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La carte. Point de vue sur le monde

Sous la direction de Rachel Bouvet
Hélène Guy & Éric Waddell

Éditions Mémoire d’encrier
Montréal – 2008

Présentation  fiche librairie

 
La traversee, ouvrages collectifs
 
Sommaire
 
 

Rachel Bouvet: «La carte dans une perspective géopoétique»
Kenneth White: «Les fleuves de l’esprit»
Alexandre Gillet: «Nicolas Bouvier : passant et passeur.
Considérations géopoétiques à l’usage de l’arpenteur»
Jean Désy:  «Les guides (à la carte) de ma vie»
Nicolas Lanouette: «Fragments de mémoire urbaine:
un regard sur les cartes de Québec»
Ceri Morgan: «Cartographier la mémoire / mapio’r cof»,
Yves Lacroix: «Voir en vrai Rothenburg ob der Tauber
qui fut longtemps une image»
Virginie Belhumeur: «Tracés insulaires. Cartographier l’espace
par une pratique de la photographie poétique»
Pascal Naud: «La mémoire des pas»
Suzanne Joos: «Cartographies nomades»

Photographies de l’exposition La carte comme point de vue
(Bibliothèque Gabrielle-Roy, Québec, avril 2007)

Pierre Labossière: «70° de latitude Nord»
Jean-Claude Castelain: «Sur la route des îles timbres-poste»
Jean Morisset: «La grande canotée du Canadien errant as described
by JOSEPH LA FRANCE... a French Canadese Indian who Travaled
thro those Countries and Lakes...
»
Hélène Guy: «La carte en filigrane dans un parcours de création»
Monchoachi: «Nha caéra, rété, habiter»
Denise Brassard: «L’aire du TABARNACOS:
poésie et cosmogénie dans Le sacre de Paul-Marie Lapointe»
Caroline Mangerel: «Rapport cartographique, rapport narratif.
Le rôle de la carte dans Hyppolyte’s Island de Barbara Hodgson»
Audrey Camus: «Restaurer le blanc des cartes
ou comment Pierre Senges escamota l’Amérique»
Charles Vincent: «La carte comme représentation mentale d’un ailleurs inconnu:
le cas de la Mer de l’Ouest»
Kenneth White & Éric Waddell: «Un matin au bord du fleuve» (entretien)

 
 
 
 

Présentation

Doigts entrecroisés
Artistes, géographes et écrivains
S’observent, froissent la carte
D’aussi loin qu’ils habitent
Retournent au mouvement
Des brouillons et points de vue
Sur leurs paysages
En amont, la carte reprend vie

La Terre est un palimpseste et la carte sa parole. À la fois donnée empirique et récit, la carte est porteuse d’information et nourriture d’âme. Si sa vocation première consiste à décrire un lieu, un pays, un continent ou une mer, elle est également prélude au voyage et fruit d’une expérience vécue ailleurs. Elle est source d’information pour le sédentaire et le nomade, tout comme pour l’homme d’affaires et l’homme de rêves. Elle est espace et chemin, et c’est ce qui lui confère cette double capacité de nourrir notre imaginaire et de nous orienter. Peu étonnant alors que des lectures profondément divergentes puissent être faites d’une seule et même carte! Et peu surprenant qu’une carte se transforme parfois en véritable écueil.

La carte. Point de vue sur le monde cherche à prolonger une réflexion tous azimuts sur la carte, entamée lors d’un colloque ayant eu lieu à Québec en avril 2007. Les chemins de la science et de la création se sont croisés lors de cette rencontre géopoétique qui a rassemblé géographes, littéraires et artistes.

