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L'Islet
Jean-Claude Dupont


Retour des oies    
 

Un printemps, il y a deux cents ans passés vers la mi-avril, il ne restait plus de glace sur les «battures» et les grandes oies blanches arrivaient déjà des pays chauds. Dans la petite anse de l'Islet, un vieux capitaine prit aussitôt le large sur la goélette avec son équipage sans amener son jeune fils avec lui, comme il l'avait fait à l'occasion des autres départ en mer. Le garçon en fut bien chagriné mais pour se consoler, comme c’était pendant les grandes marées d'avril et que les oies blanches étaient arrivées, il partit à la chasse sur les «battures». À marée basse, il s'aventura jusqu’à un gros rocher sur lequel il avait l'habitude de se réfugier pour écouter la mer. Il resta longtemps à regarder au large et à écouter les oiseaux de mer. Quand il s'aperçu que la marée montante commençait à le cerner, il voulut vitement retourner à la rive en longeant la décharge de la rivière de la même façon qu'il était venu. Mais la débâcle s'était emparée du cours d'eau qui débordait à pleins écarts et ses cris, plutôt que d'atteindre les habitants du chemin du roi, étaient repoussés au large par les rafales de vent. Les hommes des côtes organisèrent des battues sur les grèves de la Côte-sud pour retrouver le fils du capitaine, mais la mer ne rendit jamais le corps qu'elle avait englouti.

Pendant des années, les vieux remémoraient alors que le vent du nord-est soufflait sur les «battures», l'histoire que voici:

«Après ça, une grande oie blanche, plus belle et plus grosse que toutes les autres, venait passer l'été sur les battures où le fils du capitaine s'était noyé ; c'était l'âme du jeune marin qui s'était réfugié dans cette grande oie blanche pour venir revoir la mer et les battures qui l'avaient emportée».

 
 
   
Retour des oies