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Irréconciliable désir de fleuve
Pierre Perrault


Retour des oies    
 

ne pourrait-on pas, au demeurant,
remettre tout simplement
à l'arbitrage des oiseaux
le soin de nous instruire des estuaires?
mais il leur arrive, à eux aussi,
pour des raisons alimentaires
de changer d'avis et les oies blanches désormais
dans leur surabondance merveilleuse
hésitent à choisir entre
le cap Tourmente des traditions
là où s'évanouit le salin
et un lac Saint-Pierre des canards
là où ne meurent pas tout à fait les marées
quand la lune s'en mêle…

et pour ajouter à la confusion,
ce qui est bien le lieu même des estuaires,
il faut mentionner que les navigateurs du fleuve,
ceux qui parlent encore la langue de Cartier
et qui disent margaux plutôt que fou de bassan…
et calculot plutôt que macareux
et marsouin plutôt que béluga
et qui l'ont pratiqué ce fleuve, par tous les temps
et encore plus que les géographes d'ivoire
et presque autant que les oiseaux saisonniers…

les navigateurs de voitures d'eau déchus
de leur navigation
nomment dans leur langage ce fleuve de leur vie
situé entre le pont des Nordiques
où nageaient, hier encore, les dauphins blancs…
et le pont des Canadiens
où la marée parfois accompagne
un loup-marin de la mésaventure
ou une voiture d'eau de la déconfiture…

mais comment préciser l'imprécis
localiser le transitoire? nier le passage?
Définir le mouvant?
nommer l'extravagance et l'exorbitant?…

ne dirait-on pas que l'estuaire pour se complaire
choisit le vague… le flou…
l'indécis… l’approximatif?…
 
 
  Extrait de…
Retour des oies