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Sur les traces de terres fantômes
En arrière-pays gaspésien
Atelier nomade du 4 au 7 septembre 2009
Carnet réalisé sous le pilotage
de Kathleen Gurrie, Chloë Rolland & Denise Brassard

Présentation - Cartes des lieux - Voix-voies - Fiche librairie

 
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Carnet de navigation n°9
 
 

Sommaire

Sur les traces… – Kathleen Gurrie
Les chemins parallèles – Nicolas Lanouette
Juste à l’endroit où ça s’est passé – Chloë Rolland
Une expérience extrême de topophilie – André Carpentier
Entre mensonge et déréliction – Jean Morisset
Les choses du temps – Yves Lacroix
Un royaume vous attend ? – Éric Waddell
Les herbes folles – Annie Dulong
Rouille et cailloux : mémoire d’un passage, d’un paysage – Rachel Bouvet
Nil si découvert – Julien Bourbeau
La maison fendue en deux – Kathleen Gurrie
Après la dormance – Marie-Eve Desrochers Hogue
De passage – Anne Brigitte Renaud
Les villages fantômes – Michèle Houle
Joyeuse déambulation à travers les décombres de l’avenir – Jean Morisset
Rencontre – Christian Paré
La communauté retrouvée – Xavier Martel
Sur les traces des déplacés. Conte de la violence ordinaire – Bertrand Gervais
Retours – Virginie Turcotte
Croix de bois, croix de fer… – Romy Snauwaert
Lettre à Saint-Nil – Nicolas Lanouette
Être géopoétique ou ne pas… – Denise Brassard

 
 
 
 

Sur les traces…


Soudain contre l’air égratigné de mouches à feu
je fus debout dans le noir du Bouclier
droit à l’écoute comme fil à plomb à la ronde
nous ne serons jamais plus des hommes
si nos yeux se vident de leur mémoire
Gaston Miron, «La route que nous suivons»

Saint-Nil, Saint-Paulin-Dalibaire, Saint-Thomas-de-Cherbourg, Saint-Octave-de-l’Avenir. Quatre villages sur les contreforts des Chic-Chocs, aux marges de l’écoumène. Des villages se retrouvant à la croisée de chemins qu’il faut cartographier à rebours. Des villages, derniers sursauts de la colonisation du territoire québécois, établis entre les deux guerres pour aider la population gaspésienne à sortir de la crise économique. Des villages, terres d’élection à défricher et à peupler. Des villages jugés non rentables et impropres à la modernité. Des villages rayés de la carte dans les années 1970 par une nouvelle génération d’experts (1) en rationalisation de l’espace. Autrement dit, il était une fois quatre villages qui aujourd’hui n’existent plus.

C’est au bout de routes qui ne mènent nulle part, sur un territoire plus grand qu’une ville moyenne et où la nature reprend ses droits depuis quarante ans, que nous avons convié les membres de La Traversée, Atelier québécois de géopoétique à vivre un atelier nomade les 4 au 7 septembre 2009. Et, pour une rare fois, ils ont eu la difficile tâche d’appréhender un territoire de l’intimité, intimité inhérente à la fonction première d’habiter. Mais ça, nous ne le savions pas d’emblée.

Quand l’idée de cet atelier a été lancée, nous avons d’abord étudié de vieux plans de cadastre que nous avons comparés avec les cartes Google, pour tenter de retrouver ces villages. D’abord, Saint-Nil où nous nous sommes perdus sur des routes difficiles et envahies de végétation, ce que nos cartes ne montraient pas. Puis, dans une tentative pour trouver une route vers Saint-Thomas-de-Cherbourg, la voiture est restée prise dans un cratère empli d’eau. À Saint-Paulin, nous avons passé tout droit en cherchant une route inexistante. Et, après plusieurs allers et retours sur la 132, la route jusqu’à Saint-Octave-de-l’Avenir –magnifique au pied des montagnes bleues– est enfin apparue. Il nous aura fallu trois repérages (juillet 2008, septembre 2008 et juin 2009) et des heures et des heures de route pour concevoir la géographie des lieux.

