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L’ami
Il est là, Jean Morisset,
je l’ai sous les yeux et c’est tout lui,
ça: l’ombre de son corps jetée
par son corps en train de photographier
la toundra au coucher du soleil
Je l’aime entre toutes cette photo-là
car elle dit la présence de l’humain
dans le paysage et du paysage
dans l’humain: on oublie, n’est-ce pas,
on oublie tant de choses, on perd le nord…
Depuis sept ans cet homme
m’apprend mon pays,
celui que j’ai quitté sans l’avoir connu,
sans jamais m’être intéressée de près
à ses lointains
il me restitue un Nord que,
faute de l’avoir parcouru,
faute d’avoir rencontré ses habitants
faute, faute, triple faute,
je ne savais même pas perdu
Il me force, Jean, avec douceur et esplièglerie
à écouter des silences sidéraux
à lever les yeux au ciel (même dans les villes,
même à Paris) et à voir qu’il est ciel encore,
qu’il a une couleur, une humeur, des intentions,
qu’il est habité – oiseaux, étoiles, nuages –
Et que tout cela est parlant
Depuis sept ans cet homme
est pour moi un rappel
à l’ordre des choses :
ciel, oui, même au-dessus des hauts immeubles qui le grattent,
terre, oui, sous le macadam et le fracas de nos pas,
eau, oui, même si nous persistons à l’empoisonner,
et gens – eux, les autres, les gens du Nord –
oui, d’autres gens étaient ici avant nous, et y sont encore
Comme eux, Jean sait déchiffrer
l’écriture sur la page blanche des banquises
comme eux il sait le monde sacré de part en part
d’où le rêve, d’où le souffle, d’où la prière
ce n’est pas un retour à la nature, non :
la nature il ne l’a jamais quittée et nous non plus
si seulement nous le savions!
N’oublie pas, me dit la voix de Jean en moi
n’oublie pas me disent ses poèmes et ses photos
qu’il y a une autre réalité
une autre manière d’habiter l’espace et le temps
un autre regard sur la mort et le sens
n’oublie pas de t’arrêter, parfois, pour te rendre compte
que tu es là, vraiment là
et que ce la fait partie de la somptueuse
symphonie des temps
les choses du monde sont là, elles aussi,
devant toi, autour de toi,
éternelles et éphémères,
immobiles et mouvantes,
muettes et expressives
ne leur tourne pas le dos,
n’abdique pas tes cinq sens
ni le sixième
Depuis sept ans cet homme
partage avec moi sa belle très belle sagesse
malgré mes réticences renâclements rechignements
de citadine douillette
de cowgirl défroquée
d’intello bien au chaud dans son trou d’ivoire
et cahin caha je m’efforce
de le suivre, du moins dans ma tête
j’hésite encore à le suivre avec mon corps
je suis frileuse timide intimidée par l’inconnu
j’ai peur de souffrir du froid
de ne pas savoir parler aux gens
et de n’être, dépouillée de mes habitudes,
plus rien ni personne
Mais lui, Jean, y va,
arpente les chants polaires,
explore le ciel avec les outardes et la forêt avec les caribous
placotte avec tout le monde
(dans quelle langue ? peu importe laquelle,
plusieurs, des mélanges,
l’important c’est de s’entendre…)
et comment se sentir seul quand la langue est là
pour nous conter les histoires sans fin
des gens et des pays…
et comment souffrir du froid quand la seule chaleur
qui compte est celle du cœur…
Depuis sept ans cet homme
m’apprend à dire oui
au temps qu’il fait et au temps qui passe
me démontre la chance que nous avons, tous,
d’avoir une ombre, d’être des ombres
dotées de regard et de parole
dans ce monde qui est le nôtre et le seul
Il m’impressionne, Jean, car rien en lui
(c’est rarissime) n’est pose, frime, afféterie…
qu’il rie, parle, écrive, prenne des photos
c’est pour la même raison
c’est dans le même esprit
ça part du même élan, et du même choix :
celui de connaître en profondeur
des contrées excentriques et fragiles,
de célébrer leur beauté
et de défendre leur droit à être,
encore…
Nancy Huston
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