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Derrière l'écorce
Matawinie
Atelier nomade du 10 au 13 octobre 2008
Carnet réalisé sous le pilotage
de Kathleen Gurrie, Xavier Martel & Rachel Bouvet

Présentation - Cartes du lieu - Fiche librairie

 
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Carnet de navigation n°8
 
 

Sommaire

Uastessiu Pishim –
Octobre, la lune pendant laquelle la terre s’illumine
Rachel Bouvet

Christian Morissonneau : « Ô Matawinie… Matawinie »
Denise Brassard : « Le tour du propriétaire »
Antoinette de Robien : « Dans la forêt lointaine »
Laure Morali : « Les arbres à poèmes »
Roxanne Lajoie : « Inventaire géopoétique sur le sentier de la Matawinie
(à la manière de Jacques Prévert) »
Romy Snauwaert : « Sensations de bois »
Kathleen Gurrie : « Tshakapesh »
Audrey Camus : « Lignes d’erre »
Xavier Martel : « Fragments éclos en forêt »
Valérie Blanchet : « Premiers pas à travers un territoire culturel »
Domingo Cisneros : « Nous, Solidagos »
Julien Bourbeau : « Qu’est-ce que le pimbina ? »
Laurence Sabourin Baribeau : « Une épiphanie des arts forestiers en Matawinie »
Jean Morisset : « Sous l’émotion du précambrien relevant sa paupière »
Louis Hamelin : « La vie dans les bois »
Pierre Girard : « Gneiss »
Nicolas Lanouette : « Dérive matawinienne »
Virginie Belhumeur : « Chuchoter un moment »
Isabelle Billard : « Comment cartographier les champignons »
Chloë Rolland : « À l’échelle du lichen »
Benoit Bordeleau : « Une sieste »
Rachel Bouvet : « De la forêt qui m’habite à la forêt qui m’invite »
Émilie Allaire : « Mes sens fascinés »
Yves Lacroix : « Forêt – aux termes de ma vie (extraits) »
Yasmine Hasab-Alla Bouvet : « Mon séjour en forêt »
Zoé Larocque : « La forêt »
Xavier Martel : « Des arbres me poussent dans la tête »
Éric Waddell : « Le pourfendeur du ciel et le remueur de la terre »
Denise Brassard : « Hommage à la patience des femmes »
André Carpentier : « De la moelle à l’écorce »
Jean Morisset : « Entre solitude et solidago… a natura usque ad naturam »
Domingo Cisneros : « Les lieux sauvages (extrait) »
Laure Morali – Joséphine Bacon : « Petit lexique d’innu-aimun de la forêt »
Jean Désy : « Petit lexique des mots canayens de la forêt »

 
 
 
 
 

Uastessiu Pishim –
Octobre, la lune pendant laquelle la terre s’illumine

Dans les ateliers organisés jusqu’à présent à La Traversée, l’un d’entre nous faisait découvrir aux autres son coin de pays, sa passion pour un lieu, son paysage fondateur. L’atelier de la forêt matawinienne s’est échafaudé quant à lui à partir de liens tissés entre plusieurs personnes. Laure Morali a lancé l’idée de collaborer avec l’organisme Territoire Culturel, fondé par l’artiste Domingo Cisneros et sa compagne, Antoinette de Robien, un organisme ayant notamment pour vocation le développement des arts forestiers. Il faut dire que Laure est une véritable nomade, partagée entre la Bretagne et le Québec, rêvant à l’Algérie de ses ancêtres paternels, circulant entre Saint-Jacut-de-la-Mer, Montréal et Mingan et jouant souvent à son insu le rôle d’intermédiaire entre les gens, repoussant au passage les frontières entre les langues, entre les cultures. C’est donc à Sainte-Émélie-de-l’Énergie que la rencontre a eu lieu, au tout début de cette «lune durant laquelle la terre s’illumine» (fin septembre et non pas octobre – les mois lunaires sont toujours un peu décalés), un spectacle qui nous avait saisis dès notre arrivée, Xavier, Laure et moi, et devant lequel nous nous étions installés, allongeant les jambes et profitant de la douceur de l’air pour rester parler dehors avec Domingo et Antoinette face à ce panorama grandiose. Xavier avait même passé la nuit sous la tente, tout près de là, se remémorant ses longues courses dans les bois en compagnie de ses oncles, tantes et cousins habitant le village depuis belle lurette et y possédant encore des chalets. Plus tard, Kathleen et Émilie se sont jointes à l’équipe : Kat connaissait bien la région pour avoir vécu à Joliette plusieurs années et Émilie nous révélerait plus tard en confidence que son vrai prénom, celui que sa mère lui avait donné à la naissance, était en réalité Émélie. Nous avions donc chacun une relation particulière à la forêt matawinienne, inédite pour les uns, fondée sur l’attachement, le souvenir, l’expérience ou la toponymie pour les autres.

