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Dans
latelier géopoétique: |
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Jhabite une vieille maison de pierre - granit et schiste - sur la côte nord de la péninsule armoricaine. Cette maison consiste en trois bâtiments. Cest dans celui qui fut autrefois, en bas, létable, en haut, la grange, quest installé depuis dix ans ce que jaime appeler latelier atlantique, ou latelier géopoétique. Cest là que je poursuis mes méditations, cest là que jélabore mes méthodes. Jai senti le besoin de camper un lieu, et de parler de lhabitation de ce lieu, avant de parler dune uvre. Dans un essai intitulé «Lécologie des actes», Abraham Moles parle de la nécessité dune nouvelle anthropologie de lespace. En proposant quelques éléments, il distingue:
b) une zone de distraction,
c) une zone de méditation,
et se demande quel est le rapport optimal entre les trois. Je ne pense pas que les propositions de Moles aillent très loin, mais cette notion dune anthropologie de lespace est à retenir. Pour résumer, il y aurait le havre (qui peut aussi devenir la prison) des habitudes; le monde flottant (où lon se perd); la maison des marées, une habitation dans le flux. Heinz von Foerster, dans «Notes pour une épistémologie des objets vivants», parle du «contexte plein». Lenvironnement, selon lui, est perçu comme la résidence dobjets stationnaires, mobiles ou changeants, et la question est posée: une expérience première, en dehors du système de représentation conventionnel, des habitudes, des fixations psychiques, est-elle possible? 2. En mentendant parler dun lieu où vivre, de distance, de solitude, de silence, une journaliste ma demandé récemment si jétais misanthrope. Je me suis empressé, de répondre, bien sûr, par la négative - mais en précisant tout de même quune anthropologie critique est à la base de ma philosophie de la vie et de ma conception de lart. Nous ne nous sommes pas étendus sur la question. Je voudrais le faire un peu ici, en élargissant le propos: la géopoétique est-elle inhumaine? La géopoétique ne serait-elle pas un humanisme? Tout le monde ici se souviendra du dernier tableau de Bruegel, qui sintitule justement Le Misanthrope. On y voit un vieil homme, et, à côté de lui, pris dans une sphère surmontée dune croix, un nain difforme qui lui dérobe sa bourse. Je ne métends pas sur linterprétation du symbolisme, qui me semble assez évident. On peut y voir la petitesse desprit remplissant le monde entier, et sefforçant de réduire la puissance et linfluence de tout ce qui la transgresse, la transcende. À cette image-là, ajoutons celle de La Tour de Babel, qui représente la confusion logistique et conceptuelle dans laquelle le monde se débat. Et puis il y a La Chute dIcare. Alors que laboureurs, bergers et marins (géopoéticiens ) poursuivent leurs travaux sur terre et sur mer, et quun soleil jaune brille sur les montagnes, Icare, ce faustien fou, aux ambitions insensées et démesurées, fait un petit plouf dans leau, au loin. Mais cest bien sûr les paysages de Bruegel que jaffectionne le plus: La Journée dhiver, sombre, avec sa terre rouge-brun, ses arbres, ses montagnes. Ailleurs, ce sera un ciel ultra-serein où vole un seul corbeau, ou le chaos bleu-jaune-brun dune tempête. Jaime penser, dune manière générale, à tous les travaux en cours dans lAtelier des Quatre Vents dAnvers, que je rapproche volontiers de ceux de Hokusaï dans son Atelier du Nord. Voilà des hommes qui vivent une vie dense, qui saccordent à la symphonie des éléments, qui allient vigueur et vision, humour et profondeur, truculence et transcendantalisme, et qui nont pas de temps à perdre avec le trop humain. 3. Pour parler de notre contexte actuel, qui ne sent le besoin dun espace plus frais, en dehors du milieu trop humain? Dans Cool Memories, Jean Baudrillard écrit ceci: «Seule ma ému linhumanité des choses, et encore jai été incapable de la transporter dans ma propre vie.» De tels aveux sont rares. Encore plus rares sont les travaux et les uvres qui font sortir du trop humain, qui augmentent la sensation de vie en intégrant à lhumain le non-humain. Tout récemment encore, dans un lieu qui réunit pour moi des souvenirs de Rousseau, de Buffon et de Bachelard (il sagit, bien sûr, de Dijon), un ami philosophe, un philosophe ami, ma dit, au cours dun banquet platonique que jétais iconoclaste. Cela ma intéressé. De sorte que ces temps-ci je me suis demandé dans quel sens et dans