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Laboratoire
de géopoétique appliquée |
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Je voudrais vous proposer quelques réflexions et directions de travail pour un élargissement de luvre dart plastique. Au point de départ, il y a le sentiment dinsatisfaction (le mien en tous cas, et je ne crois pas être le seul) devant ce que sont aujourdhui la plupart des uvres. Il ne sagit pas de se livrer à une critique en règle, mais de constater quune sorte de gratuité, touchant parfois au sublime, mais plus souvent à la futilité, semble désormais marquer lactivité artistique en tant que telle. Comme si elle sétait progressivement vidée de tous les grands enjeux vitaux de lhumanité, quils soient dordre mythique, scientifique ou sociologique. Quelques théoriciens, déprimants mais au moins conséquents, vont jusquà suggérer que le seul enjeu restant de lart est «le nom de lart». Cela signifie sans doute quun cycle sachève, se referme. Nous sentons tous bien quil est temps den sortir. Sortir - à lappel dun Dehors, que lart, à son plus haut, a toujours su entendre. Mais le degré denfermement (y compris dans lart) nest-il pas aujourdhui plus élevé, plus insidieux, plus invisible que jamais? La Figure du dehors, qui avait nom terra incognita, cest elle quil faut renouveler et rétablir au centre de la culture. Cette figure, qui pourrait constituer le Grand Motif dune culture désormais mondiale et revenue (on lespère) des idéologies politiques, et (on en est moins sûr) religieuses, nest-ce pas tout simplement la Terre, la Terre elle-même, la Terre habitée, animée, dont nous faisons partie et que nous savons si peu aimer? Telles sont les intuitions fondamentales de la géopoétique. Leur résonance dans le champ des arts plastiques est évidente et peut y avoir des effets profonds. Selon moi, en effet, une orientation géopoétique des arts plastiques suppose une transformation radicale de la conception même de ce quest et de ce à quoi sert une uvre plastique, de son sens au sein dune culture qui elle-même repense et renouvelle son rapport au monde. Cela dépasse de loin toute question de style, de forme ou de mode dexpression. Toute tentative strictement «artistique», insuffisamment instruite et consciente de cet enjeu culturel, tourne court assez vite, lorsquelle ne débouche pas sur un enfermement encore plus grand dans le cercle de lart. Peut-être aujourdhui ferions-nous mieux de mettre un peu de côté le mot, le «nom» de lart, mais pour nous souvenir que lart a toujours été un ferment douverture de lhumanité, le lieu dune énergie et le désir dune rencontre. Car il nest pas question de jeter le bébé avec leau du bain, ou de tomber dans lanti-art, ni de se contenter dattitudes contemplatives, quand bien même elles seraient «respectueuses de la nature». Cest un rapport actif au monde que nous avons à réinventer. Lart plastique joue un rôle particulièrement important à cet égard, parce quil est, du fait de son rapport étroit à la matière, celui de tous les arts qui reflète le plus directement laction humaine terrestre, le faire humain, dans toute son ambivalence. Telles sont les raisons qui me conduisent à considérer Iuvre plastique selon la perspective suivante: 1) la concevoir autrement que comme «appartenant
au monde de lart», et, plus précisément, 2. La première piste que je vous propose, et ce nest ni une provocation ni une métaphore, même si la formulation en est peut-être provisoire, cest de concevoir les uvres plastiques comme des instruments. Ou de concevoir (et de pratiquer) le travail plastique comme invention dinstruments. Je sais que cette proposition peut paraître terriblement réductrice, tant la notion dinstrument est devenue synonyme dutilitarisme sec, voire de domination brutale de la nature. Pour contrebalancer cette image, pensons à ces merveilleux instruments dexploration, de connaissance, de voyage que sont les cartes. La carte, objet plastique autant que linguistique, illustre parfaitement la relation complexe de linstrument avec le monde. Il ny a pas de carte sans territoire, sans terre - cest