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Présentation
Doigts entrecroisés
Artistes, géographes et écrivains
S’observent, froissent la carte
D’aussi loin qu’ils habitent
Retournent au mouvement
Des brouillons et points de vue
Sur leurs paysages
En amont, la carte reprend vie
La Terre est un palimpseste et la carte sa parole. À la fois
donnée empirique et récit, la carte est porteuse d’information
et nourriture d’âme. Si sa vocation première consiste à décrire
un lieu, un pays, un continent ou une mer, elle est également
prélude au voyage et fruit d’une expérience vécue ailleurs. Elle
est source d’information pour le sédentaire et le nomade, tout
comme pour l’homme d’affaires et l’homme de rêves. Elle est
espace et chemin, et c’est ce qui lui confère cette double capacité
de nourrir notre imaginaire et de nous orienter. Peu étonnant
alors que des lectures profondément divergentes puissent être
faites d’une seule et même carte! Et peu surprenant qu’une
carte se transforme parfois en véritable écueil.
La carte. Point de vue sur le monde cherche à prolonger une
réflexion tous azimuts sur la carte, entamée lors d’un colloque
ayant eu lieu à Québec en avril 2007. Les chemins de la
science et de la création se sont croisés lors de cette rencontre
géopoétique qui a rassemblé géographes, littéraires et artistes.
Géopoétique: un mot apparu en Europe au début des années
1980 qui se mue si souvent en «géopolitique» dans la bouche
des gens! Pourtant ici, sur les rives du Saint-Laurent, il est bel et
bien question de géopoétique, c’est-à-dire d’un rapport sensible
au monde qui nous entoure. La Traversée - Atelier québécois
de géopoétique, s’est donnée comme mandat d’approfondir le
concept géopoétique en Terre Amérique. Pourquoi La Traversée?
Parce que nous faisons partie d’un archipel formé de groupes
qui poursuivent la même réflexion et la même démarche : ces
groupes sont de France, de Belgique, de Suisse, d’Italie, d’Écosse
et d’Allemagne, mais aussi de Martinique, de Nouvelle-Calédonie
et d’ailleurs dans le monde. Cet archipel à géométrie variable est
une création de l’Institut international de géopoétique, fondé
en 1989 par le nomade intellectuel franco-écossais Kenneth
White. Créateur du terme «géopoétique» il a ouvert la voie sur
ce nouveau champ.
Si la carte est une parole sur le monde, elle sert aussi à nourrir
la réflexion et le dialogue, tantôt avec une seule carte comme
interlocuteur, tantôt avec plusieurs à vocations distinctes. Nous
insistons, dans ce livre, sur la pluralité de lieux et la diversité de
paroles afin d’initier ce dialogue au sein de l’archipel géopoétique:
Pascal Naud en Belgique, Ceri Morgan en Angleterre, Alexandre
Gillet en Suisse, Monchoachi en Martinique, Kenneth White en
France. En même temps, c’est le fleuve Saint-Laurent, avec ses
grandes villes portuaires, Québec et Montréal, qui sert d’ancrage,
tant pour les gens d’ici que pour ceux d’ailleurs.
La géopoétique est tournée résolument vers le dehors: la
plaine, la montagne, le rivage, les îles et le grand large. Elle ouvre
une fenêtre sur le monde, un monde à la fois nouveau et très
ancien, terrestre et habité. Approche et non pas méthode, elle
part de notre présence au monde et reconnaît l’importance du
réel dans la configuration de la pensée humaine. La démarche
géopoétique aspire à réunir la parole de l’homme et celle de la Terre
en un seul lieu, qui relève autant de l’esprit que de la géographie.
Elle se situe, forcément, au croisement de la science – avec son
approche empirique, son regard froid, qui observe, qui mesure
et qui se tient loin – et de la sensibilité culturelle et humaine – avec
ses sentiments et ses émotions, qui mise sur l’expérience des lieux
et qui «entre dans la danse».
La carte, outil incontournable dans ce nouveau (et combien
ancien!) rapport à l’espace, offre un point de vue particulier
sur la Terre. Elle tient à la fois de l’observation et du voyage,
de la description et des sensations, du fait scientifique et de
l’imagination. C’est un genre d’écriture des lieux pour lequel un
intérêt marqué s’est développé au cours de ces dernières années.
Elle est au centre de notre oeuvre. Les géopoéticiens ne sont pas
seuls à redécouvrir la carte. Loin de là. Pensons ici, au Québec, à
la parution de l’atlas historique de l’Amérique du Nord, La mesure
d’un continent (1), et à l’exposition Ils ont cartographié l’Amérique
l’ayant accompagnée (2). Pensons également au fait que le deuxième
numéro de la revue «nouvelle formule» (et grand public) de la
Société de Géographie de Paris (3), La GéoGraphie, ait eu pour
thème «Cartes: Le voyage immobile». Avant d’entreprendre,
dans cette publication, un voyage à travers époques, continents,
civilisations, échanges commerciaux, instruments de mesure
et technologies, une interrogation surgit: «La carte dit-elle le
monde?» C’est peut-être là notre point de départ à nous.
