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Ma conviction, c'est qu'on ne peut souscrire à une
approche géopoétique sans porter une attention particulière,
voire sans reconsidérer le sens et la valeur des mots employés
au quotidien pour dire son rapport au monde. Je ne suis pas certain qu'il
soit nécessaire d'inventer de nouveaux mots pour cela, juste repenser
ceux que nous portons peut nous mener à des rapports inédits à la
terre. Je rappelle ici l'étymologie de géopoétique
- mot-valise prédisposant à l'errance dans le réel
et dans le sens: géo : du grec gê, terre; et poétique
: poème, poiêma, poiein, « faire », « fabriquer,
produire, créer ». Créer une nouvelle terre. Un nouveau
rapport à la terre.
Le mot refuge, dit Le dictionnaire historique
de la langue française de Robert, est emprunté au
latin refugium, « action de se retrancher », et par métonymie, « s'enfuir », « chercher
asile ». Dans une perspective géopoétique, cependant,
le mot refuge ne peut signifier que cela, qui engage à bien
davantage qu'à la dérobade et à bien autre chose
qu'à la fuite.
Le refuge est d'abord un abri. Le même
dictionnaire ajoute d'ailleurs ceci au verbe se réfugier: «s'évader
vers un monde où l'on se sent à l'abri». Abri, donc,
lieu couvert qui protège des intempéries, disent depuis
toujours les gens de bois et de montagne, et les voyageurs. Et depuis
le XIIIe siècle, lieu de protection morale. En quelque sorte,
lieu d'accueil où s'abriter, où s'abrier disons-nous encore
au Québec - alors que la France presque entière a perdu
l'usage de ce beau verbe. Où se mettre à l'écart
de l'agitation du monde, car le mot refuge connote l'isolement,
voire la retraite: Le refuge, donc, comme lieu où l'on
se retire, « lieu
où l'on veut être seul ». Seul avec soi-même
ou avec quelques semblables. Soit définitivement seul, comme chez
les anachorètes et autres partisans de la vie érémitique;
soit temporairement seul, comme pour la plupart d'entre nous, qui avons
périodiquement besoin de nous retirer dans un monde utérin
reconstitué pour nous ressourcer, pour renouer avec nos valeurs,
nos vrais besoins, avec ce que nous estimons et désirons; pour
renouer avec nos plus intimes convictions, qui souvent, dans le frottement
au monde, sont masquées, raturées, et qui ne demandent
qu'à sourdre du palimpseste des usages dévoyés.
Le refuge contribue donc à ce que «le passe-muraille»,
contrairement à ce qui arrive au personnage de la nouvelle de
Marcel Aymé, ne reste pas figé dans le mur. Le refuge est
une zone dynamique, qui se manifeste comme lieu de passage où aller
en solitaire tutoyer la terre - ses pierres, ses écorces, ses
sentiers... Lieu de passage, dis-je: de passare - traverser!
Le refuge comme traversée.
André Carpentier
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