|
Considérations
premières |
|
|
|
|
La culture est certainement
la question primordiale de nos sociétés. On en parle beaucoup,
mais la plupart des discours sonnent creux et laction socioculturelle
manque de profondeur et de cohérence.
Pour introduire ce sujet et essayer de déblayer le terrain, je proposerai une définition plus aiguë, plus essentielle de la notion de culture, et je ferai un tour dhorizon des grandes cultures connues de lhistoire afin de voir ce qui a constitué leur dynamique. Dans un deuxième temps, jesquisserai une analyse, étape par étape, de la civilisation occidentale, depuis ses débuts avec la philosophie grecque jusquà la crise actuelle. Aujourdhui, nous nous situons en fait au bout de ce que jaime appeler «lautoroute de lOccident», qui fonce vers les catastrophes et senfonce dans la platitude, avec son charroi de désarroi et de confusion. Mais, dès le XIXe siècle, certains esprits commençaient à quitter cette «autoroute». On peut voir se dessiner dans leur travail un autre champ. Là se situent les prémices de ce que jappelle la géopoétique. Dans un troisième temps, jévoquerai ce champ à laide dune triple approche scientifique, philosophique, poétique afin de mieux percevoir la pluralité de la démarche géopoétique, afin de mieux ressentir ce que ce projet a dessentiel et de fécondant, et qui retient mon attention depuis plusieurs années. Pour mieux y arriver, commençons donc par faire un peu de nettoyage sémantique. |
![]() |
|
|
| |
Le mot «culture» manque souvent de précision et dénergie. Pour y voir plus clair, je propose détablir une distinction entre trois termes: la culture, une culture, de la culture. La culture (au sens général), cest la manière dont lêtre humain se conçoit, se travaille et se dirige. Ces trois aspects forment un ensemble indissociable car, si la culture offre une vision de lhomme, une conception de ce quest un être humain, elle insiste également sur ce que lhomme pourrait être en fonction dune direction, dun idéal à atteindre. Selon moi, la culture devrait favoriser le travail sur soi et aider lêtre humain à exprimer ce quil peut avoir de meilleur. Une culture, par contre, offre un ensemble de motifs et de motivations, une vue et une vie densemble, telles que les connaissaient, par exemple, le Moyen Âge, la cité grecque, une tribu paléolithique. Je reviendrai sur ces exemples et sur cette définition dune culture, qui sera notre point de départ. Mais jaimerais dabord insister sur une évidence. Aujourdhui, nous ne pouvons guère prétendre à une culture dans le sens que je viens dindiquer. Ce que nous avons, cest de la culture, et même beaucoup certains diront beaucoup trop! où lon trouve le meilleur à condition davoir de bons yeux! et le pire, mais surtout un étalage massif de médiocrité. Face à cette accumulation, il est bien dif€cile de se frayer un chemin. Pour peu que nous soyons naïfs, la production actuelle est telle que nous pouvons facilement en arriver à gober tout et nimporte quoi! Hier, on faisait encore quelques distinctions, par exemple entre culture délite et culture de masse, même si on navait de choix, en fait, quentre une sophistication creuse et une vulgarité crasse. Par les temps qui courent, on ne fait plus du tout de distinctions. Tous les critères se sont dissous. Tout vaut tout et le jugement de valeur est tabou. Tout au plus, ce que nous pouvons trouver, cest du «goût» souvent peu développé, au niveau des sucettes et des engouements successifs, à la petite semaine, selon lexcitation du moment, dune mode ou dun concours. Et la roue tourne sur un axe bien huilé par lindustrie pseudo-culturelle. Je comprends le dégoût de certains et leur désintérêt total pour cette foire. La crise du livre que nous connaissons aujourdhui est sans aucun doute une réaction de rejet quéprouvent les gens face à cette machine économique qui produit beaucoup trop de non-livres. Cette attitude me paraît un bon terrain. Un certain nihilisme me semble profitable parce que cest peut-être à partir de cette base-là quon peut recommencer à penser, à parler sérieusement et gaiement de culture. Les temps sont peut-être mûrs à la fois pour une analyse culturelle en profondeur, pour une «culturanalyse» plus troublante quune psychanalyse et pour une revivification, en vue dune nouvelle inspiration. Je dis cela non pas avec optimisme toute une machine pseudo-culturelle continuera à tourner bruyamment avec nimporte quoi, mais dans un esprit possibiliste et pour des esprits à la fois lucides, ouverts et aventureux. Revenons à notre concept: «une culture». Pour quil y ait une culture au sens plein du mot, il faut que soit présent, dans les esprits dun groupe, un ensemble cohérent de motifs et de motivations. Il faut quil y ait des lignes de force, des traits marquants, des «formes maîtresses» comme disait Montaigne. Et ce, à un niveau élevé, afin dinviter la personne sociale à se travailler, à déployer ses potentialités dans un espace exigeant. Là est la source dune véritable jouissance intellectuelle et existentielle. Prenons quelques exemples de cultures puisés dans lhistoire de lhumanité. En Grèce, avec la culture athénienne, tout tourne autour de lagora, là où se discutent les affaires de la cité. Quest-ce quune cité? Quest-ce que devenir un citoyen? Comment vivre ensemble dans une cité? Voilà les questions que posent les Grecs et dont ils débattent dans cet espace qui est lancêtre de nos hémicycles actuels.