Géopoétique: un mot apparu en Europe au début des années 1980 qui se mue si souvent en «géopolitique» dans la bouche des gens! Pourtant ici, sur les rives du Saint-Laurent, il est bel et bien question de géopoétique, c’est-à-dire d’un rapport sensible au monde qui nous entoure. La Traversée - Atelier québécois de géopoétique, s’est donnée comme mandat d’approfondir le concept géopoétique en Terre Amérique. Pourquoi La Traversée? Parce que nous faisons partie d’un archipel formé de groupes qui poursuivent la même réflexion et la même démarche : ces groupes sont de France, de Belgique, de Suisse, d’Italie, d’Écosse et d’Allemagne, mais aussi de Martinique, de Nouvelle-Calédonie et d’ailleurs dans le monde. Cet archipel à géométrie variable est une création de l’Institut international de géopoétique, fondé en 1989 par le nomade intellectuel franco-écossais Kenneth White. Créateur du terme «géopoétique» il a ouvert la voie sur ce nouveau champ.

Si la carte est une parole sur le monde, elle sert aussi à nourrir la réflexion et le dialogue, tantôt avec une seule carte comme interlocuteur, tantôt avec plusieurs à vocations distinctes. Nous insistons, dans ce livre, sur la pluralité de lieux et la diversité de paroles afin d’initier ce dialogue au sein de l’archipel géopoétique: Pascal Naud en Belgique, Ceri Morgan en Angleterre, Alexandre Gillet en Suisse, Monchoachi en Martinique, Kenneth White en France. En même temps, c’est le fleuve Saint-Laurent, avec ses grandes villes portuaires, Québec et Montréal, qui sert d’ancrage, tant pour les gens d’ici que pour ceux d’ailleurs.

La géopoétique est tournée résolument vers le dehors: la plaine, la montagne, le rivage, les îles et le grand large. Elle ouvre une fenêtre sur le monde, un monde à la fois nouveau et très ancien, terrestre et habité. Approche et non pas méthode, elle part de notre présence au monde et reconnaît l’importance du réel dans la configuration de la pensée humaine. La démarche géopoétique aspire à réunir la parole de l’homme et celle de la Terre en un seul lieu, qui relève autant de l’esprit que de la géographie. Elle se situe, forcément, au croisement de la science – avec son approche empirique, son regard froid, qui observe, qui mesure et qui se tient loin – et de la sensibilité culturelle et humaine – avec ses sentiments et ses émotions, qui mise sur l’expérience des lieux et qui «entre dans la danse». La carte, outil incontournable dans ce nouveau (et combien ancien!) rapport à l’espace, offre un point de vue particulier sur la Terre. Elle tient à la fois de l’observation et du voyage, de la description et des sensations, du fait scientifique et de l’imagination. C’est un genre d’écriture des lieux pour lequel un intérêt marqué s’est développé au cours de ces dernières années. Elle est au centre de notre oeuvre. Les géopoéticiens ne sont pas seuls à redécouvrir la carte. Loin de là. Pensons ici, au Québec, à la parution de l’atlas historique de l’Amérique du Nord, La mesure d’un continent (1), et à l’exposition Ils ont cartographié l’Amérique l’ayant accompagnée (2). Pensons également au fait que le deuxième numéro de la revue «nouvelle formule» (et grand public) de la Société de Géographie de Paris (3), La GéoGraphie, ait eu pour thème «Cartes: Le voyage immobile». Avant d’entreprendre, dans cette publication, un voyage à travers époques, continents, civilisations, échanges commerciaux, instruments de mesure et technologies, une interrogation surgit: «La carte dit-elle le monde?» C’est peut-être là notre point de départ à nous.

Ce que nous proposons est de poser un nouveau regard sur les cartes. Nous avons donc choisi d’ouvrir cet ouvrage par une réflexion générale qui envisage la carte dans une perspective géopoétique et de le clore par un échange entre Éric Waddell et Kenneth White, afin de mieux comprendre le rôle et le statut de la carte dans les fondements mêmes de la géopoétique.