quelle mesure jétais iconoclaste, en extrapolant vers la question: la géopoétique est-elle iconoclaste? À première vue, du moins en ce qui me concerne, cela semble difficile à accepter, étant donné la quantité dimages (icônes) qui se trouvent dans mon atelier de travail. Les murs en sont couverts, le sol en est jonché. Je névoquerai ici que quelques catégories, et quelques exemples dans chaque catégorie. Ce qui frappe dès labord, ce sont sans doute les pierres (acceptera-t-on que des pierres puissent remplir une fonction iconologique?). Il y en a partout, posées à même le sol, sur les étagères. Parfois, elles mont attiré par leur forme, tout simplement. Dautres ont des incrustations cristallines, ou sont couvertes de concrétions marines, ou contiennent des fossiles. Plusieurs sont posées sur des tas de manuscrits, selon leur taille ou leur couleur, en correspondance avec limportance du tas et la couleur de la chemise qui contient les feuilles. Dautres juxtapositions de ce genre me plaisent: un gros morceau de pierre grise incrustée dun il blanc (cercle blanc, pupille noire) se tient à côté de The Dawn in Britain de Charles Doughty Au début, je ne marquais pas la provenance des pierres: le seul fait de penser quelles venaient de diverses régions de la terre me suffisait. Mais depuis un certain temps, je note les lieux où je les ai trouvées: Causse Méjean, Aubeterre, Anse Macabou, La Caravelle (Martinique), Tobago Keys, Skagen (Baltique), Montserrat, Hokkaïdo Quand un ami japonais, peintre, est passé à latelier, je lui ai demandé dinscrire, en idéogrammes, sur trois pierres que javais déjà mises de côté, trois koan (phrases à méditer): «Marcher seul sous le ciel rouge», «À chaque pas, le vent pur», «Cest tout à fait ça!». Au début, javais pensé monter ces pierres, les plaçant, par exemple, dans de gros blocs de chêne. Mais finalement je les ai laissées dehors. Jaime les contempler sous la pluie ou dans le soleil. Elles se sont patinées. Lune delles, la grise, qui porte des idéogrammes rouges, se couvre lentement dune fine mousse verte. À côté des pierres, les os, les ossements: omoplate de caribou, crânes doiseaux. Aussi, des photographies dobjets provenant de sites paléolithiques: les têtes de cheval et les bois de rennes sculptés et gravés de la grotte dIsturitz, par exemple. Et puis il y a des dessins chamaniques, où la personne du chamane est réduite à son squelette par une sorte de réductionnisme ontologique radical. Sur les murs, sont épinglées quantité dimages (gravures et dessins) doiseaux en particulier, comme si la réduction était le prélude à lenvol: fou de Bassan, hibou petit duc, héron cendré, bruant des neiges - et le nouvel albatros découvert récemment sur lîle dAmsterdam, dans locéan Indien, à mi-chemin de lAustralie et de lAfrique du Sud, par deux chercheurs de lInstitut des sciences de lévolution de Montpellier: diomedea amsterdamensis. Ensuite, je pense aux cartes: celle des zones écologiques de la fin de la glaciation; celle de la zone des steppes dans lEurasie; celle du bord atlantique de la nappe glaciaire écossaise; celle du monde selon Strabon; celle du monde selon Hérodote; celle du monde selon Denys le Périégète; celle du périple de Pythéas; celle des grandes migrations indo-européennes; celle du domaine cimmérien au VIIIe siècle avant notre ère; celle de lexpansion des Scythes; celle des relations précolombiennes à travers le Pacifique; celle du périple de Lapérouse; celle des Antilles et du golfe du Mexique avec leurs débarquements Il y a donc, chez moi, une prolifération dimages. Cette collection dimages remplit une fonction diffuse et multiple. Il ne sagit pas dart à proprement parler, mais peut-être de proto-art, de proto-géopoétique. Telle ou telle image ou objet peut me servir de support de méditation. La présence prépondérante de pierres et dos me procurent ce que lon pourrait peut-être appeler une sensation paléolithique. Le tout représente peut-être une cohérence inédite: un monde protoplasmique. Il marrive déprouver dans cet atelier une grande excitation mentale. Mais tout poète, tout artiste sait que la question nest pas comment atteindre à lexcitation, mais comment faire de cette excitation une exactitude. Voilà lexigence. Je reviendrai sur cette question de liconoclastie. Mais auparavant, je propose de faire un détour par le lieu où la controverse iconophile-iconoclaste («pour ou contre limage») a fait rage. Je parle, évidemment, de Byzance.
