bandeau  

Je ne veux pas mourir seul
Gil Courtemanche


Retour des oies    
 

Ma soeur Françoise est optimiste, militante et active. Une vivante. Une vraie. Retraitée depuis peu, elle meuble vigoureusement ses temps libres. Cours de cuisine, promenade sur la montagne, observation des oiseaux, elle prend le monde à pleins bras, n'y trouve que des merveilles et des surprises. Je lui parle de ma peine d'amour et de mon cancer d'une façon qui me semble détachée. «Tu rencontreras une autre femme.» Mais non, Françoise, tu la connais Violaine et elle est unique. Ma soeur ne le croit pas. Une femme unique, ça n'existe pas. Et le cancer, c'est un désordre du corps. «Tu retrouves le calme en toi, tu dois reprendre possession de ton corps.» Et je fais quoi avec ces cellules folles qui se multiplient? Tu luttes dans ton cerveau. Je veux bien essayer.

Elle me fait quoi, ma soeur pour me guérir de ma mort et de ma peine? Elle inscrit une observation de bernaches au menu. «Regarde!» Elle s'extasie. Le vol des oiseaux dessine de jolis triangles, leurs formations étonnent par leur géométrie précise, mais ce ne sont que des oiseaux, des bestioles. Le vol mesuré et organisé de quelques oiseaux devrait me réconcilier avec la vie? Mais, ma soeur, tu ne connais ni la peur de mourir ni l’odeur de Violaine. Françoise, on ne fait pas l'amour avec des oiseaux.

Elle me regarde comme si j'étais le dernier des cons. «La vie, Gil, la vie, les gens qu'on aime, le ciel, les arbres qui poussent. Regarde, admire.» Elle respire profondé­ment comme si elle aspirait toute la beauté du monde.

Je n’ai jamais admiré que les corps des femmes que j'aimais, et ce n'étaient pas des bernaches, ou encore l’intelligence de quelques hommes, des livres, des tableaux. Des idées m'ont séduit. Ma soeur, même seule et mal­heureuse, ce qui n’est pas le cas, parviendrait à trouver le bonheur ou l’oubli en se laissant caresser par les rayons du soleil, en écoutant religieusement la musique de la pluie sur l'auvent. Elle a une force, une certitude qui lui permet de jouir de tout ce qui est vivant.

Ce pouvoir m'a toujours échappé. Je suis obsédé par la laideur, l’injustice et la bêtise, toutes choses large­ment répandues dans le monde. Et le coucher du soleil orange sur une mer calme, les cris des oies qui s'abattent sur les grèves de Beauport, le froissement des feuilles dans une forêt, le crissement de mes pas sur la neige dur­cie par une pluie de début de printemps, rien de cela ne me satisfait, ne m’apporte joie ou contentement si je ne le partage pas avec la femme que j'aime.

 
 
   
Retour des oies