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Lettre d'avril
Geneviève Amyot


Retour des oies    
 

[…] Je te dis que les grandes oies cette année sont incroyables. Évidemment je le dis chaque fois mais c’est chaque fois la première tu comprends, les grandes oies ont des cris éclatants, les grandes oies hantent ici le fleuve d’une présence imbattable, elles dessinent au-dessus des enfants des voyages en petites taches incalculables et ahurissantes. Les grandes oies s’en vont bien plus loin que le fleuve. Quelle force froide les appelle pour qu’elles répondent par une semblable course, par des cris à ce point exemplaires, et ma poitrine en bave le soir quand le sommeil ne vient pas, que le nord m’agite et me tourmente… qu’y a-t-il par-delà ces îles de glaçons fracassés, qu’y a-t-il par-delà la mer ultime et le dernier harfang, quel nord plus puissant que le nord leur dicte ce cri plus lointain que le cri ?... Je partirai… je partirai pour des pontes blanches et immenses à même des banquises éclatées, je lâcherai au soleil de minuit des gros œufs par centaines offerts à tous les vents et les vents les charrieront plus au nord encore, là où des froids inusables conservent à jamais tous les corps, je partirai, où es-tu je t’en conjure, nous feras-tu quelque signe, plus de splendeur encore, par exemple, dans le ciel, pour quel lointain nous as-tu donc laissés, par quelle plainte d’oiseau fébrile… j’aurai des plumes de lionne et un cœur de fourmi, je me nourrirai des neiges les plus graves, le fleuve n’est qu’un corps de passage, une escale de mi-saison vers des immensités plus appelantes encore. […]

 
 
 

Extrait de Je t'écrirai encore demain
Éditions du Noroît, Montréal, 1994

Retour des oies