dailleurs pourquoi les cartes sont toujours intéressantes -, mais, à linverse, y a-t-il vraiment terre sans carte, ne serait-ce quune carte rudimentaire, qui se contenterait de dire: par là dans la direction du soleil couchant, très loin, il y a une grande, grande île...? On peut dailleurs noter ici quelque chose dassez énigmatique, sur lequel il faudra revenir: comment se fait-il que les cartes rudimentaires, celles sur lesquelles il y a beaucoup de blancs, nous paraissent souvent plus suggestives, plus parlantes, plus poétiques...? Les instruments conservent une vertu douverture qui fait de plus en plus défaut aux uvres dart. Pas nimporte quel instrument me direz-vous. Pas la machine à laver la vaisselle, ou la raffinerie? C est la question que posait René Daumal: «Ah! si les savants daujourdhui, au lieu dinventer sans cesse de nouveaux moyens de rendre la vie plus facile, mettaient leur ingéniosité à fabriquer des instruments propres à tirer les hommes de leur torpeur» Dune manière générale, il y a deux raisons pour lesquelles je mintéresse à la notion dinstrument. La première, cest quelle a une vertu en quelque sorte astringente et quelle suggère une attitude active, loin de toute complaisance esthétisante. La seconde, cest que le statut roturier dans lequel nous tenons linstrument, qui va parfois jusquà lanathème jeté sur la technique par laristocratie de la pensée, nest que le symptôme dune crise profonde. Notre civilisation dispose dun «pouvoir de faire» incomparablement supérieur à tout ce qui la précédé; et jamais non plus ce pouvoir na semblé aussi contestable, aussi dangereux. Or ce qui est en cause, ce nest pas tant la science ou la technologie en tant que telles, quune logique de production (de connaissances autant que de biens de consommation) qui semble navoir dautre principe que la loi du marché, et dautre horizon que la transformation et le dépassement indéfinis des données naturelles. Une logique du faire qui saccompagne dune désacralisation du geste humain, au sein dune culture endogame qui na plus de dehors, ni dieux ni monde, avec qui dialoguer, à qui adresser ses productions. Cest bien dans ce contexte dune crise dordre culturel de laction productive humaine quil faut réfléchir au rôle des arts plastiques. Produire, fabriquer, construire, élaborer des formes, cest le sens de cette dimension fondamentale de la présence de lhomme sur terre qui est aujourdhui à repenser. Dans cette réinvention dhomo faber, à laquelle les arts plastiques peuvent contribuer très directement, se joue le renouvellement du rapport de lhomme à la terre, car ce rapport ne saurait être conçu sous le seul mode de la pensée et de la parole. À cet égard les diverses formes de minimalisme (Jentends par là le souci dintervention aussi limitée que possible sur la nature) tendent plutôt à éluder quà affronter la question dune géopoétique «appliquée». Pour autant, lessentiel est moins de produire (il faut même plutôt résister à la frénésie de «création» dautant plus prolifique quelle est déboussolée) que de situer toute action, toute production dans une véritable perspective, culturellement riche, qui vienne de loin et porte loin. Une orientation (géo)poétique. 3. Ce qui nous intéresse dans linstrument, cest que des objets et des gestes puissent ou non intensifier et élargir notre rapport au monde. Les modalités principales de ce rapport, à la base dune «géopoétique appliquée», sont lhabitation et lexploration de la terre. Les deux grands instruments que sont la maison et le bateau sont souvent dans une relation danalogie voire danamorphose réciproque, Habiter et voyager ne sont pas opposés mais les deux faces dune même relation géopoétique à la terre. Habitat miniature, lhabit est déjà un véhicule: on se souvient du tableau de Van Gogh représentant une paire de chaussures, peinture qui exprime peut-être mieux encore quun paysage le rapport du peintre à la nature. Je pense aussi à ce poème de White: Le corps absolu séveille enfile chemise et pantalon / et sen va par les rues. La première fois que jai lu ce poème jai été un peu surpris quun corps «absolu» ait