Entre-temps, nous approchions le corpus théorique lié à cette région. Les circonstances de l’ouverture et de la fermeture de ces villages sont intimement liées à certains pans, pour plusieurs occultés, de l’histoire du Québec. Les lieux pouvaient donc être chargés et nous nous sommes questionnés sur la manière appropriée de mener une approche géopoétique dans un contexte où les analyses sociologiques, partisanes et historiques pouvaient aisément prendre le dessus. Avec Nicolas Lanouette à la tête de la recherche bibliographique, nous avons entrepris de monter un recueil de textes (2) qui se voulait principalement explicatif et nous avons organisé une soirée en amont de l’atelier afin que les géopoéticiens aient le temps de se familiariser avec les conjonctures entourant la courte vie de ces villages. Nous ne voulions pas que les lieux fassent naître un tas de questions historiques in situ qui empêcheraient la démarche géopoétique de s’accomplir.

Car, dès après le premier repérage, nous savions que cet atelier serait différent des autres menés jusqu’alors à La Traversée. Non pas en dissonance, mais en différance en ce qu’il impliquait une première pour nous l’humain dans le paysage. Et, de repérage en repérage, nous sommes devenus de plus en plus convaincus de la nécessaire réflexion géopoétique que faisait naître cet atelier, celle de l’écoute d’un monde. «Un monde, dit Kenneth White, c’est ce qui émerge du rapport entre l’homme et la terre. Quand ce rapport est sensible, intelligent, complexe, le monde est monde au sens profond du mot un bel espace où vivre pleinement. (3) Dans cet atelier, il n’y a pas eu seulement un géopoéticien face à la terre, mais un géopoéticien face à la terre et à ses expatriés. Un double rapport donc, le premier étant en conformité avec l’interaction que décrit White, et le deuxième plaçant le géopoéticien au rang d’observateur d’une relation à la terre, relation de laquelle il est a priori exclu.

Il parle, raconte chaque détail. Chaque chose que nous voyons veut en dire une autre pour lui. Il nous montre son ancienne terre familiale, un bout de forêt maintenant. Il explique que lorsque la terre est relevée, qu’il y a un petit talus au bord de la route, ça veut dire qu’il y avait là une maison. C’est subtil comme dénivellation, je ne sais pas si j’arriverais à les retrouver comme ça, les anciens lots.  (4)

L’intimité des Anciens en ces terres abandonnées, de ceux qui ont marqué un paysage de leur présence et qui, en retour, en ont été imprégnés dans les fondements mêmes de leur identité, a bouleversé notre rapport jusque-là binaire avec le paysage. Parce que les Anciens sont ceux qui reviennent périodiquement au beau milieu de la forêt gaspésienne pour y retrouver «le pied d’adon qui vient du pied de la terre , de leur terre, le possessif ici devenant le seul réconfort du dépossédé, parce que «tant que la terre va [le] porter, [il va] marcher. (5)

Nous aurions voulu trouver à l’intérieur des terres une auberge assez grande pour loger trente participants, à distance mitoyenne entre les différents villages, et nous permettant de nous retrouver le soir venu mais l’endroit idéal se situait plutôt à Sainte-Félicité, entre la 132 et la mer. Curieusement, c’est encore une Ancienne qui nous y a chaleureusement accueillis.

La propriétaire du Manoir des Sapins est originaire de Saint-Nil. Elle dit être arrivée sur le bord de la mer et avoir percé des fenêtres dans le mur arrière de sa maison, afin de voir le «pays, parce qu’au début, la mer, ça ne lui parlait pas… Nous découvrons qu’elle connaît très bien notre sujet. Ça fait partie de son histoire, qui est aussi celle de ses parents qui ont profondément cru aux colonies et qui étaient fiers d’être des colons.

Le retour à la mer chaque soir nous a permis de toucher la dichotomie de la péninsule gaspésienne, faite d’une marge peuplée et d’un intérieur sauvage.

