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N'être qu'un fleuve
Jean O'Neil


Retour des oies    
 

N’être qu'un fleuve qui se répand parmi des îles
Couler de l'une à la prochaine
Ne les frôler qu’à peine
Leur dire des nouvelles d'une rive et de l'autre
Les quitter sans autre regret que leur indifférence

N’être qu'un fleuve docile
Se laisser prendre aux jeux de la marée
À ceux du vent et de l'orage
Être rompu aux quatre saisons
Se figer dur en hiver entre les battures
Et se faufiler tant bien que mal dans les courants du printemps
Comme perdre son temps aux bonheurs de l'été
Et dans les repos mauves de l'automne
Être de la couleur du temps qu'il fait
Saluer la ville au passage comme s'il n'existait qu'elle
Et savoir qu'il y en aura d'autres
Lui rendre à chacune la couleur de ses toits

N’être qu'un fleuve sage
Palper la vase des battures
Se laisser détourner par ses caps
Connaître le lieu de sa source

Le temps de son estuaire
Apprendre patiemment sa trajectoire
Porter les bateaux
Porter le sel et le vent
D'un bord ou de l'autre

N’être qu'un fleuve qui se répand parmi des îles
Langoureusement
Par amour du soleil et de la neige
Par lassitude et par ivresse d'être
Épouser l'espace et le temps
Par connaissance de soi et de l'autre

N’être qu'un fleuve qui se répand parmi des îles
Comme une histoire dans un livre d'images…

 
 
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Retour des oies