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Art,
psychè, cosmos |
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La pratique artistique est
exposée aujourdhui à une désorientation sans
précédent, qui coïncide avec un moment «post-moderne»
de la création qui pourrait permettre cependant de sortir des impasses
auxquelles a conduit lart moderne (1).
En un sens, lhistoire de lart en Occident chrétien
peut être partagée en trois grandes périodes: jusquà
la Renaissance, le monde est considéré comme le miroir de
Dieu, dans la mesure où lhomme est à limage
de son créateur; lartiste décrit les images réfléchies
de linvisible dans le visible, du surnaturel dans le naturel; lart
est, dans son principe, théophanique. Lâge classique,
à partir de linvention de la perspective, fait du monde une
image de lhomme; les tableaux mettent en scène (mimesis)
lhumanité dans ses uvres vives, dont les paysages ne
sont pas le moindre témoin. À travers la représentation
de soi (portrait, scènes sociales, de cour ou rurales, batailles,
etc.), lartiste célèbre, jusquà satiété,
le triomphe de lhumanisme, pour lequel lhomme est au centre
du monde. La modernité, quant à elle, veut délibérément
mettre fin au règne de la re-présentation, afin dexplorer
dautres techniques pour pénétrer autrement le monde.
Cette exploration sest opérée selon deux voies: dune
part, par le retour au sensible pur, à un regard inaugural, antérieur
à lobjectivation du monde (dans limpressionnisme ou
le cubisme, par exemple), dautre part, par un repli sur lintellect,
sur luvre en tant que support dun discours-commentaire,
qui accompagne limpuissance - proclamée - de lart à
faire sens en tant que sensible (art minimal, art conceptuel, arte povera,
etc.) (2).
Il reste que ces programmes artistiques se sont développés de manière isolée, frénétique et inconciliable, laissant en héritage à notre époque, à la fois une séparation entre le sensible et lintellectuel et surtout entre lhomme et le monde. Ny a-t-il donc pas de place pour une voie qui permettrait denvisager à nouveau une réconciliation entre ces éléments? En quoi lidée dun art géopoétique permettrait-elle de participer à un tel programme? On cherchera donc ici à se demander en quoi la géopoétique peut ressourcer les arts plastiques et comment on peut passer de lexpérience géopoétique à lactivité artistique. 1) Vers un outrepassement esthétique (3) Depuis plus dun siècle, lart est saturé de manifestes de révolutions (le plus significatif, mais pas forcément le plus novateur, étant celui du surréalisme dAndré Breton). Mais ces révolutions, prenant involontairement le mot à la lettre, ne tournent-elles pas souvent, comme les astres, en rond (revolvere)? Leur impuissance ou leur échec ne viendrait-il pas de ce quelles ne remettent pas en cause lanthropologie (rapports corps-âme-esprit) et, plus profondément, la cosmologie (rapport sujet-monde, dedans-dehors) sur lesquelles elles reposent? Un art alternatif, ne saurait donc faire léconomie de cette re-fondation des principes, dune réorganisation de la vision du monde, ce qui implique probablement une remise en question aussi des catégories fondatrices de la rationalité occidentale (4). À quels changements épistémologiques lartiste doit-il alors se soumettre? Comment parvenir à modifier déjà le rapport de lartiste au monde, afin quil puisse échapper aux scissions néfastes encore prégnantes aujourdhui? On peut au moins dégager deux voies: la recherche dune réincorporation et dune rythmisation du voir et la quête dun «proto-monde». a) La réincorporation rythmique du regard Notre rapport au monde est déterminé culturellement par la prédominance de lil et du regard, qui rend compte aussi bien du statut de la connaissance (la theoria grecque (5)) que de lobjectivation propre à la science moderne, comprise comme distanciation-spectacularisation (6) . De ce point de vue, même lartiste a été défini longtemps comme celui qui disposait dune connaissance de lessence, de leidos, de lidea des choses, qui seules renferment leur beauté (7). Lavènement de lesthétique moderne, à partir du XVIIIe siècle, déplace le problème de lart, de la conformité objective des formes à leur modèle idéal, vers le plaisir subjectif quelles nous procurent. Mais lexpérience sensitive reste souvent subordonnée au jugement de goût (E. Kant), qui seul authentifie lexpérience esthétique. La perception reste donc placée sous la juridiction de lintellect et tous les deux culminent dans la vision, sensible et intelligible (la lumière naturelle). De là, dailleurs, le développement massif dune esthétique nettement métaphysique au XIXe siècle (8). Une véritable rupture artistique passe donc par une remise en question du paradigme optique, qui régit lensemble de la culture occidentale. La vue a, certes, la vertu dengendrer une connaissance synoptique, panoramique, encyclopédique du réel, mais elle porte aussi en elle une dérive totalitaire due à lexigence de transparence, et surtout elle a tendance à figer la représentation dans un regard statique, superficiel, qui balaye les surfaces et écrase