4.
Quiconque a visité assidûment les académies de Rome et de Florence sent, à plus ou moins longue échéance, une lassitude devant lexcès dhumain: toutes ces statues, tous ces portraits Cest avec une sensation de soulagement que lon découvre à Ravenne, à lintérieur dun petit édifice en briques rouges, une mosaïque de lumière où trône le Pantocrator, les yeux remplis déternité. Cest, déjà, Byzance. Située entre lEurope et lAsie, dans une région peu peuplée et plus primitive que lOccident romain, le dos à la Méditerranée, face à la mer Noire et à tout larrière-pays du Nord-Est, Byzance se voulait une cité exemplaire, animée dune vie intellectuelle et artistique intense. Comment, une fois que lon a entrepris quelques studia byzantina, ne pas être attiré par des figures telles que le moine Méthode, le voyageur Cosmas Indicopleustès, Photius, propriétaire dune bibliothèque extraordinaire, un écrivain tel que Marinos Phalieros, ou une femme telle que Sophie Paléologue, qui épousa (quel gâchis!) Ivan le Moscovite. Ville intellectuelle, disais-je, et ville artistique: je pense à ces codices «pourpres» (écrits en argent sur du vélin pourpre) produits dans les scriptoria, à tous les travaux en mosaïque et en orfèvrerie. Laccent est sur le surhumain et le transcendantal. Le schéma central de lesprit est: Pantocrator, Paradis, Terre. Mais cette terre, si bassement située dans la hiérarchie, est pourtant merveilleusement présente. Il suffit de regarder le fleuve Jourdain en mosaïque bleue, ou ces pavages brillants qui sont des cartes de la terre et de locéan pour sen convaincre. On adore la complexité, et on pousse très loin labstraction. Ceux qui la poussent le plus loin, ce sont les iconoclastes: les briseurs dimages. Ils ont une idée si haute de lAbstrait quils trouvent inadmissible de le représenter par des images de saints, par une quelconque iconologie humaine, anthropomorphe, fût-ce celle du Christ lui-même. Ces iconoclastes du VIIIe siècle ne font, à mon sens, quaccentuer un aspect déjà présent dans la culture byzantine. Dans cette culture-là, portée sur la Révélation, on laissait, pour la Révélation, un trône vide. Le but des iconoclastes byzantins était datteindre une parfaite transcendance, au-delà de lintervention, de lintermédiaire, dune iconologie trop humaine. Peut-être pourrait-on dire que le but de «liconoclaste» géopoéticien, cest darriver à une parfaite immanence. Mais ce nest là quune première formule. Poursuivons nos méditations, pas à pas, de question en question, despace en espace. 5. Dans une société, un état de culture, le nôtre, qui, tout en sadonnant à une prolifération galopante dimages (où lon peut voir la revanche, impuissante, de limagination trop longtemps brimée par la pensée rationnelle), ne connaît pas «la puissance poétique du symbole» (Gilbert Durand), un certain nombre desprits de la modernité tardive prônent le retour à limagination symbolique et à la réhabilitation du symbole sacré, épiphanique, transcendantal. Pour eux, le mal a commencé avec Aristote (la pensée conceptuelle), est passé par les iconoclastes («un tel iconoclasme ne sest pas développé sans de graves répercussions sur limage artistique peinte ou sculptée» - Gilbert Durand), ensuite par Descartes, et Spinoza. Tout au long de ce processus, on assisterait à une dégradation, voire à une extinction de la faculté symbolico-imaginante, depuis les allégories décoratives de la Renaissance jusquà la confusion criarde de la «civilisation de limage» contemporaine. On peut partager les refus de ces esprits, on peut accepter partiellement leurs analyses, tout en restant totalement non convaincu de la nécessité, ou de la possibilité du retour quils préconisent. Personnellement, vis-à-vis de tout ce qui est symbolisme sacré, de tout ce qui est théologie, ou ontologie transcendantale, vis-à-vis de tout ce qui se veut art spiritualiste, symboliste, je suis dun scepticisme himalayen. Ce nest pas seulement parce que jai arpenté les rues de lAthènes du Nord avec Hume, parce que jai devisé avec Montaigne dans sa librairie, parce que jai rencontré Pyrrhon dans les Pyrénées et déambulé avec Sextus Empiricus dans les allées du Luxembourg, cest aussi parce que, en art, quelque chose dautre ma toujours attiré. Cest quelque chose qui est là, présent, dans la carrière de