besoin de chemise et de pantalon. Une nudité radieuse ne lui siérait-elle pas mieux? Jai aussi toujours été intrigué par ce vers de Cendrars: Sur la robe elle a un corps (je me suis même demandé sil ne sagissait pas dune coquille!). Ces exemples suggèrent bien en tout cas que le vêtement (à commencer par la peau!), dans son principe, ne restreint pas mais au contraire augmente le rapport du corps au monde. Il ny a pas déquipée sans équipement, pas dappareillage sans appareil, pas dhabitation sans habitat. Pas de voyage sans bateau, cane et boussole, instructions et instruments. Poursuivons notre petite anthologie dinstruments géopoétiques, en quittant le registre vestimentaire. Ainsi White rapporte dans Le Plateau de lAlbatros, le dialogue entre un musicien italien et une femme amérindienne, à propos dun instrument de musique imaginé, constitué de cordes tendues en travers dun trou creusé à même le sol. Ils tombèrent daccord pour nommer cet instrument «les voix de la terre». Par analogie lointaine, il me revient en mémoire ce texte du Talmud où il est question de la lyre du roi David. Un vent du nord, dit le texte, faisait résonner la lyre à minuit. David séveillait alors, étudiait et composait des psaumes jusquà laube. Ce, vent était celui de la Schékhinah, cette mystérieuse présence féminine et diffuse de Dieu sur la terre, quévoque discrètement la tradition cabaliste. Pour revenir plus près de nous, jai vu il y a peu de temps, dans une exposition consacrée à lart urbain, un projet intitulé Détecteur dange. Cest une lampe couplée à un dispositif technique, qui sillumine dans le silence, et séteint dès que le bruit ambiant dépasse un certain niveau. Aucun de ces exemples nest complètement convaincant. Trop allégoriques. Je crois que jaime encore mieux la merveilleuse invention de la boussole. Ou encore la triple invention du pinceau, de lencre de chine, et du papier de riz. Peindre, cest «refléter le souffle vital», pour citer le premier des six principes énoncés par le Ku Hua-PinLu à laube de la tradition picturale chinoise. Tout au long de cette tradition les peintres ne se lassent pas de répéter que cest et ce nest pas seulement une affaire de pinceau - ce sublime «unique trait de pinceau» dont Shitao, le «moine Citrouille Amère», a formulé la théorie au XVIe siècle. Le, peintre est tout autant lhomme de «la montagne et leau» (idéogramme chinois pour paysage). Ou mieux encore, lhomme qui lie montagne-et eau à encre-et-pinceau, en faisant circuler de lun à lautre le même souffle vital... Un instrument géopoétique a toujours à faire avec ce «souffle vital», qui peut prendre les noms et les formes les plus divers, désigner les substances et les énergies les plus subtiles, jusquà la pure lumière, physique et métaphysique communes au peintre, au poète et au penseur... En fait, lorsque je suggère de considérer toute uvre plastique comme invention dinstruments capables délargir et de renouveler nos modes dhabitation et dexploration de la terre, je ne veux pas dire quil faille nécessairement se mettre à fabriquer des marteaux ou des compas, et encore moins des simulacres doutils ou de machines. Un instrument - et la manière dont on sen sert, les gestes, procédures ou rites auxquels il est associé - est un moyen de découvrir ou dinventer de nouveaux aspects de la terre, de nouvelles possibilités de vie, de nouvelles ressources existentielles. Non pas sur un plan purement allégorique, mais aussi concrètement quune boussole invente le champ magnétique terrestre et de nouvelles pratiques de voyage. En vérité, ces questions dépendent pour une large part de la représentation que nous avons de ce quon appelle «la terre». Rien ne serait plus faux que de la concevoir comme une liste finie de choses objectives, plus ou moins réductible à quelque tableau de Mendeleïev, ou à une mappemonde globale. La terre nest pas un globe; ni un composé chimique, ni un écosystème, fût-il hypercomplexe. La terre nest pas une chose. Elle est physique et métaphysique. Je crois quil serait très naïf de notre part de croire que cest par naïveté ou ignorance que les hommes ont