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Je me souviens de ce jour de l’été 1991
où j’ai acheté au Quartier latin à Paris le
premier numéro des Cahiers de géopoétique.
Objet singulier, frappant par la carte étoilée d’Albertin
de Virga de 1409 en couverture, objet que j’emportai avec moi pour
le découvrir au calme aux jardins du Luxembourg à côté.
Si je situe cette découverte du mouvement géopoétique
dans ce quartier de Paris, c’est en pensant au Moyen Âge
où des esprits vifs et autonomes comme Abélard ou Albert
le Grand cherchaient de nouvelles voies hors du dogmatisme chrétien,
soucieux de s’ouvrir aux cultures juive ou musulmane et d’associer
spiritualité et dialectique. Ceux-ci sont tous passés par
le Quartier latin. Loin de moi l’idée de confiner Kenneth
White dans la philosophie médiévale (même s’il
a un faible pour Duns Scot ou Scot Erigène et a professé lui-même à la
Sorbonne). Mais ce qui réunit aujourd’hui comme hier les
pensées nouvelles, c’est leur volonté d’unir
des disciplines ou des facultés très éloignées
les unes des autres : la foi et la raison pour les esprits novateurs
de la pensée médiévale, la science et l’art
pour les romantiques allemands. Toutes les innovations sur le plan intellectuel
se produisent à travers le choc de disciplines et de concepts
apparemment les plus étrangers.
L’éditorial du premier numéro des Cahiers de
géopoétique commence ainsi: «On
parle beaucoup de culture. Dans les civilisations avancées, cela
est en passe de devenir la préoccupation principale. Mais l’accumulation
culturelle en soi ne mène à rien. Ce qui nous manque – au-delà de
toutes les «déstructurations», au-delà de
tous les «postmodernismes» – c’est
un nouveau contexte global: l’horizon d’un monde. C’est
dans cette aire de recherche là (très ouverte, non encore
définie) que se place la géopoétique».
Dès ce premier numéro s’opèrent des jonctions
inédites entre poétique et topologie, géologie et
symbolique (sur l’atoll), psychologie et poétique du paysage,
peinture et géographie, et un paysage planétaire se dresse
des Alpes aux Andes, de la sierra californienne à l’Arizona.
La parole poétique côtoie une écriture plus philosophique,
Lapérouse n’est pas loin de Spinoza…
On le sait, le terme géopoétique a été proposé en
1978 par le poète écossais, soit bien avant la création
de l’Institut du même nom. Dans le texte inaugural de l’Institut,
on peut lire:
Dans le champ géopoétique fondamental,
se rencontrent des penseurs et des poètes de tous les temps et
de tous les pays. Pour ne citer que quelques exemples, on peut penser,
en Occident, à Héraclite ("l’homme est séparé de
ce qui lui est le plus proche"), à Hölderlin ("poétiquement
vit l’homme sur la terre"), à Wallace Stevens ("les
grands poèmes du ciel et de l’enfer ont été écrits,
reste à créer le poème de la terre"). En Orient,
il faudrait penser au taoïste Tchouang-Tseu, et à l’homme
du vieil étang, Matsuo Bashô, sans oublier la belle méditation
du monde que l’on trouve dans le Hwa Yen Sutra.
Mais la géopoétique ne concerne pas que poètes et
penseurs. Henry Thoreau était autant ornithologue et météorologue
("inspecteur des tempêtes") que poète, ou plutôt,
il incluait les sciences dans sa poétique. Les liens de la géopoétique
avec la géographie sont évidents, mais ils existent aussi
avec la biologie, et avec l’écologie (y compris l’écologie
de l’esprit) bien approfondie et bien développée.
En fait, la géopoétique offre un terrain de rencontre et
de stimulation réciproque, non seulement, et c’est de plus
en plus nécessaire, entre poésie, pensée et science,
mais entre les disciplines les plus diverses, dès qu’elles
sont prêtes à sortir de cadres souvent trop restreints et à entrer
dans un espace global (cosmologique, cosmopoétique) en se posant
la question fondamentale : qu’en est-il de la vie sur terre,
qu’en est-il du monde ?
Il y a un peu plus de quinze ans, dans le contexte
culturel sclérosé de l’époque (qui n’a
fait que se dégrader, les marchands de soupe ayant étendu
leur pouvoir de manière sans doute irréversible sur le
milieu de l’édition), une telle entreprise représentait
un grand souffle d’air, et allait se poursuivre par un beau déploiement
d’énergies inédites, avec notamment la création
de quelques ateliers de par le monde. On se rendra compte dans quelques
années du travail accompli, lorsque la marée de l’époque,
qui recouvre tout de ses bavardages et de ses futilités, se sera
retirée.
Continuer, élargir le mouvement géopoétique, c’est
donc l’aborder dans un espace toujours plus ouvert, autant sur
le plan géographique et culturel qu’historique, tout en
maintenant les bases solides qui sont les siennes. Dans les études
rassemblées ici, c’est la dimension universelle de l’œuvre
de Kenneth White et du «concept opérateur» qui
est au centre de la réflexion, loin des compartimentages idéologiques
et des effets de mode intellectuels. Il y est question de l’Orient
et de l’Islam, mais aussi de neurosciences, de phénoménologie,
de surréalisme, toutes sciences, poétiques et philosophies
qui contiennent en germe une autre approche et une autre expérience
du réel. La géopoétique n’est pas une idéologie
de plus, elle se caractérise plutôt par sa démarche
syncrétique, ouverte qu’elle est à d’autres
cultures, à d’autres savoirs, à d’autres champs
d’expérience. C’est ce qui nous occupe ici :
non pas seulement revenir sur les «fondamentaux» (ils
sont bien sûr présents), mais pousser plus loin la réflexion,
tenter de nouvelles voies, s’avancer dans un champ inconnu.
Laurent Margantin
Table des matières
I. Aux limites de la littérature
En arpentant Le Grand Rivage :
l’autopoétique de Kenneth White –
Hugues Robaye
Le paysage verbal de Kenneth White –
Matteo Meschiari
Kenneth White : La route radicale –
Tony McManus
Kenneth White et Blaise Cendrars –
Fabio Scotto
II. L’idée de monde : poésie
et philosophie
Kenneth White : espace et esprit –
Marco Fazzini
Géopoétique et phénoménologie –
Catherine Chauche
Kenneth White et la pensée taoïste –
Marie-Luise Latsch
Quelques propriétés d’une structure monde
chez Kenneth White –
Jean Delacour
Nietzsche, Heidegger et l’Asie : suivre les hautes erres
– Régis Poulet
La pensée planétaire selon Kenneth White –
Pierre Jamet
III. Le grand champ géopoétique
Kenneth White et André Breton –
Laurent Margantin
Les Chemins transdisciplinaires de la Géopoétique –
Michèle Duclos
D’Ibn Khaldun à Kenneth White –
Khalid Hajji
La question du temps dans la géopoétique whitienne –
Christian Wacrenier
Biographie de Kenneth White
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