Bibemus de Cézanne, ou dans le cerisier de Van Gogh. Cest quelque chose qui se trouve à létat diffus, latent dans mon atelier géopoétique. Il y a là quelque chose qui nest ni symbole sacré, ni étalage dimages triviales. Le voyage intellectuel et artistique, culturel, tel que je le vois, cest daller du sacré au Vide, du monde absolu au monde ouvert, en passant par le monde flottant. Ce nest là quune autre formule. Mais refaire connaissance avec le monde, faire une reconnaissance du monde, de lieu en lieu, et tâter de quelques formules, cest être déjà sur la voie dun recommencement. Essayons maintenant de pousser encore plus loin nos investigations de prima geopoetica. En partant, cette fois-ci, de létat dégradé que nous connaissons. 6. Depuis un certain temps, depuis le XVIIIe siècle en fait, toute une tendance de la pensée a consisté à réduire la métaphysique à la morale. Je pense à Hume, à Kant, à Voltaire Avec le temps, cette morale est devenue tout à fait sociale. Tout est doctrine sociale, document social, discours social, bavardage social Et ce discours sonne de plus en plus creux, doù, chez une fraction significative de la population, un autisme, une aphasie, un infantilisme, qui ne trouve dexutoire, déchappatoire que dans la violence. Face à cet état de société, on comprend que certains veuillent remonter à la morale, dautres jusquà la métaphysique ou à la religion. Je pense, effectivement, quil nous faut remonter, du moins dans un premier temps, jusquà la métaphysique. En utilisant dans mon titre, le point de départ de cet essai, les mots «méditations et méthodes», jévoque évidemment la figure de René Descartes, qui, avec Aristote, est lanathème des symbolistes du Sacré et des figuratifs de lAbsolu, puisquil réduit le symbole au signe, et veut se défaire de limagination encombrante. Chez lui, dans le «doute méthodique», mon scepticisme trouve son compte. Certes, il nen est pas de même pour ma sensation du monde. Si, dans les Principes, Descartes aborde la question de la formation du monde, il se hâte de lexpliquer, il ne sarrête pas aux formes, encore moins à la multiplicité des choses, et il trouve sans doute trop vite son «idée claire et distincte», en comprimant toute létendue dans sa cogitation. Mais jaime son désir de clarté, jaime sa recherche dune «vérité inconcussable», et jai tendance à minventer un Descartes plus sensible à la multiplicité des choses et aux formes, un Descartes «re-né des cartes», un Descartes qui, dans sa recherche dune vérité inconcussable, se contenterait, pendant un certain temps, comme le sage dans le Paradis retrouvé de Milton, de ramasser des galets sur la plage. Tout en lisant Spinoza, je le vois, dans son cabinet de travail à Rhynnsburg, polissant des verres - toujours ce désir de clarté et de transparence. Je remonte à Aristote, à la physique péripatéticienne. Jaime son goût pour les enquêtes (historiaï), à lencontre de toutes les Quêtes (de labsolu, du Graal, de Dieu, etc.). Mais à côté de ces penseurs rationnels, je lis des auteurs plus mystiques, tel Érigène - jaime le pluriel de son sunt lumina (il y a des lumières), ou bien Ibn Arabi, dit Ibn Aflatûn (fils de Platon), pour ses itinéraires épiphaniques. Cest de ce champ complexe quest sortie la notion de géopoétique. Il me semble quen poussant la métaphysique jusquau bout, jusquà ses limites, ce que lon trouve, au bout du chemin, cest le vide et le phénomène. Et cette conclusion, qui est en fait une ouverture, peut aller beaucoup plus loin que la phénoménologie. Merleau-Ponty, par exemple, en suivant la méthode phénoménologique, découvre la prose du monde. Mais on ne la sent pas, cette prose du monde, chez Merleau-Ponty, on ne la voit pas, les phénoménologues (Husserl, le premier, compris) ne parviennent pas à la faire sonner. En parlant de «sonner» je pense aux sons, aux bruits que jentends autour de mon atelier: bruit du vent, cris doiseaux, chuchotement de feuillages Je pense aussi à autre chose. Il marrive, après une longue séance de travail, de masseoir sur les marches de mon atelier pour boire du thé. Jaime le son que fait ma théière en fonte quand je la pose sur le granit des marches. Ce qui me fait penser à Gauguin, qui déclarait que ce quil voulait rendre en peinture, cétait léquivalent du son que faisaient ses sabots sur le granit. Et cela évoque aussi pour moi le suzu (petit instrument en bambou placé dans un ruisseau à côté dun rocher et qui produit à intervalles réguliers un clac très agréable) que jai vu un jour dans le jardin dun poète ermite à Kyoto. Cest un tel son, une telle musique, que jaime entendre dans les uvres dart. Cest le son de base de la géopoétique. Il peut être à lorigine de tout un développement, mais il faut quil soit présent. 