toujours imaginé que la terre est habitée de forces, desprits ou de dieux (même si ce vocabulaire, manifestement, ne nous convient plus). La terre nest pas un donné, une collection de data, ou un réservoir de matières premières. Il ny a pas de monde sans sur-monde. Un artiste apparemment aussi peu suspect de lyrisme que Marcel Duchamp a dépensé un trésor dénergie à la recherche dune «quatrième dimension». Même Thoreau semble parfois lévoquer: «Au début, je nentendais que des sons isolés; mais quand ceux-là cessèrent, jétais conscient du chant général de la terre... et je me demandais si, derrière ce chant-là, ne sen cachait pas un autre, encore plus universel.» Peut-être que la chose la plus difficile à faire pour nous aujourdhui est de désapprendre à voir la terre comme un objet, sans pour autant tomber dans un quelconque spiritualisme qui tôt ou tard sacrifie le monde au profit dun soi-disant autre monde. Peut-être sagit-il de redécouvrir la phusis des anciens grecs, toujours solidaire des puissances mythiques, ou le tao des anciens chinois, où la chimie nest jamais bien loin de la poésie... 4. On ne peut parler dinstrument quen relation avec. les ressources que celui-ci permet de mobiliser. Cette notion de ressource, tout comme celle dinstrument, doit être remise dans une perspective géopoétique, sous peine de rester confinée dans un écologisme techno-politique dintérêt limité. Le monde nest pas un réservoir de «ressources naturelles», renouvelables ou non, quil sagirait seulement de gérer rationnellement. Les ressources ne sont véritablement vitales que si elles constituent un facteur de croissance réelle pour un être complet, corps et âme, si elles nourrissent la pensée en même temps que le corps, si leur pouvoir matériel saccompagne toujours dune puissance expressive. Dans un ouvrage intitulé Approche écologique de la perception visuelle, le psychologue américain James Gibson introduit, pour caractériser les modes pratiques de relation dun individu à son environnement, la notion daffordance quAugustin Berque propose de traduire par «prise» (les prises de lalpiniste par exemple). Lintérêt de cette notion est son caractère simultanément subjectif et objectif, puisquelle désigne un élément non détachable du monde extérieur, mais qui ne devient une prise que par la signification que lui donne et lusage quen fait un individu. Une ressource géopoétique est toujours, en plus dune éventuelle richesse matérielle, un langage grâce auquel un être organise et élargit sa relation au monde. Le bison était certainement plus que de la viande pour les Indiens des plaines... En un certain sens, nimporte quoi, nimporte quelle chose est susceptible de devenir une ressource, à condition dêtre «inventée» par un être capable de sen faire une «alliée». Cest en ce sens que la terre - cest-à-dire tout ce qui existe - est la grande ressource. À condition de ne pas réserver ce statut potentiel de ressource à un nombre limité de choses préalablement déterminées. Nous rejoignons ici la question dune «économie poétique» chère à Thoreau et à -White. Le concept de base de léconomie est celui de richesse, comme lindique bien le titre du livre inaugurai dAdam Smith, La richesse des nations. Or, par un paradoxe qui nest quapparent, léconomie, qui devrait être le lieu de la création de richesse, est plutôt celui de la création de pénurie ou de pauvreté. Cela est dû à une sorte de maladie du désir (bien analysée par René Girard), particulièrement encouragée dans notre civilisation, qui consiste à nêtre capable de désirer que ce qui est déjà désiré par autrui. Doù compétition, rareté, pénurie, manque. Paradoxe illustré par le syllogisme bien connu: «Un cheval bon marché, cest rare. Or tout ce qui est rare est cher. Donc un cheval bon marché cest cher.» Il y a pénurie lorsque tout le monde désire les mêmes choses. Cela se produit lorsque que les catégories de choses désirables et réjouissantes sont limitées et surtout déterminées a priori. Or la désirabilité est une affaire poétique. Thoreau nétait pas riche parce quil navait pas de désirs, mais parce quil était le seul à savoir