lAsie et des îles du Pacifique. Certains dégénérèrent, pour devenir les hommes des cavernes, mais dautres retinrent leur perfection de vie et leur beauté, tels les indigènes des mers du Sud, et certains erraient en Afrique, tandis que dautres encore, Druides, Étrusques, Chaldéens, Amérindiens, Chinois, refusaient doublier et continuaient à enseigner lancienne sagesse.» Ne restent aujourdhui de cette ancienne sagesse, selon Lawrence, que des formes symboliques, des rites et des mythes mal compris, des graphismes cosmiques, des figures mystiques, des bribes de musique. Ce sont ces choses-là qui attirent lintérêt des esprits daujourdhui, avides de sites et de sources, de ressourcement et dinspiration. Il va falloir longtemps pour retrouver le langage complet, et on se trompera sans doute beaucoup, mais il existe de par le monde des rudiments, des éléments de syntaxe, pour ceux qui se sentent le courage et la force dessayer de les rassembler. Voici le credo, le programme de D. H. Lawrence. On peut négliger sa fable, on peut garder ses distances envers ses réalisations à lui, tout en se disant quil y a là un champ dénergie de premier ordre. Artaud est proche de D. H. Lawrence, mais plus exaspéré encore, plus pris dans des situations cliniques, plus avide encore dun site, dun site vivable. Ce site, il se persuade quil la trouvé au Mexique, chez les Tarahumaras: «Jai vu [ ] au fond de la sierra Tarahumara, le site des rois de lAtlantide tel que Platon le décrit dans les pages du Critias.» Ninsistons même pas sur le fait quArtaud sillusionne: ce qui compte, au-delà de lillusion psycho-culturelle, cest le jeu de son intelligence. Ce quArtaud voit chez les Tarahumaras, cest «un défi à ce temps». Voilà des esprits qui ont «la plus haute idée du mouvement philosophique de la Nature», qui ont «une idée géométrique active du monde», et qui vivent dans un pays «littéralement hanté par les signes». Que le plateau des Tarahumaras soit oui ou non un site privilégié, peu importe. Ce qui compte, cest «le mouvement de la Nature», «une idée du monde» et «des signes» À lheure quil est, cela nétonnera personne si je dis que cest tout le mouvement que je viens de décrire, depuis la crise de la civilisation actuelle jusquau rêve de quelques isolatos, en passant par la recherche atlantidienne, qui a mené à la genèse de lInstitut (international) de géopoétique. Plus particulièrement, à un moment donné (et cela pourrait faire partie dun chapelet de postes dans un réseau géopoétique futur), javais pensé à une sorte dAcadémie atlantique Dans cette Académie de lAtlantique et de laurore, cette Casa atlantica, figuraient (jentendais leur voix dans une rumeur confuse), en plus de ces esprits que je viens dévoquer, le Frobenius dont le nom a surgi dans le texte de D. H. Lawrence. Lawrence a sans doute lu en Allemagne les textes écrits par Frobenius sur lAtlantide: Auf dem Wege nach Atlantis (1911), Volksmärchen der Kabylen (1921), Atlantische Götterlehre (1922). Dans ce «champ», dans ce «chantier» atlantique, figurait aussi Bachelard, celui qui, dans Le Nouvel Esprit scientifique, parle non seulement dun «élargissement de lesprit scientifique», mais de la notion de «santé cosmique». À côté de Bachelard, dans le même ordre de préoccupation, Novalis qui, dans ses Disciples de Saïs (qui renoue directement avec le Critias de Platon), évoque ces «chemins multiples» le long desquels on peut «voir apparaître détranges figures» «sur les coquillages, dans les nuages, à lextérieur et à lintérieur des montagnes, des gens, des plantes», et qui parle du vrai Natursinn (sens de la nature), qui fait quon jouit de la nature en même temps quon létudie. Novalis fait le pont entre les historiens de la culture, les philosophes et les poètes. Parmi les poètes, dans un sens plus spécifique, un certain Alvaros de Campos (inventé par Fernando Pessoa), qui, à la suite de Nietzsche, mais en modifiant certains aspects du mythe de celui-ci, sécrie: Je proclame En les lisant pour la première fois, jaimais la force de ces mots, tout en me disant quon pouvait peut-être se passer et du Sur-homme et de lInfini. Et puis, il y avait Saint-John Perse, né aux îles de lAmérique, et qui, dans une lettre de 1957, écrit: «Nous qui sommes dAtlantique fut pour trois siècles une expression courante dans le langage de nos arrière-parents.» Il y revient dans la biographie quil a faite en introduction à ses uvres dans lédition de la Pléiade en 1972: «Si importante et décisive fut linfluence du fait atlantique dans la formation humaine des premiers Antillais français, que leurs fils des Iles, tenant géographiquement lAtlantique pour un continent plus que pour une mer, y virent plus un habitat quun environnement. À la question: Doù êtes-vous, de quel pays?, ils neussent point répondu: De telle ou telle île, mais DAtlantique.» Jaimais cette sensation de lespace, mais au-delà de toute question dorigine ou dappartenance, ce qui donnait sa place à la Casa atlantica du poète Saint-John Perse, ce fut sa recherche dune poétique du monde, celle qui est enfouie dans «les grands schistes à venir». Une chose est linstitution, autre chose la pérégrination, et pour que celle-là reste vivante, il faut toujours en revenir à celle-ci. Si nécessaire aussi que soit le travail collectif (je pense à Bacon), pour que celui-ci ne se fige et ne se fixe pas, mais reste fluide, il faut toujours en revenir à la présence solitaire solitaire, mais en rapport avec le tout. Pour terminer, provisoirement, notre pérégrination multiple daujourdhui, je voudrais citer un poète américain qui parle bien de cette solitude en rapport avec le tout que je viens dévoquer. Il sagit de Wallace Stevens, et le poème sintitule «Le lieu des solitaires»: Que le lieu des solitaires Où que ce soit: en pleine mer Surtout du mouvement de la pensée Dans le lieu des solitaires Avançons, géopoétiquement, loin des foires et des cirques, dans ces solitudes-là.
Kenneth WHITE (1)La Nouvelle Atlantide, trad. Michèle Le Duff et Margaret Llasera, Paris, Payot, 1983. (2) W. H. Auden, Poésies choisies, trad. Jean Lambert, Paris, Gallimard, 1976. (3) Trad. Trémesaygues et Pascaud, Paris, PUF. (4) Dans Manifestes du modernisme portugais, Paris, Éditions Champ Libre, 1973. Trad. José Augusto Seabra, légèrement modifiée par lauteur de larticle. (5) Trad. Marie-Claude White. |