les aspérités et les ombres du réel. Il importe, dès lors, non dabolir la vision, mais de chercher à lassouplir et à la rectifier, à lenrichir, à la complexifier, en passant des seuls yeux de lesprit aux yeux du corps, et du regard passif au regard mobile, animé par lensemble des autres sens. La vue élargit la vision du monde à condition quelle soit mise en synergie avec une polysensorialité et surtout quelle soit greffée sur un rythme qui constitue le dynamisme structurant du sujet percevant, et qui lui permet dêtre en «phase» avec le monde (9). Entre le sujet et le monde peut se développer une co-énergie, une rythmique commune, conditions dune co-naissance véritable (10). Cette réouverture et cette réanimation du regard passent pas une ré-incorporation de la vision trop intellectualisée dans la chair vive de nos images, puis par une immersion de nos images du monde dans une extase sensori-motrice. Comment organiser alors une telle expérience optico-rythmique, doù peut jaillir une nouvelle poïétique? Au lieu que lartiste continue à se placer devant lobjet pour le contempler, il sagit, au contraire, pour lui, de suspendre la distance de spectacularisation, pour faire corps avec le monde, pour traverser la ligne invisible de scission entre le dedans et le dehors. Le regard se porte au devant des choses, mû par un corps en mouvement, tonique (au sens du tonos stoïcien), vibratoire (11). Et réciproquement, il faut laisser le monde «faire impression» sur nous, nous pénétrer, faire que la sensation devienne un canal afférent qui imprime en nous le «pli» du monde. Ainsi se met en place une rythmique des sensations, des affects, des images, qui crée une relation réciproque entre la nature et lesprit, entre le non-moi et le Moi, sans que cette rencontre psycho-tellurique tourne en possession, ou en dépossession de soi, qui constitueraient des formes de régression pathogène, incompatible avec une activité artistique (12). Pour que la psychè puisse ainsi se «chosifier» et pour que lextériorité physique puisse impressionner le sujet et se transformer en «respir» subjectif, ce qui veut dire se spiritualiser, il faut donc que le rapport homme-monde sarrache au dualisme psycho-physique. Cette expérience psycho-géographique du chiasme entre lintérieur et lextérieur exige alors que lon distingue une sorte dinterface, dintermédiaire, de tiers-monde, où sopère la spatialisation du psychisme et la psychologisation de la res extensa. Le vécu perceptif relève, alors, dune sorte de «médiance (13)», de ligne dintersection fluide, à mi-chemin du subjectif et de lobjectif (14). Sagit-il dune topique bien nouvelle ou au contraire très ancienne? On peut noter, en ce sens, que la conception traditionnelle de lâme en faisait précisément une instance, un lieu où se touchent le monde et lesprit, et qui a pu prendre la forme dune Âme du monde, dans lAntiquité et à la Renaissance, avant de se trouver logé, à lépoque romantique, dans linconscient (15). Il faudrait supposer, dans cette perspective, que la psychè dispose déjà dune configuration spatiale, quelle est elle-même déjà organisée en paysage ou en carte, qui donne au sujet percevant le code, la grammaire de ce quil découvre dans létendue du Non-Moi; et cette spatialisation de la psychè lui permet précisément de recueillir, denregistrer les bruits et les signes du cosmos. Il doit donc exister en lhomme un lieu, un espace semi-subjectif et semi-objectif, qui sert de terrain sur lequel se rencontrent le dehors et le dedans, lhomme et la nature. Cest pourquoi le psychisme ou lâme peut percevoir davantage que la surface locale des choses et se mettre en phase avec les influx subliminaux du cosmos, de même que le cosmos peut retentir dans lespace intérieur jusque dans les soubassements corporels, parce que les manifestations externes sont captées par lespace intérieur. En ce sens, lexpérience de cette perception croisée se confond avec lactivation dimages, dans la mesure où limagination (définie longtemps comme troisième il ou comme miroir) nest pas tant fonction de création dun irréel, de fuite dans un autre monde fictif, que pouvoir a priori dimager, de topographier, le monde, pour que le sujet puisse entrer en phase, faire corps avec lui. Limage devient alors le lieu psychique, intermédiaire entre lintellect et les sens, où prend naissance la perception transubjective du monde (16). Ainsi la vision extatique du monde passe-t-elle par le foyer dune imagerie, mi-intérieure, mi-extérieure (17), qui nous met en présence des structures morphologiques de lespace, que nous rencontrons dans lordre empirique du monde. Un renouveau de lart semble donc pouvoir se fonder sur une expérience originaire de communion avec le monde, qui parvient, par limagerie spatiale psychique, à sarracher à laffrontement scopique du sujet et de lobjet, qui a jusquici servi de seul paradigme à lâge de lart comme représentation du monde. (1)
Sur lart post-moderne, voir Ch. RUBY, Le champ de bataille :
post-moderne et néo-moderne, Paris, LHarmattan, 1990. |
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