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Art,
psychè, cosmos (suite) |
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b) Les retrouvailles dun proto-monde Mais quy a-t-il donc à percevoir avec notre regard incorporé, mobile, rythmant et rythmé à la fois, au-delà des frontières pétrifiées qui séparent le corps du monde? Vers quel type de réalité lartiste se tourne-t-il dans cette expérience géo-poétique? Avec quels types de conception du monde faut-il ici rompre? Deux réponses nont cessé dêtre développées de manière dominante: dune part, lhomme traditionnel est éduqué pour sentir, derrière les phénomènes naturels, du sacré, sous le visible, des forces invisibles, du Mana ou des dieux. Cette perception supra-sensorielle est imprégnée de valeurs symboliques qui amènent à «entrevoir» le monde sur-naturel. Le monde perçu est un miroir de linvisible et de locculte. Notre culture, par contre, nous a préparés à voir les choses à travers leurs fonctions utilitaires, à dégager leurs significations culturelles en tant quob-jets, à nous re-voir dans lobjet, à prendre la mesure, à travers le perçu, de notre propre pouvoir de connaître ou de faire. La perception manque cependant, généralement, lêtre même des choses parce quelle les identifie à des fonctions, elles-mêmes hypostasiées dans des mots. Dans le premier cas, la perception est surdéterminée symboliquement, dans le second cas, elle est trop médiatisée par la culture, dans les deux cas, elle fait léconomie de la manifestation phénoménale originaire du monde. En ce sens, la mutation du regard nous invite à redécouvrir lêtre immédiat du réel, ce que les phénoménologues appellent, les «qualia sauvages (18)» du monde, avant son insertion dans les savoirs symboliques ou noétiques. Mais quest-ce que ce monde pré-humain, que nous avons tant de mal à percevoir, à dégager de sa gangue culturelle, mais avec lequel il nous faut entrer «en phase», en résonance? Sous quelle forme émerge le proto-monde, quel type de phénoménalité apparaît-il aux sens? Les phénomènes du monde naturel ont donné lieu, philosophiquement, puis scientifiquement, à un partage entre matière et forme (Platon, Aristote). Les uns valorisent ainsi la matière substantielle (matérialisme), les autres, la forme génératrice («eidétisme» ou idéalisme). Or, ressaisir sensitivement le proto-monde, cest peut-être dabord remonter vers un complexe indissociable de «matière-forme», un foyer «hylèmorphique», qui nest ni objet ni sujet, qui nest ni absolument brut (antérieur à toute poïétique), ni à vrai dire artificiel (résultat dun poien). Car la nature, la physis (19), en son émergence originaire, se présente, comme lont déjà vu les penseurs de la Grèce et de la Renaissance, comme une énergie, comme un devenir vivant, comme une croissance dans lespace dune materia prima, qui génère une arborescence de formes et de couleurs. Nous sommes, à vrai dire, peu familiers de ce degré non dissocié de réalité, qui ne se ramène ni à lhylozoïsme (pour qui la matière est innervée par une force vitale) ni à lanimisme traditionnel (projection dune psychè sur la nature (20)). Car nous avons du mal à penser le monde, la terre, avant leur assimilation par nos catégories humanisées, cest-à-dire le monde sauvage, le «chaosmos» primitif (qui ne veut pas dire le désordre, mais lordre pré-humain). Cest pourtant cet horizon qui peut nous ouvrir à lexpérience dune perception extrême, dune expérience inédite, doù peut jaillir une autre pratique artistique. Cette perception dynamique et non-scindée peut, en effet, nous permettre datteindre le relief originaire de la terre, le paysage archaïque et mouvant des différences, des volumes, des creux, des contours, que constituent les matières informées, indépendamment de leur sens symbolique et de leur fonction dobjets plus ou moins artificiels. Dans un tel corps à corps, lespace des choses surgit de lintérieur de la matière, comme la matière sort delle-même pour se tenir dans un espace. Il sagit dune expérience qui parvient à rejoindre une réalité où forme et fond surgissent simultanément, comme lieu matriciel du monde. Ainsi se trouvent suspendues et transgressées les abstractions qui ont longtemps miné la compréhension de la nature: dun côté, une matière pure, indépendante de son inscription dans un espace, de lautre, des formes - géométriques - pures, indépendantes de leur substrat. Ici, au contraire, les sens et limagination nous livrent une unité indissociable, un être monadique; il ny a de morphologie que dun être immergé dans une matière et de matériologie quinscrite dans des limites géographiques. Car le monde est demblée genesis matérielle (arbre, rocher, eaux) et configuration spatiale (labyrinthe, spirale, volutes). Tel est le «cosmos» originaire, le monde auroral, antérieur aux scissions, aux dénominations, aux bifurcations (21). Ainsi donc se profile une rupture épistémologique profonde, qui a souvent été approchée par des artistes, mais que notre pensée contemporaine tend à théoriser de manière plus systématique et tranchée. Il sagit de penser la perception du monde à lintérieur dune topique extrême, dans laquelle homme et monde, sujet et objet, percevant et perçu, perdent leurs coordonnées bien délimitées, non pour se fondre dans quelque indifférenciation régressive, qui signifierait limplosion du monde et limpossibilité de toute création, mais pour nouer dautres rapports croisés, labiles, qui permettent datteindre des bords, des rivages, où le psychique et le physique se touchent et débordent lun sur lautre, des états de «crase», pour parler comme les stoïciens, qui la comparaient à la dilution dune goutte de vin dans la mer. 2) Les paradoxes et les exigences dun art géopoétique En quel sens cette expérience géopoétique du proto-monde peut-elle alors conduire vers une pratique artistique? Comment lartiste peut-il se trouver inspiré par cette double rupture épistémologique, peut-il même devenir le laboratoire de cette métanoia, de cette exploration des racines communes au-dehors et au-dedans? Que peut faire lartiste à partir de cet outrepassement, comment le convertir en uvre? Avant dexplorer et de fixer quelques pistes, on ne peut manquer de sarrêter dabord sur ce paradoxe, qui devient, pour certains, un préalable à la question, et doù peuvent surgir de nombreuses apories voire divergences quant à la conception dune création plastique. a) Minimalisme et maximalisme À vrai dire, la complétude et lintensité de ce rapport au monde peuvent dabord entraîner une sorte de minimalisme expressif. En effet, toute création postérieure à lexpérience géopoétique peut apparaître comme un déficit de réalité, qui ne peut retenir, et encore moins transmettre, le contenu de cette présence totale de la terre, de cette cosmicisation du psychisme, qui se révèle incommensurable à toute objectivation. Dans cette perspective, l«uvre», si le terme peut être repris puisquil ny a plus à proprement parler dopus, de travail, se replie sur une sorte de matérialité minimale, qui nexcède pas la fonction dune mémoire, dune archive de la terre entre-vue. Lartiste na, en quelque sorte, quà rassembler, quà agencer quelques signes, traces, griffes, du monde, en écho à son voyage au cur du proto-monde hylémorphique. Le processus artistique tend en quelque sorte vers une conservation de fragments du monde qui deviennent comme des symboles de son expérience, au sens où le symbole désigne des réalités fragmentées destinées à garder la mémoire dune totalité brisée. À la limite même, lart se ramène à une sorte de degré zéro de création, puisque toute création apparaît comme excédentaire, superflue, et donc comme source daltération et de déception. On se dirige ainsi vers une forme diconoclasme, desthétique mélancolique de la disparition du monde: lobjet plastique nest plus le résultat dune médiation, il ne relève plus dune représentation. Lartiste géopoéticien sentoure seulement de parcelles du monde (sable, galets, bambous, cornes, etc.) qui attestent ainsi dune plus grande proximité avec la terre que toute représentation. Lart, en tant quartifice et quartefact, perd son prestige au profit de la Nature elle-même, en un autre ordre disposée. On peut mieux comprendre, à partir de là, que cette pratique sapparente, par bien des côtés, aux techniques de l«art brut», qui se présente, de nos jours, comme une recherche originaire de la matérialité du monde, en deçà des affectations et des captations culturelles des matières et des formes (22). Cette forme dart, récente en Occident, nous met alors en présence de combinatoires naïves dobjets, dont les modèles les plus proches se trouvent dans les arts primitifs, dans les uvres des civilisations traditionnelles, non européennes. Seuls ces artistes, en effet, ont cherché à saisir une phanie du cosmos, telle quelle se phénoménalise comme monde, indépendamment des usages, utilitaires ou symboliques. Bois, pierres, cornes, dun côté, triangles, sphères, niches, pointes, de lautre (mais réunis en un tout), deviennent alors des éléments premiers, traités pour eux-mêmes, pour faire jaillir de leur combinaison un état pré-humain du monde. Dans leur présence même surgit dans le visible le chant inaugural de la terre sortant des ténèbres. Mais à partir de la même expérience peut naître une pratique opposée, maximaliste, où lartiste