Au Moyen Âge européen, tout sorganise autour dun motif central, limage du Christ et de la Vierge Marie. Paysan, clerc, noble, tout le monde pense en fonction de cette image première qui rassemble les esprits en une seule communauté, malgré les disparités et les inégalités sociales que connaissait cette civilisation. Dans une tribu paléolithique, la figure centrale, cest le chaman qui, lui, assure le contact entre le groupe humain et les forces cosmiques qui entourent lespace social. Il préserve lharmonie du groupe et favorise les activités centrées autour de la subsistance : la chasse et la cueillette. Si la mythologie dun groupe peut varier et le singulariser par rapport à dautres groupes, ces tribus primitives ont toutes en commun une même relation au monde où coexistent deux espaces distincts : lespace social et lespace cosmique. Dans ces sociétés, chacun est amené à un moment ou à un autre de son existence à sortir du petit monde social pour saventurer dans le grand monde et sinitier aux mystères de la vie. Pensons, par exemple, aux rites dinitiation qui consacrent le passage de lenfance à létat adulte. Ceux-ci se déroulent toujours en dehors de lespace social, dans un lieu tenu secret des profanes, dans un ailleurs qui peut être une forêt, une montagne ou un désert. Chacun est donc invité à chamaniser en quelque sorte, à se régénérer au contact du dehors, puis à revenir dans le groupe, transformé et porteur de sources vives, bénéfiques à la destinée de tous. L Occident, par contre, a davantage insisté sur la vie en communauté, sur lespace social. Or, à mon avis, pour quil y ait une culture, il faut également un espace autre que lespace social. Durant le Moyen Âge européen, cet espace autre était transcendantal, dordre religieux. Un rapport vertical unissait lesprit humain au divin, tel que nous pouvons le voir symbolisé en architecture par le clocher ou la flèche gothique. Personnellement, je préférerais parler despace horizontal. Nest-il pas plus essentiel de vivifier notre existence par un va-et-vient constant entre nous et le dehors, en essayant déveiller notre présence au monde de manière concentrique, en cercles de plus en plus larges? Quoi quil en soit, puisquau centre de chaque culture il y a un motif, en ce qui nous concerne, la question que je pose est celle-ci: quel peut être le motif central aujourdhui? Je proposerais que, pour nous tous, dans le monde entier, ce motif soit la terre même sur laquelle nous vivons. En effet, dans mon vocabulaire, un monde, cest ce qui émerge du rapport entre lêtre humain et la terre. Si ce rapport est riche, sensible, intelligent, fertile, nous avons un monde au sens plein du terme, un espace agréable à vivre; si, par contre, ce rapport est inepte, insensible, pour ne pas dire brutal et exploiteur, nous navons plus quun monde stérile et vide, un monde immonde. Nous pouvons maintenant mieux comprendre le sens de géo dans «géopoétique». Il ne sagit pas dun rapport de force entre les États (comme dans «géopolitique»), mais dun rapport fécond à la terre et du surgissement éventuel, possible, dun monde. Le travail géopoétique viserait ainsi à explorer les chemins de ce rapport sensible et intelligent à la terre, menant à la longue peut-être? à une vraie culture. |
|
|
|
suite
|