tirer une infinie jouissance de la possession dune cabane de deux mètres sur trois au bord de létang de Walden. Le poète est celui qui élargit le champ du désirable, il enseigne cet élargissement même. La géopoétique est lart de rendre la terre désirable, toute la terre dans ses innombrables aspects ou «ressources». Toutes les pierres sont précieuses, sont philosophales, ou peuvent le devenir. Un bon exemple dune telle création poétique de ressource est ce que lhistorien Alain Corbin a appelé «linvention du rivage» - lieu honni et considéré comme hideux et puant pendant des siècles. Ce nest quau XVIIIe siècle que les peintres et les poètes découvrent et explorent ce Territoire du vide (titre de louvrage de Corbin), bientôt suivis par les médecins qui lui trouvent maintes vertus thérapeutiques, et beaucoup plus tard, par les agences de tourisme... Le propre dune ressource géopoétique est de constituer simultané ment un moyen de vie et un moyen de pensée. Un arbre nest pas seule ment «du bois», et peut-être lest-il dautant mieux lorsquil est simultanément une figure de la pensée ou du mythe. Vous devez connaître ce haïku de Bashô: «Si tu veux connaître le pin, deviens le pin.» Cest la grande leçon de la peinture chinoise, que Matisse est peut-être le peintre occidental à avoir le mieux entendue. Pour peindre un arbre, il faut «monter» avec ses branches. Ce que le peintre apprend de larbre, ce nest pas seulement à dessiner un arbre; il apprend à «pousser»; il apprend le processus de croissance, non pas en tant que principe biologique théorique, mais comme principe du monde visible. On remarquera que Matisse dessine rarement les racines de larbre. Ce qui intéresse dabord le peintre, cest la croissance dans la lumière, la croissance comme vie dans lespace. Le peintre ne cherche pas à peindre le non-visible, mais à comprendre et à aimer le visible, et cest ainsi quil découvre et rend compte de cette énergie de croissance, énergie de forme ou dapparition qui est une véritable ressource. Que les apparences du monde, les formes, les états de lumière, lorsquils sont vraiment vus, éprouvés, profondément compris, constituent une ressource fondamentale de vie et de pensée, voilà quelque chose que science et religion, avec leur volonté incessante de «traverser les apparences», nous ont désappris. Thoreau: «Que sont ces rivières, ces collines, hiéroglyphes que mes yeux contemplent? [...]. Cest un fait aussi glorieux que lexpérience la plus intérieure. Pourquoi avons-nous calomnié lextérieur?» «Lhomme le plus riche est celui qui trouve dans la nature une réserve toute fraîche de tropes et de symboles, avec quoi décrire sa vie.» 5. Jen viens à présent à la deuxième piste de travail annoncée: le signe. Linstrument le plus puissant peut-être que les humains ont inventé est le langage. Il nous sert à la fois à communiquer entre nous et à dialoguer avec le monde. Y a-t-il lieu de séparer et surtout de hiérarchiser ces deux fonctions? Une conception du langage qui en fait principalement un instrument de communication interne à la société humaine risque de refermer la société sur elle-même et dappauvrir le langage. Car, et pas seulement dans ses caractères matériels, phoniques et graphiques, le langage se nourrit des formes et des forces naturelles, des mouvements animaux et géophysiques, des apparences vivantes du monde. Et cest bien pourquoi, en retour, il est capable de dire le monde. Et cest en parlant du monde (ou plutôt «avec» le monde, comme on dit parler avec les mains), qui leur est commun, que les hommes peuvent communiquer entre eux. Le langage est-il un facteur de fermeture de la société sur elle-même, ou un facteur douverture au monde? Cette question nous conduit au cur du projet géopoétique. Reprenons la formulation quen donne Kenneth White dans la préface du Plateau de lAlbatros: «À la suite de Bateson (et de quelques autres poètes-penseurs planétaires), ce livre se voudrait une contribution à la mise en lumière des rapports entre la nature et la pensée. Mais dune manière plus concrète que les discours tenus jusquici, plus imagée, plus parlante - en un