Après une journée d’exploration dans les terres, nous revenons à notre camp de base. Je vais sur le bord de la mer et, pour la première fois, elle ne m’apporte rien. C’est le pays qui a maintenant du charme à mes yeux. Pour la première fois depuis que je viens en Gaspésie, je me rends compte qu’il y a autre chose que cette mer, quelque chose qui me semble tout à coup plus authentique, plus vrai, plus caché, comme un cœur qui bat, et qui se trouve derrière la mer et la 132 et l’attrait touristique.

Cet atelier nomade est donc fait de la présence des Anciens, les gardiens bien vivants des fantômes de ces terres dérangées, jumelée à notre propre présence sur le territoire et à notre perception des traces, traces qui révèlent l’espace et qui contiennent en elles-mêmes le passé et le présent, traces porteuses d’une inspiration et d’une expiration, fondements mêmes d’une présence à la terre.

Nous abordons le terrain d’une manière plutôt sensible. Les traces des choses semblent plus parlantes que les choses elles-mêmes.

Nous avons lu, examiné des archives, marché, exploré, fouillé, poétisé, roulé, dialogué, découvert, arpenté, fait des rencontres, compté les kilomètres, calculé le temps ordinaire et le temps géopoétique, imaginé cinq ateliers différents avant de réaliser celui-ci. Sur les traces de terres fantômes n’aurait pas vu le jour sans Nicolas Lanouette qui non seulement en a eu l’idée première, mais l’a soutenue de ses investigations rigoureuses et de son enthousiasme constant. Cet atelier aurait également été impossible sans le dévouement et l’intuition de Chloë Rolland. Un grand merci à la verve et aux conseils de Jean Morisset, qui nous a accompagnés comme un grand frère dans presque toutes les étapes de l’organisation ainsi qu’à Éric Waddell, pour son aide ponctuelle et à Denise Brassard, pour le travail apporté au présent carnet.

Kathleen Gurrie

 
     
  (1) La nouvelle génération d’experts composée de sociologues, de géographes, d’économistes, d’agronomes, d’administrateurs issus des grandes universités allaient investir de leurs idées et orienter fortement les programmes de l’ARDA (fédéral) et du BAEQ (provincial).
(2) Ce n’était pas la première fois que La Traversée avait recours à un recueil de textes dans le cadre d’un de ses ateliers. Toutefois, c’était la première fois qu’il était constitué dans le but précis d’informer les participants sur un contexte géopolitique récent.
(3) Kenneth White, Éditorial, Cahiers de géopoétique n°1
(4) Tous les extraits en italique qui suivent sont tirés des Notes de terrain de l’auteure, prises lors des trois repérages précédant l’atelier.
(5) Comme le dit si bien le poète et conteur Jocelyn Bérubé dans sa chanson Nil en ville :
"Si le monde est assis et que tu penses à un geste, à un pas/Le pas d’adon qui vient du pied d’la terre/Le pas qui hâle le monde de leu’chaise / Et fait r’sortir la tête d’entre les deux épaules/Dépêche-toi à l’faire pour qu’il t’aide à faire l’autre/Celui qui te sépare du dragon et des géants/Pour qu’il aide à unir des hommes et des femmes/Enragés noir par en-d’dans / Des bonhommes, des bonnes femmes en chicane/Qui r’gardent enfin dans la face leur miroir en lui disant / «Te rends-tu compte des fois que t’es en vie ?» / Pendant qu’à leur pied / Un enfant brûle de rage son beau livre d’images / Et chausse des vieilles bottes de sept lieux en chantant / «Tant que la terre va me porter, je m’en vais marcher !» "
 
 
 

En arrière-pays gaspésien, quelques éléments de réflexion
Eric Waddell - entretien
tenu lors de l'atelier nomade "Sur les traces des terres fantômes"
La Traversée - vendredi 4 septembre 2009

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Entre mensonge et déréliction
Poème de Jean Morisset
lu par l'auteur & Denise Brassard
La Traversée - samedi 5 septembre 2009

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