7. Je reconnais quon peut reparler ici dune certaine iconoclastie, dun certain refus, sinon de limagination, du moins dun certain excès dimaginaire. Jai, en effet, beaucoup de réticence vis-à-vis du narcissisme narcotique de limaginaire, de lenfermement subjectif dans limaginaire, qui, à mon sens, nest que le revers du positivisme - une compensation. Jai beaucoup de distance par rapport aux fixations de limaginaire: je préfère les archives aux archétypes. Je ne parle pas seulement du lyrisme facile et conventionnel, ce que certains appellent «la poésie» (dont on trouve, bien sûr, des équivalents dans les arts plastiques). Ces éléments que je récuse, on les trouve même chez les meilleurs. Chez Bachelard, par exemple. La poéticité quil préfère me semble un peu commode. Qui ne sent quil se contente la plupart du temps dégrener des images esthétiques comme un esprit religieux compte les grains de son chapelet? Chez Saint-John Perse, par exemple, qui ne sent linflation psychique et métaphorique dun texte comme celui-ci (quil a écrit pour Braque): «Loiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre, mène aux confins du jour un singulier destin. Migrateur, et hanté dinflation solaire, il voyage de nuit, les jours étant trop courts pour son activité. Par temps de lune grise couleur du gui des Gaules, il peuple de son spectre la prophétie des nuits. Et son cri dans la nuit est cri de laube elle-même: cri de guerre sainte à larme blanche.» Et si je peux être attiré par le churinga de la tradition australienne, par exemple, je sais quil mest impossible de penser en termes dune généalogie sacrée, et dy voir le corps dun ancêtre. Jaime le brut, et lex-abrupto, dégagé des connotations et des conventions, débarrassé dun trop-plein psychique. Jai dit que jaimais les archives et les enquêtes péripatéticiennes. Jaime aussi les «investigations» dHérodote, que Quintilien décrit comme étant dulcis et candidus et fusus (plaisant, lucide et diffus). Ce qui nous amène à parler plus précisément de langage, de style, dexpression. 8. Il y a toujours
eu chez lhomme, ou du moins chez certains esprits, le désir
dun «langage naturel». Cest éminemment
le cas de Jacob Boehme. Boehme pense et écrit dans un contexte
chrétien, cest donc le Verbe de Dieu quil entend et
voit dans les choses - mais on peut extrapoler. Pour Boehme, le verbe
fiat est encore à luvre et ce verbe «forme
et rassemble». Il ny a pas, fondamentalement, de division
entre le mot et la chose. Si le langage «adamique», celui
du «premier homme», a été perdu de vue, on peut
le retrouver, il suffit détudier en profondeur la langue,
et de lire la «signature» des choses Ce sera le travail des
pansophes, tels quon le trouve, non seulement chez Boehme,
mais chez, par exemple Khunrath de Bâle, dans son De Signatura
Rerum. On pense aussi, bien sûr, aux cabbalistes, à certains
rosicruciens, et on peut remonter la filière jusquà
Platon dAlexandrie dans son Opificium mundi et Eusèbe
de Césarée dans sa Praeparatio evangelica. Je ne
suivrai pas les tentatives de Boehme pour nous convaincre que le mot Wasser
correspond parfaitement à lélément liquide
que dautres appellent aqua ou eau, ni dautres
aberrations de la pansophie. Mais cette notion dun liber naturalis,
dun langage qui serait lélément formatif de