mot, plus (géo)poétique.» Dune manière très générale, le rapport nature/pensée, est une question de langage. Lenjeu de tout travail géopoétique est laugmentation de la richesse du langage, en tant que celui-ci à la fois conditionne et résulte de notre rapport au monde. En ce sens, on peut dire que lart, lart plastique en particulier, a pour fonction générale la création de signes - à condition de sentendre sur le sens de ces mots. Écoutons Matisse: «Vous savez, ces statues birmanes, avec le bras très long, très souple... cela se termine par une main qui semble une fleur au bout de sa tige... Cest le signe de la main birmane. [... 1 Il suffit dinventer des signes. Quand on possède un authentique sentiment de la nature, on peut créer des signes qui soient autant déquivalents entre lartiste et le spectateur. [... ] Il faut étudier longtemps un objet pour savoir quel est son signe.» «Limportance dun artiste se mesure à la quantité de nouveaux signes quil aura introduits dans le langage plastique.» Pourtant la notion de signe plastique nest pas sans danger, parce quelle se prête à dinnombrables interprétations réductrices. Le langage nest ni purement sociologique, ni purement plastique, et comme dit Pascal, qui veut faire lange fait la bête. À nêtre que sociologique, on tombe vite dans «léternel reportage» que dénonçait Mallarmé; et à vouloir ne pas lêtre, on glisse vers linsignifiance. Cest ce que Lévy-Strauss a bien diagnostiqué il y a déjà quelque trente ans (Entretiens avec Georges Charbonnier): «Je ne vois pas de différence fondamentale entre ces deux impasses, si je puis dire, où se trouve acculée la peinture contemporaine, ou bien le cul-de-sac Picasso, qui loblige à jongler avec des manières différentes, les unes après les autres, parce que les signes nont plus, dun système de signes, que la fonction formelle; en fait, et sociologiquement parlant, ils ne servent pas à la communication au sein dun groupe; ou bien les tentatives des abstraits qui, eux, ne multiplient pas chacun pour son compte, les systèmes des signes, mais où chacun essaye danalyser son propre système, de le dissoudre, de lépuiser totalement, et qui le vide alors de sa fonction significative, en lui retirant jusquà la possibilité de signifier. Il me semble quil y a là deux démarches qui sont, lune et lautre, des démarches désespérées et complémentaires...» Lévy-Strauss semble feindre dignorer que cest délibérément que les peintres de ce siècle ont voulu arracher le signe à un système de communication sociale étriqué, à un répertoire de significations de plus en plus Pauvres. Mais cette «libération du signe» ne peut dépasser le stade du nihilisme, ne peut «redevenir langage», que par une réelle ouverture au monde. Cest peut-être une telle ouverture qui avait commencé, au début du siècle, en direction des arts africains et océaniens, et déjà avec limpressionnisme et Cézanne, sur les berges de la Seine et au pied de la Sainte-Victoire. Lart contemporain ne sest pas trompé, il sest peut-être arrêté en chemin... Il a, dans le feu de la bataille Pourrait-on dire, perdu le sens du signe - et ce faisant il a perdu à la fois le sens du monde et le sens du peuple (je pense à la formule de Paul Klee: «Le peuple manque»). Je note en passant que ceux des grands peintres de ce siècle qui ont malgré tout conservé ce sens du signe sont ceux qui, comme Matisse, Braque ou Picasso, ont toujours entretenu un rapport étroit avec les poètes. Le signe, cet instrument dont nous ne saurions nous passer pour dialoguer avec le monde et entre nous, nest pas une affaire de pure plastique, mais de poétique, de géo et même de géo-psycho-socio-poétique. 