Le choix du moment s’est imposé de lui-même : ce dimanche-là, les couleurs étaient trop vives, trop invitantes, nous avions fait le pari que le congé de l’Action de grâce de la mi-octobre coïnciderait l’année suivante avec le mois de «Uastessiu Pishim». Jamais n’avions-nous autant surveillé la vitesse avec laquelle les feuilles se transformaient, appelant de temps à autre nos amis pour nous assurer que toutes les teintes possibles oscillant entre le jaune, l’orangé et le rouge restaient encore bien accrochées aux branches des arbres matawiniens. C’est que nous avions l’intention d’explorer les plantes et les mots, de mettre les sens à l’épreuve, de palper les écorces, les feuilles et les mousses, de capter les couleurs et les sons de la forêt, de malaxer toutes sortes de produits, de jouer avec les textures, les odeurs, le sens des mots et la forme des lettres. Et de marcher en forêt, bien sûr, afin de réfléchir au sixième sens, celui de l'orientation. Il s’agissait de confectionner des mets, des objets, des textes, des dessins, des cartes, autrement dit de donner libre cours à la créativité, d’accorder une grande importance à la sensualité, de «faire de la géopoétique avec les mains (1)», pas seulement avec les pieds.

Une fois venu le temps de peaufiner les détails, Domingo nous a pris de court en nous demandant avec quelle plante nous voulions travailler. Nous pensions naïvement associer cueillette et réalisations artisanales ou artistiques, mais il nous fallait suivre le rythme de la forêt, dont la période de floraison se termine à la fin de l’été, et calculer le temps nécessaire au séchage des plantes, qui ne peuvent pas être utilisées de suite. Pourquoi pas la solidago (2), dite aussi la solidage, la verge d’or des anciens Canadiens, connue ailleurs sous le nom de «gerbe d’or»? Cette plante a la réputation d’être une mauvaise herbe, car elle pousse n’importe où, dans les champs, les terrains vagues, le long des chemins, en laissant de grandes taches dorées dans le paysage. D’ailleurs, nous en avions croisé beaucoup le long de la route ce jour-là, avec Xavier et Émilie, et les avions admirées de loin.

«Avec sa longue tige qui se penche pour se terminer en rameau de fleurs jaunes-amarelles regroupées en capitules et résistant au vent dominant, à la pluie, à la sécheresse et aux premiers froids, la solidago a tout pour réussir dans la vie. Et pourtant, qui s’en préoccupe?» (Jean Morisset)

Il est vrai que cette réputation de mauvaise herbe ne lui sied guère. D’une part, elle possède des vertus curatives, très utiles en temps de guerre, nous a expliqué Domingo, car elle aidait jadis à refermer les plaies, aussi bien celles des proches que celles des ennemis (3). D’autre part, utilisée un peu partout dans le monde pour la teinture, elle a même obtenu à une certaine époque les faveurs des Juifs, dont certains objets liturgiques requéraient une belle couleur dorée.

C’était décidé, la solidago serait au coeur de notre atelier, elle rayonnerait durant trois jours, sous forme de tisane, d’argile, de pommade, de teinture, parfois en compagnie des mûres, framboises et bleuets dont les couleurs vives et foncées viendraient agrémenter les jaunes pâles. Domingo était un peu déçu de ne pas voir l’or se révéler sur nos carrés de coton… avant de s’apercevoir que la «révélation» avait tout de même eu lieu, mais ailleurs, sur les visages réjouis des participants à l’atelier de teinture, peinture et inventions de toutes sortes. Loin de soupçonner le formidable emploi que la solidago réserve à qui veut bien s’en inspirer, nous sommes en effet tombés sous le charme de la verge d’or, ce qui a eu pour effet de transformer radicalement notre regard sur les plantes sauvages.

