|
Considérations
premières
Que faut-il entendre par «poétique»? |
|
|
![]() |
|
|
| |
Dans lusage quotidien, ce mot est devenu complètement secondaire. Tout au plus évoque-t-il quelque chose de vaguement sentimental ou de «bien écrit», quand il nest pas réduit à la versification, à la pure technique de composition ou à lalgèbre verbal. Cela na rien détonnant vu létat actuel dune production poétique souvent fort narcissique (à limage de notre société), peu intéressante, mais surtout à cause de notre manque de culture justement et de notre ignorance de sa source vraie. Pour rendre au mot poétique toute lintensité et létendue quil peut avoir, il faut remonter à Aristote lorsquil parle de noûs poiêtikos ou mieux encore jusquà Héraclite. Rappelons aussi quavant Platon, sophia ne signifie pas «sagesse» mais «intelligence poétique» et que chez Hésiode, epistamenos na rien à voir avec lépistémologie mais signifie plutôt une manière de composer qui implique beaucoup plus que de la recherche: surtout de la sensibilité, du recueillement, du talent voire du génie. Selon moi, la poétique devrait synthétiser toutes les forces du corps et de lesprit, devrait être la manière essentielle dont lêtre humain compose le monde. Et pour apprécier lapport fondamental de la poétique dans une culture, il suffit, là encore, de parcourir lhistoire des cultures. En Grèce, en plus de lagora et de lespace politique, il y a lespace poétique et océanique dHomère. Et chaque Grec est imprégné de cet espace, qui lui paraît aussi important et nécessaire que lespace civique où se jouent les affaires de la cité. Dans la culture chinoise, nous trouvons lespace politique et bureaucratique, chargé dadministrer les affaires publiques, mais également, avec le Livre des Odes qui véhicule le «vent des territoires», ce sens de lespace lointain et ouvert à dautres régions, aussi éloignées de la cité de Pékin que la Mongolie, par exemple. Dans une tribu primitive, le chaman, comme on la vu, assure le contact entre le groupe social et le monde du dehors, mais surtout lentretient et le préserve au moyen de chants et de danses, grâce à une poétique. Métant rendu compte que, pour quil y ait une culture au sens plein du mot, il faut nécessairement une poétique, depuis quelques années jessaie dapprofondir cette conviction première et de recueillir les éléments dune poétique forte et fertile, ouverte et fondatrice, qui nous fait défaut aujourdhui. Voilà donc pour le mot poétique dans «géopoétique». Après cette approche sémantique et avant daborder quelques-uns de ces éléments, voyons dabord où nous en sommes en cette fin de vingtième siècle. Une approche historique me paraît indispensable afin de mieux comprendre le sens de cette «autoroute de lOccident» que jévoquais précédemment. Méconnaître cette histoire ne peut guère nous aider à nous orienter, car comment savoir où nous pouvons aller si nous ignorons doù nous venons et où nous nous situons aujourdhui? |
|
|
|
suite
|