6. Pour esquisser une conception géopoétique du signe, il faut donc laborder simultanément par la plastique et par la poétique, en développant une sorte de parallélisme. Le poète et le peintre recherchent tous deux une «mise en lumière des rapports entre la nature et la pensée», mais ils ne considèrent pas ce rapport du même côté, si lon peut dire. Il sagit dans les deux cas de révéler la «parenté», la compatibilité profonde des deux termes du rapport, dexpérimenter la beauté et la fécondité de la rencontre entre la pensée et la terre. Le travail géopoétique est précisément cette rencontre, cette sorte dalchimie par laquelle chacun des deux pôles entre en résonance avec lautre, devient lautre. Et cest ici que lon peut comprendre la différence dapproche entre le peintre et le poète. Le travail du poète correspond à un devenir monde du langage, tandis que celui du peintre est un devenir-langage du monde. Le travail poétique est bien décrit par la section 49 du Grand Rivage de Kenneth White, qui définit la poésie: langage exemplaire / subtil comme la fleur / fluide comme la vague / souple comme le rameau / puissant comme le vent / dense comme le roc / unique comme le moi / beau comme lamour. Ce qui est suggéré là nest pas dintroduire des métaphores dans le langage, mais que le langage lui-même, en tant que tel, «prenne exemple» sur le monde, dans le monde. Seul un tel langage «exemplaire du monde», redevenu monde, est capable dêtre un chemin plutôt quun écran. Mais ce chemin, entre le langage et le monde, ne peut quêtre parcouru dans les deux sens simultanément. Le langage ne peut sinspirer du monde que si, de son côté, le monde fait signe, «parle», entre à son tour dans un devenir-signe. Les arts plastiques correspondent à un devenir-signe de la terre, à un devenir-logos du monde. Le peintre est celui qui perçoit cela, qui lit le monde, qui appréhende le monde comme poème. Cest dailleurs pourquoi un poète doit aussi être peintre. Quelques mots sur cette notion de «devenir», que jemprunte à Gilles Deleuze parce quelle me paraît particulièrement adéquate pour tenter dappréhender dune manière nouvelle la nature même des opérations de lart. Nous avons, depuis des siècles, été habitués à un certain modèle dominant de laction productive: celui de la transformation, ou formation, ou déformation. Aristote le nomme schéma hylémorphique (de hylé, matière): exemple du potier qui donne une forme à de largile amorphe. Selon cette conception, agir, faire, cest fondamentalement transformer la nature. La seule alternative serait, la contemplation passive. Selon moi, la situation confuse de lart aujourdhui reflète la crise du concept de laction productive dans notre culture, son oscillation entre violence et passivité. La notion de devenir me semble constituer une ouverture, parce quelle est beaucoup plus large que celle de transformation. Alors que la transformation suppose toujours un agent et un patient (le transformeur et le transformé), la relation entre les deux termes dun devenir (A devient B) est plus subtile et plus variable. A ne devient pas B sans que B devienne A à son tour. Et A ne cesse pas dêtre A en devenant B. On se souvient de la formule de Nietzsche: «Deviens ce que tu es.» Et du ce fameux apologue Zen: «Au commencement les montagnes étaient des montagnes et les rivières des rivières. Puis les montagnes nétaient plus des montagnes ni les rivières des rivières. Mais à la fin, les montagnes sont redevenues des montagnes, et les rivières des rivières.» Le concept le plus intéressant est peut-être celui du redevenir... La terre redevenue terre. Le monde «ready-made». Cest peut-être le véritable horizon dun art géopoétique. Le redevenir terre de la terre - ce qui ne signifie nullement un «retour en arrière», car le redevenir nest pas un revenir, mais le mouvement même du devenir qui invente, renouvelle et échange sans cesse ses termes, ses étapes, ses moments. Mouvement poétique du devenir-signe et du devenir-monde inséparables lun de lautre. Le devenir-signe de la terre, à la base de tout art plastique, est lévénement par lequel la terre devient expressive, et donc visible. Car on ne voit que ce qui parle, ce qui nous fait signe. Le peintre est celui qui voit le monde, mais pas du tout en un sens purement sensoriel (qui na dailleurs aucun sens). Car les choses napparaissent vraiment quen devenant signifiantes. Elles émettent des signes et pas seulement des photons. Le peintre - cest-à-dire nimporte quel homme qui voit vraiment - lit ces signes en même temps quil assiste à lapparition des choses. Le signe nest pas un simple reflet des choses, mais ce qui accompagne et parfois suscite leur apparition. Et il sert à bien dautres choses encore, car il devient langage, métaphore créatrice qui est un instrument de pensée, ressource-logos au-delà de sa source... 