Émilie a pris en main la cueillette des fleurs, réquisitionnant le chalet et la voiture de ses parents, passant ses fins de semaine d’août au ramassage des verges d’or, avec l’aide de Laure et de Xavier. D’après Domingo, il nous en fallait une quantité astronomique pour la trentaine de personnes que nous attendions, au moins dix grands sacs noirs. Certains ont d’ailleurs apporté leur contribution, sous forme de rameaux fleuris. Durant tout le mois d’août, je n’ai pas fait un kilomètre en voiture sans identifier du regard des îlots de solidago, certains accessibles, d’autres non, certains trop avancés déjà, d’autres encore en pleine floraison. L’idée était de réaliser le plus grand nombre d’expérimentations possible avec une plante, pour ensuite adapter les techniques et les conseils à n’importe quelle plante indigène et découvrir ainsi ses propriétés les plus intimes, son potentiel en matière de création artistique.

Dans le mot solidago, j’entends celui de «solidaire». L’étymologie me donne raison, d’ailleurs, puisque la racine latine, solidare («consolider») leur est commune. La solidago aidera-t-elle à guérir des blessures résultant des coupes à blanc dans les forêts d’Amérique du Nord ou de celles qui ont meurtri les coeurs et les cultures de ceux qui y avaient élu domicile ? En nous dévoilant un véritable art de vivre avec la nature, les animaux, les plantes, les pierres, les réalisations artistiques de Domingo ont eu l’heur de nous transporter dans un autre univers, profondément ancré dans la culture autochtone. Des liens se sont créés, grâce auxquels nous avons pu entrevoir une manière d’être ensemble en forêt, une manière d’être au monde dans laquelle l’art émane de la plante et du rapport sensible que nous entretenons avec elle, sans négliger pour autant l’apport scientifique. Solidaires de la forêt, menacée et incomprise, solidaires des communautés s’y étant établies pendant des lunes innombrables, solidaires du rêve qui habite Domingo et Antoinette et qui vise à redonner à la forêt une place centrale dans notre culture, à y fonder un «Territoire Culturel». S’il ne parvient pas encore à se réaliser concrètement, en raison de difficultés matérielles de tous ordres, du moins aura-t-il réussi à percer et à s’épanouir, le temps d’une longue fin de semaine, au sein de La Traversée. Le présent carnet de navigation a pour rôle de recueillir précieusement les traces de cette lune durant laquelle la terre, les yeux, les feuilles de papier et les tissus se sont illuminés.

Que soient remerciés ici nos hôtes, Domingo et Antoinette, de même que les autres amoureux de la forêt matawinienne invités à se joindre à nous. Louis Hamelin est ainsi venu témoigner de son expérience d’écrivain, de son rapport à la forêt, pour notre plus grand bonheur. Quant à Christian Morissonneau, il nous a raconté son plus bel «acte choronymique», ayant consisté à baptiser cette MRC de Lanaudière du nom de Matawinie, tout en nous faisant bénéficier, en bon géographe, de ses connaissances en matière de géomorphologie, de géologie, de botanique et d’histoire. Enfin, cet atelier n’aurait pu être réalisé sans la complicité, les efforts assidus et l’enthousiasme de Kathleen, Émilie, Xavier et Laure, que je tiens à remercier chaleureusement.

Rachel Bouvet

Notes :
1. J’emprunte cette expression, qui résume bien l’enjeu de l’atelier, à André Carpentier.
2. Note des éditeurs : nous avons choisi d’outrepasser les normes établies par le logiciel Antidote et les dictionnaires qui considèrent que le mot « solidago » relève du genre masculin. Plusieurs raisons ont motivé ce choix. L’usage, d’abord : voilà plus d’un an que nous parlons de LA solidago et nous ne parvenons pas même à imaginer ce que pourrait être « un » solidago ; rien à faire, ça sonne mal, ça ne sonne même pas du tout. Il est plus logique de féminiser le terme quand on sait que la solidage est un mot féminin (les dictionnaires sont unanimes), de même que la verge d’or, son nom commun. Des recherches un peu plus poussées auprès de latinistes nous ont finalement appris que tous les adjectifs servant à différencier les variétés de solidagos étaient féminins (canadensis, graminifolia, rugosa, altisima...).
3. Pour connaître les autres propriétés curatives, voir la page qui lui est consacrée dans l’herbier matawin réalisé par le CREAF (Centre de recherche et d’expérimentation des arts forestiers) de Territoire Culturel :
www.territoire.org/francais/creaf/herbier/vergedor.html.