bandeau  

Le monde sur le flanc de la truite
Robert lalonde


Retour des oies    
 

Je me rappelle Furieuse, l'outarde qu'on a gardée tout un hiver, dans la grange. Mario, mon voisin, l'avait attrapée en tirant sur les canards. Dix plombs dans l'aile, l'oie s'était traînée dans l'herbe et Mario l'avait facilement ramassée, et me l'avait amenée dans son camion. Cet automne-là, nous gardions encore des oies, de Toulouse, de Guinée, et nous avons transporté l'outarde dans une boîte de carton jusqu’à la grange. Elle sifflait, conspuait, déchirait la boîte de coups de bec rageurs. Nous l'avons laissée avec les oies domestiques, pendant les cinq mois de l'hiver. Chaque fois que nous allions nourrir les volailles, on l'apercevait, perchée sur une planche, tout en haut du poulailler, absolument immobile, toujours à la même place, un cône de crotte sous elle, bientôt une pyramide. Jamais elle ne descendait manger quand nous emplissions les bacs de grains. Elle devait dégringoler de nuit, quand dormaient ses cousines esclavagées et avaler, amèrement juste de quoi « tenir » encore. Si nous essayions de l'approcher, elle tendait rapidement ses ailes, avançait méchamment le cou et nous crachait sa salive au visage, comme un venin, chuintait comme un serpent à sonnettes. En avril, nous avons sorti les oies et Furieuse a suivi, vingt pas derrière les autres. Elle trottinait, sagement : on aurait dit qu'elle faisait docilement, maintenant, partie du troupeau. Mais sitôt la porte de la grange franchie, on entendit un grand fracas d'ailes et d'herbe, suivi d'un violent croassement d'étripée (l'outarde n'avait pas crié de l'hiver). Nous sommes tout de suite accourus: Furieuse avait disparu, comme par enchantement. Nous avons eu beau arpenter les alentours de la grange, puis les champs, et même l'orée du bois : pas l'ombre d'une trace, d'un signe. Nous ne l'avons jamais revue. Elle avait enduré sa captivité tout un hiver, sans perdre un soupçon d'orgueil et de sauvagerie, joué au printemps l'oie servile puis, dans notre dos, avait pris le ciel, «furieuse» et délivrée.

 
 
   
Retour des oies