7. Jai parlé à plusieurs reprises dun rapport Homme-Monde, ou Nature-Pensée, ou entre la terre et les signes, esprit et matière, etc. Cette notion de rapport, Même si les termes en sont fluctuants, joue un rôle fondamental, et cest sur elle que je veux mappuyer pour, en conclusion, évoquer la question de la composition dune uvre dart géopoétique. Le point important est que lindétermination dont je viens de parler (elle naffecte pas seulement les termes mais aussi les modalités du rapport, puisque lon parle aussi bien de relation, de rencontre, dexploration, de devenir, etc.), loin dêtre une gêne ou une marque dimprécision, est au contraire un aspect essentiel de ce qui est en question. En effet, le rapport géopoétique implique essentiellement la possibilité de mise en relation de réalités appartenant à des ordres différents. Cest cette mise en rapport, parce quelle manifeste la compatibilité profonde, la compossibilité, la composabilité de réalités différentes, qui exprime lidée de monde. Le monde comme unité harmonique dun composé Terre + Pensée. On voit bien avec la notion de monde que le rapport géopoétique nest ni figé ni purement binaire. En effet, dans ce rapport le monde occupe trois positions différentes: 1) comme lun des termes du rapport (rapport Homme-Monde); 2) comme totalité harmonique du rapport (Monde = Pensée +Terre); 3) comme le «dehors» de cette même totalité, comme de toute totalité. On a affaire à un rapport ouvert, mobile, en constant devenir. Or ce qui vaut ici pour la notion de monde vaut aussi pour celle duvre, en ce sens que la qualité géopoétique dune uvre serait dêtre «analogue à un monde». Lincertitude que nous avons notée dans les termes et les modalités du rapport apparaît alors clairement comme un facteur positif, car cest elle qui exprime le fait que le rapport nest pas un face à face de deux réalités métaphysiques figées, ni une sorte de thèse/antithèse dialectique. Cette indétermination reflète le fait que luvre géopoétique est toujours capable dopérer dans louvert, darticuler- du divers, du «physique» et du «mental», du proche et du lointain, des lieux de la terre et des figures de la pensée - et cest en cela quelle «fait monde». Ce qui compte, quels que soient les termes et les modalités du rapport, cest: 1) que les termes soient toujours porteurs dune différence, que lun soit toujours comme le «dehors» de lautre (rapport exotique, au sens que Segalen donne à ce mot); 2) que leur mise en rapport exprime néanmoins, et dautant plus, une profonde communauté ou compatibilité, cest à-dire le fait que les deux termes appartiennent bien à un même monde. Monde quil faudra à son tour mettre en rapport avec un dehors, etc. Cela signifie que luvre géopoétique nest jamais un acte ou un objet isolé. Elle ne vaut que dêtre elle-même en rapport avec un dehors, lexistence la plus large de son auteur, le cadre physique et social, etc. Luvre géopoétique est un rapport exotique, dont les termes sont eux-mêmes de tels rapports, et qui est lui-même ouvert sur dautres rapports plus vastes. Eh bien, ce rapport exotique, qui est aussi érotique, rapport en perpétuel devenir toujours capable de réinventer ses termes et ses modalités, ses instruments et ses signes, je crois que cest le seul principe de composition géopoétique. Ah, un dernier mot. Pourquoi ai-je intitulé mon propos «Laboratoire de géopoétique appliquée»? Parce quil y a du pain sur la planche, parce quil y a beaucoup dinstruments, de signes et de ressources à inventer, et parce que ce travail nest peut-être plus seulement une affaire dart sublime et solitaire, mais un projet au moins partiellement partageable, au sein duquel les travaux et les uvres pourraient enfin sadditionner pour composer, oh, très progressivement, lorganon dune nouvelle expérience de la terre.
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