lharmonie du monde, mintéresse. Si lesprit humain est incontestablement marqué par une naïveté naturiste, il véhicule aussi, et cest autrement plus néfaste et restrictif, une pathologie anti-naturiste. Cest elle qui prédomine dans notre culture depuis des siècles. Cest elle qui a créé nos habitudes, et une grande partie de notre théorie. Et cest elle qui a suscité des réactions souvent primaires et simplistes. Mais serait-il possible de briser les habitudes, ces moules, ces modèles, et de trouver un langage à la fois plus frais et plus complet? Cest ce que semble suggérer Jean Grenier, lorsquil dit (Réflexions sur quelques écrivains), dune manière trop métaphorique, évidemment, que si nous parvenions à briser les habitudes, «un ciel souvrirait dans lequel nous pourrions voler». Certes, briser les habitudes nest pas facile. «Il faut commencer», dit Grenier, «par un détachement fait avec violence». Mais il me semble que de nos jours la science apporte de laide à ce besoin. 9. Dans la «néo-géographie» de François Dagognet (Épistémologie de lespace concret), il est question, à partir dun nouveau regard sur les sciences de la terre, dun «texte sans auteur» marqué par une «violence originelle». Mais, dans le contexte de cette méditation libre, cest surtout sur les recherches dun biophysicien que je voudrais mattarder, et sur lidée dun poète. Dans un essai, «Conscience et désirs dans les systèmes auto-organisateurs», Henri Atlan propose de constater la fin de lHomme en tant que «système fermé» et non seulement den tirer toutes les conséquences, mais de savancer dans louverture laissée par cette fin dune illusion. Il sagira dorénavant de concevoir le fait dexister comme un «processus ouvert». En dautres termes, lHomme a été une mauvaise habitude, ou plutôt une accumulation de mauvaises habitudes. Mais les habitudes ne font pas lhomme. Et nul besoin, dans cette chute de lhumanisme, de faire appel à des principes métaphysiques (lEtre, etc.) ou à je ne sais quelle force mystérieuse. La conception de lhomme en tant que «système ouvert» évite à la fois le mécanisme et le Mystère. Pas dangoisse ni de panique non plus. Cette ouverture permet une «conscience de soi comme lieu de création et dinnovation» et «fait une place centrale à lirruption du radicalement nouveau, à partir non du néant mais du chaos». Et ce «chaos» nest plus un amas informe, ou une menace agressive. On peut y déceler une auto-organisation, ce que certains biologistes (je pense à Varela et Maturana) ont appelé une autopoïesis. Et on peut aller encore plus loin. Car découvrir des forces organisatrices dans la matière elle-même, constater une logique des systèmes auto-organisateurs, nest-ce pas «retrouver, de façon renouvelée et épurée» (cest-à-dire, en dehors de tout pathétique et de toute poéticité sentimentale) «un langage que les choses peuvent nous parler»? Ce «langage des choses» correspond au langage de lhomme: un langage de lhomme débarrassé des mauvaises habitudes, et de la fausse poésie. Comment pratiquer ce désencombrement, comment établir le contact? Non par la volonté (volontarisme faustien), ni par une projection imaginative (encore moins fantaisiste, ou pauvrement conceptuelle) sur le réel, mais par le vouloir, une «faculté inconsciente dauto-organisation sous leffet des choses de lenvironnement». Ce qui peut en résulter, cest une «existence unifiée». Il me semble que de telles conceptions peuvent rejoindre (et les rejoignent effectivement dans la géopoétique) certains développements dans le champ de la poétique. Parlant, par exemple, de Dante, Osip Mandelstam déclare que Dante est «facteur dinstruments et non producteur dimages». Et il insiste là-dessus par ailleurs: «Dante est par excellence le poète qui rend le sens mouvant et désintègre limage». Et encore: «Il est poussé par tout ce que lon voudra, sauf par limagination». Nous ne nous situons plus dans le psychisme, ni dans la sentimentalité, mais dans linstrumentalité et dans lenquête. Le poète ne «sexprime» plus, il est le stratège dun thème, le protagoniste dune poétique. 10. Peut-être puis-je me permettre pour terminer, de citer certains extraits de mon propre processus poétique ouvert, en laissant à dautres le soin den présenter léquivalent plastique. Voici, par exemple, un poème de Terre de diamant («Sur les murs dune chambre ancienne»), qui indique la sortie des habitudes: Sur le premier mur Voici (cest un extrait de «Lettre de Harris», dans Mahamudra), le moment de la méditation, de la création et de la dissolution de limage, permettant lentrée dans un espace autre que narcissico-imaginatif: 11. Le disciple 12. Un guillemot 13. Dans la salle
me voilà donc sorti Et voici, pour conclure, une présentation
de latelier géopoétique qui fait partie intégrante
de cette maison des marées, et du travail qui sy fait: un lieu pour travailler
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