Ce que nous proposons est de poser un nouveau regard sur
les cartes. Nous avons donc choisi d’ouvrir cet ouvrage par une
réflexion générale qui envisage la carte dans une perspective
géopoétique et
de le clore par un échange entre Éric Waddell et Kenneth White,
afin de mieux comprendre le rôle et le statut de la carte dans les
fondements mêmes de la géopoétique.
La carte permet d’avoir une vision globale du monde, à partir
de différents ancrages: géographie, littérature, art. La carte fait
voyager: elle fait surgir des pans entiers de la mémoire oubliée,
comme c’est le cas pour la «New Map of Part of North America»,
dessinée dans une taverne de Londres, en 1744, par un métis
canadien, et pour
la Mer de l’Ouest, signalée pour la première fois au début du
XVIIIe siècle par le cartographe Guillaume Delisle. Elle peut également
révéler une mémoire occultée par les cartes officielles, celle des
peuples premiers, de la Caraïbe par exemple.
Plusieurs lieux sont abordés dans ce collectif. C’est à
Québec, «là où le fleuve se rétrécit», qu’un nombre important
de cartes du continent américain ont été élaborées: nous avons
donc choisi de placer celle de Mahier en page couverture de ce
livre. C’est en effet par la porte du fleuve – qu’on appelle déjà
«mer» en aval de Québec – que quatre siècles de voyages ont
eu pour destination l’Amérique. Nicolas Lanouette, à travers
cartes et textes, nous parle de cette ville-mémoire, tout comme
le fait Ceri Morgan à travers les romans, en particulier ceux
de Nicole Brossard. Virginie Belhumeur et Marie-Andrée
Gilbert évoquent, quant à elles, l’Île d’Orléans à travers un
exercice carto-photographique. Puis, c’est Montréal, où nous
amène encore Ceri Morgan, et d’autres contrées: la côte
ouest de l’île de Vancouver, ici explorée par Hélène Guy, le
Grand Nord, raconté à travers les guides de Jean Désy et le
montage photographique de Pierre Labossière, et également
l’Afghanistan, lieu où s’arrête Alexandre Gillet. Nous partons
également en territoire mexicain, dont nous entretiennent
Denise Brassard et Paul-Marie Lapointe au moyen de sa poésie,
de même qu’en des îles lointaines ayant inspiré Jean-Claude
Castelain, Barbara Hodgson et Caroline Mangerel. Nos yeux
se tournent aussi vers l’Europe: Yves Lacroix nous entraîne sur
les remparts de Rothenburg au moyen de la bande dessinée
et Kenneth White aborde les berges du Rhin, du Danube et
du Neckar en compagnie de Hölderlin. Pascal Naud partage
sa «mémoire des pas» à l’aide d’un montage photographique,
Suzanne Joos nous initie à sa cartographie imaginaire, fruit de
son pinceau d’artiste, tandis qu’Audrey Camus nous montre
le pouvoir fantasmatique de la carte dans un roman de
Pierre Senges.
Des cartes, il y en a de toutes les sortes: topographiques,
géologiques, bathymétriques, historiques, marines, routières. Il
y a des cartes d’état-major et des atlas, vastes recueils de cartes. Il
existe une cartographie imaginaire, avec ses repères identitaires,
ses espaces mémoriels et ses frontières comme autant de
possibles transgressions. Il existe aussi des cartes de voyage, des
cartes mémoire… et des cartes d’empire. Sans oublier les cartes
issues d’un travail de création. C’est cette immense fécondité
de la production cartographique que nous souhaitons mettre
en valeur. La carte est à l’image même de ce nouvel espace de
recherche et de création. Elle possède la capacité d’écrire ce
rapport sensible et intelligent à la terre qui est au coeur de la
démarche géopoétique.
«Qu’en est-il de la vie sur terre, qu’en est-il du monde? (4)»
Et si la carte nous offrait des éléments de réponse à ce
questionnement?
Rachel Bouvet, Hélène Guy et Éric Waddell Août 2008
1) Raymonde Litalien, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent,
Québec, Septentrion, 2007.
2) Exposition présentée à Montréal, à la Grande Bibliothèque du Québec (BNQ), du
26 février au 24 août 2008.
3) Société de Géographie de Paris, La Géographie, n°1529 /n°2 nouvelle formule, printemps
2008.
4) Extrait du Texte inaugural de l’Institut international de géopoétique. |
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