devient un transformateur de lextase en une uvre nouvelle, qui sajoute à la nature et prend place dans la culture. Le caractère nécessairement éphémère, transitoire, de lexpérience géopoétique gagne, en effet, à être transporté dans le monde des objets manufacturés, non seulement pour en assurer une conservation, une pérennisation, mais pour la soumettre à une altération qui la métamorphose en une surnature, qui la «densifie» par une alchimie des gestes. Lartiste simpose, dès lors, lobligation de retravailler la réalité «hylèmorphique», de donner corps à une configuration inédite. Pour transcrire ces situations dosmose entre sujet et monde, il est appelé à inventer des techniques nouvelles, à imaginer un dispositif, un montage, un protocole, qui condensent, tout en la métamorphosant, son expérience. Car la sauvagerie du cosmos que lartiste rapporte avec soi ne doit pas faire croire, comme le veut un certain mythe romantique, que la création se confond avec une inspiration dionysiaque, un spontanéisme de la transe (action painting). Les contrefaçons sont pourtant tentantes et multiples: on ne saurait, pourtant, ramener une vraie création à une exhibition préculturelle de la nature ou à une transformation de la nature elle-même par une intervention in situ (Land Art). Lart géopoétique ne se ramène pas à un simple medium écologique, où lon abandonne luvre culturelle, décorative ou symbolique, au profit dun voyeurisme de la nature vierge ou refigurée. Il ne suffit pas de signer la nature par des fragmentations ou des inscriptions, mais il faut recréer une situation poly-perceptive où lon retrouve le «chaosmos» originaire. Cette création inédite implique une acculturation du cosmos, dont les images vont elles-mêmes être relayées par la sphère des images culturelles. Cest bien pourquoi la création géopoétique se trouve ici au carrefour dune expérience de la terre et dune mémoire sociale, qui prête à lartiste le langage des rites, des symboles et des mythes pour nourrir luvre. Car luvre géopoétique sorganise, non seulement autour des langages de la terre mais aussi des langages des hommes, qui ont, avant et ailleurs, déjà élaboré un art de la terre. Luvre constitue une sorte de mixage, de tissage, où le texte originaire du cosmos se voit surimprimé de toutes sortes dintertextes, issus des cultures traditionnelles ou archaïques, particulièrement riches en imageries cosmo-anthropiques. Ainsi donc lexpérience géopoétique semble bien aboutir à deux types de pratiques artistiques, en quelque sorte antinomiques, lune qui tend vers une sorte darchive silencieuse, qui laisse la nature résonner au-delà des fulgurations de lexpérience de son extase, lautre qui réinvestit la terre par une poïétique délibérée, où limagerie engendrée par les cultures vient orienter le jeu du monde. b) Lartiste nomade et la quête du kairos Dans toutes ces démarches, lobstacle à vaincre reste toujours la re-présentation, cette domestication du monde qui lenferme dans un cadre, pour lhumaniser, lacculturer, tout en le désanimant, puisquil est réduit à un objet à voir. Il sagit, tout au contraire, non seulement de retrouver la présence originaire du dehors, mais de rendre dans sa plénitude cette présence. Par là même simpose une rupture avec les modalités dominantes de la création. Lartiste, peintre ou poète, ne peut se contenter de rester immobile devant le monde, objet à reproduire ou à déformer; il doit aller vers le monde, physiquement, le traverser, sy déplacer, sy perdre, pour labsorber par tous les sens et en tous sens. Il sagit, par le corps devenu mobile, souffrant et jouissant, de se retirer de son ego, de se faire monde, afin que le monde perde son extériorité et retentisse en nous. Cet art nest sans doute plus compatible avec latelier, le chevalet, le sédentarisme, lenracinement en un lieu; il prend naissance dans les tropismes extrêmes, dans une densification rimbaldienne des sensations. Lactivité artistique commence avec le nomadisme. Cependant ce voyage ne consiste pas seulement à se déplacer à la surface de la terre, horizontalement, mais surtout à créer les conditions, ici ou là, de cette inversion des rapports entre sujet et objet. Il ny a là nulle fétichisation de lerrance pour lerrance, qui conduirait au pur vertige et à loubli (23); il sagit plutôt de rechercher des accords kairologiques (kairos), nés de la conjugaison dun lieu inspirant et dun moment de grâce, où soudain le monde accède à la plus grande proximité et où lartiste entre en phase de participation intense. Lartiste ne peut espérer faire uvre sil na pas rencontré ces espaces-temps privilégiés, qui poussent au paroxysme le psycho-tellurisme. Cest