La carte permet d’avoir une vision globale du monde, à partir de différents ancrages: géographie, littérature, art. La carte fait voyager: elle fait surgir des pans entiers de la mémoire oubliée, comme c’est le cas pour la «New Map of Part of North America», dessinée dans une taverne de Londres, en 1744, par un métis canadien, et pour la Mer de l’Ouest, signalée pour la première fois au début du XVIIIe siècle par le cartographe Guillaume Delisle. Elle peut également révéler une mémoire occultée par les cartes officielles, celle des peuples premiers, de la Caraïbe par exemple.

Plusieurs lieux sont abordés dans ce collectif. C’est à Québec, «là où le fleuve se rétrécit», qu’un nombre important de cartes du continent américain ont été élaborées: nous avons donc choisi de placer celle de Mahier en page couverture de ce livre. C’est en effet par la porte du fleuve – qu’on appelle déjà «mer» en aval de Québec – que quatre siècles de voyages ont eu pour destination l’Amérique. Nicolas Lanouette, à travers cartes et textes, nous parle de cette ville-mémoire, tout comme le fait Ceri Morgan à travers les romans, en particulier ceux de Nicole Brossard. Virginie Belhumeur et Marie-Andrée Gilbert évoquent, quant à elles, l’Île d’Orléans à travers un exercice carto-photographique. Puis, c’est Montréal, où nous amène encore Ceri Morgan, et d’autres contrées: la côte ouest de l’île de Vancouver, ici explorée par Hélène Guy, le Grand Nord, raconté à travers les guides de Jean Désy et le montage photographique de Pierre Labossière, et également l’Afghanistan, lieu où s’arrête Alexandre Gillet. Nous partons également en territoire mexicain, dont nous entretiennent Denise Brassard et Paul-Marie Lapointe au moyen de sa poésie, de même qu’en des îles lointaines ayant inspiré Jean-Claude Castelain, Barbara Hodgson et Caroline Mangerel. Nos yeux se tournent aussi vers l’Europe: Yves Lacroix nous entraîne sur les remparts de Rothenburg au moyen de la bande dessinée et Kenneth White aborde les berges du Rhin, du Danube et du Neckar en compagnie de Hölderlin. Pascal Naud partage sa «mémoire des pas» à l’aide d’un montage photographique, Suzanne Joos nous initie à sa cartographie imaginaire, fruit de son pinceau d’artiste, tandis qu’Audrey Camus nous montre le pouvoir fantasmatique de la carte dans un roman de Pierre Senges.

Des cartes, il y en a de toutes les sortes: topographiques, géologiques, bathymétriques, historiques, marines, routières. Il y a des cartes d’état-major et des atlas, vastes recueils de cartes. Il existe une cartographie imaginaire, avec ses repères identitaires, ses espaces mémoriels et ses frontières comme autant de possibles transgressions. Il existe aussi des cartes de voyage, des cartes mémoire… et des cartes d’empire. Sans oublier les cartes issues d’un travail de création. C’est cette immense fécondité de la production cartographique que nous souhaitons mettre en valeur. La carte est à l’image même de ce nouvel espace de recherche et de création. Elle possède la capacité d’écrire ce rapport sensible et intelligent à la terre qui est au coeur de la démarche géopoétique.

«Qu’en est-il de la vie sur terre, qu’en est-il du monde? (4)» Et si la carte nous offrait des éléments de réponse à ce questionnement?

Rachel Bouvet, Hélène Guy et Éric Waddell Août 2008

1) Raymonde Litalien, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent, Québec, Septentrion, 2007.
2) Ils ont cartographié l’Amérique, Exposition présentée à Montréal, à la Grande Bibliothèque du Québec (BNQ), du 26 février au 24 août 2008.
3) Cartes: Le voyage immobile, Société de Géographie de Paris, La GéoGraphie, n°1529 /n°2 nouvelle formule, printemps 2008.
4) Extrait du Texte inaugural de l’Institut international de géopoétique.

 
 
 
 
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