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Rives et dérives
Île de Montréal
Atelier nomade du 14 au 16 septembre 2007
Carnet réalisé sous le pilotage
de Kathleen Gurrie, Julien Bourbeau & Yves Lacroix

Présentation - Cartes du lieu  -  fiche librairie

 
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Carnet de navigation n°6
 
 

Sommaire

Audrey Camus: « La forme d’une île »
Kathleen Gurrie: « Se laver les yeux »
Camille Allaire: « Encore lui »
Jean Désy: « Rives et délires »
Danielle Laplante: « Partie faire un tour »
Suzanne Joos: « Dérives insulaires » & « Dérives urbaines » (aquarelles, encres)
André Carpentier: « Moments de rives »
Annie Dulong: « Le matin, la pluie »
Jean Morisset: « Montréal-en-dérive »
Nicolas Lanouette: « Une étrange rencontre »
Julien Bourbeau: « Sortir de chez soi, marcher… »
Jean-François Gaudreau: « Parc des rapides » (dessin au crayon)
Valérie Blanchet: « La situation maritime de Montréal… »
Denise Brassard: « Impromptu sur regards croisés »
David Groulx: « Nous affirmons l’arbitraire des signes… »
André Carpentier: « Voir venir Montréal »
Lucie Tanguay: « Montréal, une île ! »
Ceri Morgan: « L’horizon-fleuve »
Yves Lacroix: « Journal de bord (extraits) »
Rachel Bouvet: « Le mélange des eaux »
Laure Morali: « L’île est un sujet sensible… »
Hélène Guy: « L’embarquée »
Jean Morisset: « Montréal - Montréal »
Xavier Martel: « Explorations préliminaires (fragment) » suivi de
« Ça va barder dans la bardane ! »

 
 
 
 
 

Marcher les rives avec vous

Où allez-vous exactement ? Par là.
Par là est un point mobile...
Dany Laferrière, «L’immigré biodégradable»

Cette histoire commence en septembre 2002.

Louise et moi rentrions d’Italie et, avant de reprendre le travail, nous sommes venus flâner dans le Vieux-Port, traîner dans le Vieux-Montréal puis dans la cité souterraine jusqu’à la station Place-des-Arts. Nous n’étions pas encore à Longueuil que nous évoquions des façades, des ruelles et des venelles, des fonds de cour et des perspectives auxquels nous étions restés inattentifs jusqu’à ce jour où nous avions eu le regard d’un touriste. La question s’est tout de suite imposée : pourquoi ne pas visiter Montréal aussi systématiquement que Prague, Florence ou Paris ? Aussi attentivement que nous le faisions ailleurs! Ce qui obligeait de savoir comment nous le faisions ailleurs. Il nous est alors apparu qu’il fallait se faire un programme, s’installer dans une direction, avec pour seul objectif le trajet.

L’idée s’est alors imposée de commencer par un tour de l’île, de voir ce qui faisait de Montréal une île, c’est-à-dire les eaux du fleuve Saint-Laurent et de la rivière des Prairies. Et j’apprendrai justement à Rivière-des-Prairies que Des Prairies était un compagnon de Champlain, j’apprendrai à Sainte-Anne-de-Bellevue que l’eau de la rivière des Prairies est celle de la rivière des Outaouais.

Qui me préparait à cette décision, il y avait eu ma fréquentation de deux séries radiophoniques dont Pierre Perrault avait été le scripteur, la première intitulée Imagerie sur ma ville, réalisée par Madeleine Martel en 1961, la deuxième intitulée J’habite une ville, réalisée par Bernard Vanasse en 1966. Il y avait peut-être eu aussi un reportage de Mario Fontaine paru dans La Presse du 20 mai 2000. Cela commençait ainsi:

Une virée à Ouagadougou ne serait pas plus exotique. Qui donc aurait en effet l’idée incongrue de faire le tour de l’île de Montréal ? Pas seulement une petite virée à vélo dans un secteur ou un autre, ou une mini saucette à l’occasion d’une balade dominicale. Non, le vrai tour de l’île, 140 kilomètres bien comptés par l’antique route de ceinture et quelques escapades dans les parcs.

Nous avons pris le métro à Longueuil pour nous en tirer à la station Henri-Bourassa. C’était le 12 octobre. Au bout de la rue Berri, nous avons découvert une étroite terrasse Ahuntsic contre la rivière des Prairies. Nous sommes partis vers l’est en nous tenant le plus près possible de l’eau. En dix-neuf sorties plus ou moins longues, sans compter les boucles et les détours, les pauses et les distractions, je prétends que nous avons marché les cent cinquante kilomètres de rives que j’ai mesurés sur mon plan MapArt de Montréal avec ma réglette ACME made in China.
J’ai d’abord photographié l’eau, premier objet de mon contentement. Nous avons vu les rives opposées, plus ou moins éloignées, de Laval, Terrebonne, Boucherville, Longueuil et Châteauguay. Mais j’ai surtout noté les îles, cinq fois passé sur l’une d’elles. J’ai noté entre les îles des embarcations et des pêcheurs. On pêche à Montréal, sur les rives, sur les quais, dans l’eau jusqu’aux genoux, dans des chaloupes.

Sur plusieurs kilomètres, bien sûr, nous avons été empêchés par des raffineries, de pétrole et de sucre, ailleurs par des domaines privés et des manoirs à tourelles. Mais la plus grande surprise fut peut-être de découvrir plus de parcs que nous ne l’avions soupçonné. Des corps allongés au soleil. Sur des bancs. Sur l’herbe. Assoupis. Avec un livre. Habillés, mi-nus... deux fois complètement nus. Au carrefour des rues Dickson et Notre-Dame dans Maisonneuve, nous nous sommes avancés entre les broussailles et les arbres d’un petit parc sauvage au fond duquel une tente basse était dressée contre la clôture. Devant elle, les vestiges d’un feu de camp. Derrière elle, une bicyclette enchaînée à la clôture.

La curiosité m’est venue progressivement pour l’histoire, pour l’accostage, pour la fondation des sites. «Tu fais de la géopoétique», a déclaré André Carpentier. De la quoi? «Tu pourrais animer un atelier de La Traversée». Ce que j’ai pu, avec Julien Bourbeau, Kathleen Gurrie, Vicky Pelletier et Xavier Martel autour de Virginie Turcotte, compagnons qui choisirent de nous tenir au plus près de l’eau...

– au Sault-au-Récollet, dénommé d’après les rapides qui furent fatals à Nicolas Viel et à son compagnon Ahuntsic;
– sur la côte des Argoulets, sous les rapides de Lachine, qui sont le motif et la raison de la fondation de Ville-Marie;
– au cap Saint-Jacques parce qu’il veille sur le lac des Deux Montagnes à l’amont de l’île;
– au Bout-de-l’Île, à Pointe-aux-Trembles, parce que c’est l’aval de l’île, au carrefour des rivières L’Assomption, des Prairies, des Mille Îles et du fleuve Saint-Laurent.

Je n’avais pas pensé théoriser ma déambulation avant qu’André ne me convainque de géopoétique. Déambuler, pour moi, c’était s’avancer à la fois dans l’espace et le temps, des espaces qui témoignent de la durée. Et il m’est apparu sous les trembles du bout de l’île que la pénétration du territoire, qu’une réelle emprise identitaire ne pouvaient être que collectives. L’île m’appartenait mieux, au bout de l’île, parce que je l’avais partagée. Dorénavant la partageais.

Yves Lacroix