bien pourquoi la création dépend de ces espaces privilégiés (bord de mer, îles, déserts, montagnes), mais aussi de ces instants déternité où sinstaure cette «crase» entre lhomme et le monde. Lartiste devient dès lors le témoin incandescent dune sortie de soi, le chaman de rencontres inouïes (24). Ainsi lart géopoétique nous semble astreint à une difficile ascèse, celle dune expérience du monde, qui contrarie toutes les habitudes culturelles, celle dun protocole de création qui doit désobjectiver le réel, sans pour autant céder à des expressions banalement projectives, égocentriques. Il lui faut donner corps à des consistances de matière et de forme qui renvoient à un proto-monde, encore bruissant de signes sauvages de la terre. c) Une destination éthique À quoi peut, enfin, être destinée une telle uvre «géopoétique»? Quelle est sa finalité? Sans nul doute se trouve-t-on là devant lépuisement dune certaine fonction sociale de lart. Luvre nétant plus définie comme une re-présentation, elle ne saurait plus être, comme par le passé, intégrée au patrimoine culturel et servir dobjet décoratif ou de simple source dun plaisir esthétique. La réception de l«objet dart» ne saurait se limiter à une contemplation, à une réception passive. Luvre, née dune expérience du cosmos, semble, à vrai dire, surtout destinée à remplir une fonction psychotrope, de transmission de cette expérience à dautres, et donc de modification des structures psychiques de ceux qui la rencontrent. Luvre créée apparaît, pour celui qui a dépassé le stade du spectacle, comme un «objet transitionnel (25)», qui est destiné à transformer les relations entre sujet et monde. En ce sens, luvre se présente plutôt comme un «ob-jeu», comme une réalité structurée «ouverte», qui induit la réorganisation de lego par un processus dextraversion (26). Elle rejoint ainsi différents objets relationnels comme les instruments rituels ou les jeux thérapeutiques. Elle peut, en effet, être rapprochée dabord dun objet rituel religieux, par lequel un pratiquant modifie ses états de conscience, initie un voyage mental ou inaugure une sorte de parcours alchimique au cours duquel esprit et matière dissolvent leur configuration réciproque et réorganisent leurs liens (Solve et coagula de lalchimie) (27). Proche de la fonction dun mandala, luvre devient alors un montage qui invite au voyage psychique, par et à travers le complexe de matière-forme. Elle provoque ainsi au déconditionnement et à la réorganisation de lespace intérieur au contact de lespace extérieur. Dans une autre perspective, la dynamique psychotrope de ces uvres peut aussi être comprise à la lumière de certaines thérapies artistiques, qui isolent les pouvoirs daction sur lâme des jeux avec la matière, les formes et les rythmes. À lopposé des thérapies langagières, qui demeurent largement intellectualisées, ces pratiques utilisent les vertus primaires de la réalité physique pour modifier le psychique. Elles parviennent ainsi à déjouer les résistances culturelles, largement attachées au pouvoir des mots, et à activer les valences dynamiques du cosmos, dans lenceinte même de lAnthropos. Il sagit alors de réorganiser lespace, la matière spirituelle, au contact de semences cosmiques dune grande plasticité. Si tel est bien le statut de ces uvres, on peut sattendre à ce quelles disposent dune double efficience. En un premier temps, elles constituent des médiations pour exprimer et communiquer à des êtres sédentaires, les itinéraires qui peuvent les diriger vers lexpérience géopoétique elle-même. Elles assurent ainsi une fonction didactique, pédagogique, initiatique. Dans un second temps, elles réveillent en chacun, à mesure de ses dispositions, un nouveau rapport au cosmos, qui arrache lêtre à sa prison intérieure, et le met en consonance avec lordre primordial du monde, tel quil se manifeste dans limmanence des matières et des formes, mais pour pressentir, à travers le jeu des formes, lhorizon dune présence. Dans ces conditions, comment ne pas voir que lart géopoétique comporte en lui-même une éthique? Dabord pour soi-même dans la mesure où il est exigé de lartiste une certaine décréation de soi, une blessure narcissique, pour se mettre en phase avec le monde; à légard aussi dautrui, dans la mesure où lartiste est le témoin ou le co-auteur dune expérience onto-cosmologique quil veut faire partager à dautres. Si lon peut toujours créer pour soi seul, lesthétique géopoétique, plus quune autre peut-être, prend tout son sens dans une générosité secrète, qui permet de faire aux autres le même don que celui que le monde nous a déjà accordé. |
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