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Cartographies nomades

Quand je regarde une carte d’un point de vue strictement utilitaire, soit pour retrouver mon chemin ou repérer l’emplacement d’un pays, je la lis, mais je ne la vois pas. Dès que je la contemple au-delà de son utilité, elle me montre alors toute sa capacité de générer l’imaginaire des lieux et des parcours. Ma fascination pour les cartes géographiques découle de l’ailleurs qu’elles évoquent en combinant l’écriture des noms propres à des configurations multiples et de l’espace qu’elles m’inspirent à travers la traduction de l’infiniment grand en infiniment petit. Les deux œuvres Journal de bord et Lire et dérouler la carte, que je présente ici, témoignent chacune à leur manière de mes expérimentations et périples cartographiques.

Ces œuvres s’inscrivent ainsi dans une démarche picturale qui a, depuis plusieurs années, la carte géographique pour sujet d’étude et d’exploration. Cette approche permet de questionner la notion de frontière autant dans le monde réel qu’entre deux disciplines en créant un lien entre la peinture et l’écriture cartographique. J’emprunte à des cartes usuelles, tout en les déformant, leur organisation spatiale sans point de vue fixe et l’association entre codes visuels et codes textuels. Puis, j’invente une écriture picturale en créant au fur et à mesure de la pratique un lexique de signes scripturaux et picturaux: fines lignes colorées, petits et gros points multicolores, taches opaques ou transparentes, empreintes de lettres et de chiffres épars. À travers une succession de très petits gestes répétés, je conçois de nouvelles cartes purement fictives, teintées d’un regard à la fois poétique et pictural.

L’intérêt pour le lien entre la peinture et la cartographie est issu d’une histoire personnelle. Enfant d’émigrants, la carte représente continuellement cette dualité entre le rêve de l’ailleurs et une interrogation sur la notion de territoire. Aujourd’hui, je cherche à transcrire l’imaginaire qui relie des lieux à l’espace sans passer par la simple reconnaissance physique et la dimension scientifique. De cette manière, je propose une cartographie nomade qui glisse à travers les territoires et leurs frontières. Je conçois mes cartes fictives dans l’esprit d’une écriture automatique revisitée où la conscience du geste est tout aussi importante que l’exploration et la découverte de nouveaux trajets et itinéraires. Cette méthode, sous forme d’un libre jeu entre les souvenirs visuels liés à des lieux, la dextérité et le manque de dextérité manuelle, la réflexion, le doute, les arrêts, la conception de l’espace et la connaissance de la carte et de la peinture, témoigne de ce désir d’inventer une écriture cartographique nouvelle. Mais entre les inscriptions spontanées d’éléments scripturaux et picturaux, et un certain contrôle inévitable de la raison qu’exige la référence à la carte, je dois sans cesse demeurer vigilante.

Pour concrétiser un tel rapport entre la peinture et l’écriture des lieux, je travaille sur papier avec des médiums indélébiles qui me viennent à la fois d’ailleurs et de l’enfance: l’aquarelle m’a ainsi été envoyée par ma tante de l’Allemagne, les tampons de lettres et de chiffres ont d’abord été de simples jouets. Ces médiums permettent de laisser les traces et les passages d’un fabricant tout en montrant la temporalité du faire. Par ailleurs, que mes oeuvres soient présentées sur des supports de papier d’une seule pièce comme dans le cas de Lire et dérouler la carte, en livre d’artiste comme dans le cas de Journal de bord, en polyptyques ou encore sous forme de murales, la carte est toujours perçue comme une partie d’un tout inimaginable. En inventant des topographies qui donnent l’impression de se continuer au-delà de ce qui est visible pour l’œil, je cherche à convoquer l’infini des lieux et de l’espace…

Suzanne Joos
Cartographies nomades (extrait)