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Considérations
premières
Éléments dune poétique denvergure |
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De prime abord, il est facile de constater que peu de poètes, peu dartistes de premier plan évitent un vocabulaire cosmopoétique. Voici, dans ce nouveau contexte, Klee: «Je commence par le chaos le terrestre en moi se lie à la pensée cosmique.» Rilke, lui, parle dun «pur espace faisant irruption de loin», dune «totalité à laquelle il nous arrive davoir part» et déclare que son projet poétique est de «présenter la vastitude, la variété, la complétude du monde sous forme de pures preuves». On notera la similitude entre lattitude cosmoexistentielle de Rilke («Je vis ma vie en cercles de plus en plus larges») et celle dEinstein que nous avons déjà évoquée. Quant au programme poétique de lauteur des Élégies de Duino, il semble réconcilier ce qui fut pour Einstein désespérément séparé: la «complétude» et les «pures preuves». De lautre côté de lAtlantique, tournons-nous vers dautres poètes du cosmos. Après sêtre moqué de ces «pohètes» qui, devant cette vastitude, se perdent en dithyrambes poussifs («Méfiez-vous de tout poète qui a le mot kawsmos à la bouche»), Pound (que je cite ici pour sa clairvoyance poétique et critique, mettant à part ses égarements ultérieurs), à la fin de sa grande fresque historico-culturelle, les Cantos, va dire lui aussi que le but de toute poétique, cest de «faire cosmos» (to make cosmos), mais dune manière non grandiloquente. Parmi ceux qui méritent les sarcasmes du jeune Pound, il y a un certain Walt Whitman qui, parfois, se laisse aller à une espèce de vague cosmopoéticité américanolâtre égomaniaque, mais le même Whitman, à des moments plus tranquilles, où il nest plus le «porte-parole de ces États», est capable justement de «faire cosmos», grâce à des sensations cosmiques dune rare densité, dune rare fluidité. Ce Whitman-là avait déclaré un jour quil était prêt à abandonner à peu près tout ce que lon attend ordinairement dun poème: thème affectif, sentiment personnel, prosodie soignée, une métaphore ou deux, un peu dambiguïté, un saupoudrage de symbolique, que sais-je (voir Jakobson, Empson et autres poétologues de la fin de la modernité), si seulement il arrivait à rendre «londulation dune vague, la respiration de locéan.» Cest dans un court poème écrit en 1881 lors dune visite au Platte Cañon, dans le Colorado, quil formule le mieux son projet, son programme, sa poétique: Esprit qui as créé ce paysage (Traduction: Marie-Claude White) Ici, la cosmopoétique devient plus précisément
géopoétique (les deux «voies et voix» ne sont
évidemment pas séparables noublions pas quau
XVIe siècle «cosmographe» signifie
«géographe», et si je dis «géopoétique»
plutôt que «cosmopoétique», cest pour indiquer
que le cheminement a lieu dans lespace terrestre plutôt que
dans lespace lunaire ou martien, mais on peut évidemment
marcher sur un chemin terrestre avec un «esprit cosmique»).
Il sagit ici pour Whitman, chez qui on peut regretter seulement
la présence dun Esprit à la fois chrétien et
hégélien, non pas dembrasser fraternellement lunivers,
non pas dexprimer lhumain ou le macrohumain , mais délaborer
une poétique qui corresponde au chaos de rochers quil contemple.
Cette poétique est déjà inhérente au monde,
il faut dabord y adhérer, ensuite essayer de la dire. |
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suite
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